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LE LIONCEAU, LE LIÈVRE, LA TORTUE ET L'ÉCREVISSE

Uans les forêts un lionceau, Déjà monarque au sortir du berceau,

Trop jeune encor pour se conduire , Devait pourtant gouverner un empire:

Ainsi le sort a ré{jlé les destins Des animaux , tout comme des humains.

Pour composer son ministère.

On lui choisit des gens savans dans l'art de plaire, Des singes, des renards, animaux malfaisans, Trrs mauvais conseillers, mais très bons courtisans. Tandis qu'il grandissait, sa triste monarchie Était en proie à l'anarchie, Ou plutôt à la tyrannie De quelques grands vassaux, dont l'appétit glouton Dépeuplait de troupeaux les plus gras pâturages ,

Et, suivant d'antiques usages, Sous prétexte d'impôts dévastaient tout, dit-on, Mais sans qu'il en revînt au prince un seul mouton.

Le roi , qu'un cri public assiège , Dit : Mon peuple a raison , il faut qu'on le protège ;

De ces brigands déjouons les projets :

Car, s'il faut quelquefois qu'on tonde mes sujets, Seul j'en devrais avoir au moins le privilège.

Le conseil aussitôt s'assemble sous ses yeux. Dès que le prince est en colère, Les ministres sont furieux; Cliacun , contre les factieux , Ouvre l'avis le plus sévère.

Mais sur un point il sont tons bien d'accord, C'est d'aller vite et de frapper très fort. Le jeune roi, qu'un tel dévoiunent flatte , Leur permet de baiser sa patte ; Mais il savait pourtant que les tigres, les loups, Justes objets de son courroux , Avaient la grilTe et la dent meurtrièies, Et qu'aller vite en semblables affaires ,

Sans en prévoir le dénoùmcnt, C'était risquer son trône un peu légèrement. Aiguillonné par la vengeance, Et retenu par la prudence, Le prince, restant incertain, Différa jusqu'au lendemain Sa dangereuse et fatale sentence.

Comme il se promenait le soir, en méditant, Et traversait un pré sur le bord d'un étang , Son aspect martial, sa crinière flottante, Saisissent de surprise, et glacent d'épouvante

Trois voyageurs très différens entr'cux, Qu'un basard singulier rassemblait en ces lieux. C'était un jeune lièvre à la jambe menue , Une brune écrevisse, une lourde tortue.

Ce beau trio, dès que le roi parut.

En fuyant clierclia son salut.

Le lièvre impétueux , comme un éclair, s'élance; Loin de lui la frayeur chasse la prévoyance;

Il court rapide comme un trait, Et tombe étourdiment dans un large filet Qu'un malin chas^çur lui tendait.

De son côté l'écrevisse tremblante , Beaucoup plus gauche et non moins imprudente, Fuit à sa guise; elle court à tâtons, Ne peut voir son chemin , et marche à reculons. Un héron la guettait, et soudain avec joie, Sous son bec enlr'ouvert, il voit tomber sa proie. Pendant ce temps la prudente tortue.

Sans se troubler, pesamment s'évertue, Marche à son but, s'y dirige à pas lents.

Atteint enfin, sans accidens, Le bord de l'onde, et doucement se jette Dans sa profonde et paisible retraite.

Bon ! dit le roi, frappé de ces tableaux , C'est un avis cjui me vient à propos.

De mon conseil les grosses têtes M'éclairent moins que ces trois bêtes.

Par le lièvre en effet je suis bien averti Qu'il ne faut point courir en étourdi , Et me jeter dans quelque précipice.

Pas de tortue est im pas très prudent ; Il sera désormais le pas de ma justice, Pour n'être point réduit à prendre, en reculant, Le pas le plus honteux , le pas de l'écrevisse.

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