SCÈNE VI
CORIOLAN, seuK
Avec tant de bassesse allier tant d'audace !
Mais je crains beaucoup plus mou cœur que sa menace.
Ce cœur brave ses coups; mais, hélas! le cruel
L'a par un seul reproche atteint d'un trait mortel.
Voilà les tristes fruits d'une injuste vengeance:
On craint tout, mais on craint surtout sa conscience.
Malgré moi je frémis au seul mot de trahir,
Et le plus vil mortel peut me faire rougir.
Mais pourquoi d'un coupable emprunter le langage?
Pourquoi ce repentir? rappelle Ion courage.
Tu punis les Romains , tu ne les trahis pas.
Ils ont été pour toi durs , criminels , ingrats ,
Ils ne te sont plus rien. Achève ton ouvrage :
Couronne qui te venge , écrase qui t'outrage.
Les Romains t'ont banni , proscrit, humilié;
Ils étaient sans remords, détruis-les sans pitié....
Qui détruire? qui? Rome? elle fut ta patrie!
Elle renferme encor ta mère et Volumnie!...
Volumnie I ah ! son nom rallume ma fureur !
En me séparant d'elle on m'arracha le cœur.
Les monstres savaient trop que la vie avec elle,
Au milieu des déserts, m'aurait paru trop belle;
Et , quand leur injustice a voulu me bannir,
Leur cruauté dans Rome a su la retenir.
C'est insulter les lois , les dieux et la nature.
C'est en le supportant que je serais parjure.
Sur les débris de Rome il faut nous réunir ;
Je n'ai qu'un seul devoir, la rejoindre ou mourir.