‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 13 sur 28 · MOUT · texte numérisé non relu

MOUT

d’or, de perles et de pierres précieuses. Alors commence un jeu qui n’est pas un amusement , mais la mort même du plaisir; un jeu qui doit amener la dispute , le combat , la vengeance et la ruine des insensés. Balaràma parie contre Roukmi dix mille nichkas ' et plus , tout en or. Mais en vain il dispute la victoire, il perd une première , une seconde partie ; il s’obstine , et les millions sont par lui exposés à une chance qui doit encore tourner à son désavantage.

« Gagné! » s’écrie bientôt Roukmiavecun air de triomphe et en tressaillant de joie. Puis l’imprudent ajoute avec un souris moqueur : «« L’invincible Balaràma a été vaincu au jeu . » Le roi de Calinga, en entendant ces mots, se met à rire; et dans les mouvemens de la joie qui se peint sur son visage , ses dents restent à découvert. Balaràma ouvre alors les yeux ; il voit dans quel piège il est tombé. Il sent toute l’amertume des paroles du fils de Bhîchmaka . Il allait éclater ; mars le sentiment du devoir le retient : la politesse en ce moment arrête son indignation. Il rappelle toute sa fermeté. « Je tiens encore, dit-il, pour une somme supérieure aux précédentes. Prince, placez les pièces noires et

1 C’est un .poids qu’il est difücile d’apprécier, parce qu’il a varié beaucoup.

DE ROUKMI.

rouges sur ce brillant échiquier. » Ainsi le fils de Rohini* provoque Roukmî, qui, sans proférer un seul mot, a bientôt renversé les quatre corps de bataille de son adversaire ’ ; il a gagné Balaràma , et, tout en gardant le silence, il ne peut s’empêcher de rire, mais d’un rire trop expressif. La patience de son rival est épuisée : la colère l’emporte. Balarâma se lève, outré de dépit; il pousse la table soutenue sur un pied d’or massif, et renverse Roukmî, dont l’air et les propos insultans ne font que l’irriter. Il ne voit plus en lui le frère de Roukminl , sa belle-sœur ; il ne voit qu’un ennemi qui l’outrage; et de l’échiquier qu’il saisit, il le frappe et lui ôte la vie. D’un autre coup il brise les dents du roi de Calinga; et, dans sa fureur, il pousse des cris,

’ Balarâma, frère de Crichna par son père Vasoudéva, avait pour mère Rohini. On raconte que, conçu dans le sein de Dévaki, mère de Crichna , il avait été transporté dans celui de Rohini , pour être soustrait à la colère de son oncle Causa, qui avait juré la perte du huitième enfant de sa sœur, que des oracles annonçaient comme devant être son ennemi. Ceux qui regardent les livres indiens comme une falsification de nos ouvrages sacrés , retrouvent dans ce Causa le personnage du roi Hérode.

■ Le jeu d’échecs reproduisait la disposition d’une armée indienne , anciennement composée de quatre corps, l’infanterie , la cavalerie , les chars et les éléphans. A la place des éléphans , le jeu moderne met les tours , et les fous au lieu des chars ( Voyez vol. i, Rech. asiat. ). L’échiquier s’appelle acktapdda , à cause des huit cases qu’il présente sur chacun de ses côtés.

IO

MORT DE ROUKMI.

terribles comme les rugissemens du lion. Les autres princes se précipitent vers lui : il tire son poignard , et les tient en respect. 11 embrasse une des colonnesd’or quisoutenaientla salle, l’arrache avec la force de l’éléphant, et s’en fait une espèce de massue dont il menace ses ennemis. Il sort, inspirant aux complices de Roukmî la frayeur que cause le lion aux timides antélopes, et il se retire dansses tentes, où il s’entoure de tous ses guerriers.

11 raconta à Crichna les détails de cette malheureuse aventure : Crichna s’abstint de toute réflexion. Mais Roukminî , en apprenant la mort de son frère, ne put s’empêcher de déplorer sa destinée. Elle versa des pleurs, et s’écria : « Il est donc mort, ce guerrier qui n’avait point succombé sous la valeur de Crichna ; il est mort , tué par Balarâma au milieu des fêtes et des jeux. Semblable au dieu qui lance le tonnerre, il maniait dans les combats l’arme du petit-fils de Bhrigou , et il a péri d’une manière indigne d’un guerrier. O mou frère, tu étais accoutumé à vaincre, et maintenant les combats ne te reverront plus ! »

Ainsi s’exhalait la douleur de Roukminî. Le coup porté par Balarâma doit avoir des suites : il va réveiller les haines qui commençaient à s’éteindre, et les enfans d’Yadou , prévoyant la tempête, s’empressent de retourner à Dwârakâ.

MORT DE YADJRANABHA.

(extrait du harivansa.)

Le récit qui va suivre montrera comme les Indiens savent traiter l’histoire , et comme on doit espérer de la retrouver presque toujours dans leurs livres. Le fait dont il est ici question est bien simple. Un chef de montagnards , profitant de l’avantage de sa position inaccessible , aspire à dominer sur les peuples de la plaine. Ceux-ci ont recours à la ruse : leurs émissaires secrets pénètrent dans ces montagnes où il semblait que l’oiseau seul pût arriver. Ils se lient avec les habitans, et savent même intéresser les femmes à leur cause. Quand le prince ambitieux appelle ses sujets au combat, il trouve que l’ennemi est établi dans ses états , que sa propre fille est devenue l’auxiliaire de ceux qu’il voulait abattre , et qu’il n’a plus d’autre ressource que dans une mort honorable. La simplicité d’un semblable récit ne suffisait pas au poète indien : il a fallu le couvrir de tous les ornemens mythologiques.

Ces paisibles habitans de la plaine , ce sont les Dévas gouvernés par Indra et protégés par le héros Crichna : ces montagnards ambitieux , ce sont les Dêtyas , ennemis éternels des Dévas. Ces émissaires cachés , qui , par l’attrait des plaisirs, charment la rudesse des montagnards, ce ne sont plus de simples ménestrels ambulans : ce sont les génies de la cour d’Indra , ces cygnes harmonieux qui flattent l’oreille par leurs chants et l’esprit par leur conversation : ce sont les compagnons de Crichna , déguisés en comédiens , qui , par les traits séduisans de l’amour et de la volupté , triomphent d’abord de ces

ennemis qu’ils achèveront bientôt sous les

coups de leurs armes, bien autrement redoutables. Et c’est ainsi qu’une anecdote modeste sert de texte à un petit poème , à un roman , peu varié pour l’intrigue, mais singulier sous le rapport des moeurs et des usages, que l’auteur, tout en défigurant l’histoire, n’a pu s’empêcher de peindre fidèlement.

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MORT

DE VADJRANÂBHA.

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