PREMIÈRE LECTURE
Un Asoura, redoutable par son courage et fameux par ses victoires, s’était rendu en pèlerinage au mont Mérou. Le nom de cet Asoura était Vadjranâbha ’. Touché de sa dévotion, le père du monde, Brahma, avait récompensé sa piété par un vara 5 , c’est-à-dire que Vadjranâbha avait formé un souhait : « Je veux , avait-il dit , que Vadjrapoure 3 , ma capitale, devienne riche et brillante; que moi-même je ne puisse succomber sous les Dévas, qu’autant qu’ils arriveront chez moi par les domaines de Vàyou 4 (l'air),
1 L’Himâlaya , dont le mont Mérou fait partie, est appelé Y ombilic du monde. De là le nom de Vadjranâbha , qui veut dire habitant de l’ombilic ou se forme le tonnerre , ou qui est aussi dur que le diamant.
a Comme on voit, un vara est une grâce qu'un dieu ou'qu’un saint vous accorde à votre choix. Elle entraîne une sorte de fatalité , qui forme ordinairement l'intérét de ces récits indiens. C’était un oracle qui, obscur comme ceux des Grecs et des Romains, pouvait être éludé par l’interprétation qu’on lui donnait.
3 Vadjrapoure est la ville du tonnerre ou du diamant.
A C’est le dieu du vent , de l’air.
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qu’autant qu'ils auront Càma ( l’amour ) pour auxiliaire. » Et Brahma avait exaucé ce vœu . Des faubourgs magnifiques , des habitations nombreuses, des tentes dressées avec élégance, chaque jour, augmentaient l’étendue et la splendeur de Vad jrapoure. Les autres Asouras, entendant parler de la grandeur de cette ville et du bonheur de ses habitans, y accouraient en foule, et formaient des quartiers populeux et agréables, où ces ennemis du roi des Dévas trouvaient la richesse et les plaisirs. Vadjranâbha, au comble de ses vœux , enivré de sa prospérité , voulut, profiter du privilège assuré à sa ville et à luimême. 11 osa même aspirer à l’empire du monde. Paraissant un jour dans le Dévaloka ( séjour des dieux), il ne craignit pas de défier Indra 1 : « Vainqueur du géant Pâka, lui dit-il, cède-moi l’empire des trois mondes, ou combats contre moi. L’univers appartient à tous les nobles enfans de Casyapa ’.» Le maître des dieux
* Quand on réfléchit sur l’histoire de cet Indra , il semble que c’était, dans ces temps antiques, une espèce de prince spirituel, de calife attaqué souvent par ses voisins, et protégé par quelques souverains pieux et puissans. C’était le roi des sacrifices : les autres avaient la puissance temporelle, que souvent Indra était forcé d’implorer.
3 Casyapa est un saint personnage qui eut plusieurs femmes, mères d’enfans ennemis entre eux. Àditi fut la mère des Souras ;
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consulta d’abord le sage Vrihaspati 1 , puis il répondit à Vadjranâbha : «Vous venez d’invoquer le nom du grand Casyapa j il est en ce moment au milieu de nous à diriger des prières et des sacrifices. Libre de ce soin pieux, il daignera, n’en doutez point, vous seconder de ses sages conseils. » Le Dànava se présenta aussitôt devant son père , et lui rapporta la réponse du roi des Dévas. « Oui , lui dit Casyapa, tu peux compter sur mes conseils. Mon fils, laisse-moi achever les sacrifices, retourne à Vadjrapoure, et attends ma réponse avec tranquillité. » 11 dit , et Vadjranâbha se retire.
Cependant Indra s’est rendu à la ville de Dwàrakâ, entourée d’une enceinte de remparts placés autour d’elle en forme de couronne.
Il s’est soustrait à tous les regards pour se présenter devant le fils de Vasoudéva, auquel il raconte les projets de Vadjranâbha. « Roi des dieux, lui dit Crichna, nous allons faire le grand sacrifice du cheval’. Cette cérémonie
Diti , des Détyas ; Danou , des Dânavas. Les mots Asoura , Dêtya , Dànava , sont synonymes pour signifier les ennemis des dieux ou dévas.
' Vrihaspati est le régent de la planète de Jupiter et le précepteur des dieux. Ce mot veut dire grand maître.
7 Le sacrifice du cheval était le plus important chez les anciens
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une fois achevée , je marche avec vous contre Vadjranàbha. Cependant avisons au moyen de pénétrer chez lui : car vous savez qu’on ne peut y arriver que par le secours de Vayou. » A ces mots Crichna salue le souverain des dieux, et se rend au lieu du sacrifice. Au milieu des pompes religieuses, un même soin les occupait tous deux: ils cherchaient l’heureux expédientqui pourrait leur ouvrir l’entrée de Vadjrapoure. Les fêtes sacrées se poursuivaient au milieu du bruit harmonieux des hymnes et de l’agitation des danses pieuses. En ce moment, par son talent et son adresse, un acteur, nommé Bhadra charmait les Maharchis assemblés’. Ravis d’admiration, ils lui donnèrent le choix d’un vara , promettant de souscrire à tous ses désirs. Alors inspiré par Crichna et le prince des dieux , conseillé par la déesse des arts , Saraswati 3 , Bhadra osa élever ses prétentions. S’inclinant devant cette vénérable réunion de Mounis : « Pieux
Indiens. Accompli cent fois , il donnait à celui qui avait eu ce bonheur, la place du dieu Indra.
1 lie mot Bhadra signifie fortuné.
’ Maliarchi signifie grand Richi , ou personnage pieux.
3 Saraswati était fille et femme de Brahma. Elle est la déesse de réloqucnce et des arts ; c'est elle qui inventa, dit-on, la langue sanscrite. On raconte que traversant le désert un livre à la main , elle fut attaquée par des brigands , et se changea en la rivière qui
DE VADJRANABHA.
solitaires , leur dit-il , si j’ai eu le bonheur de vous plaire, je veux encore mieux mériter vos bontés. Je ne désire que les moyens d’augmenter et de varier vos amusemens. Qu’il me soit permis de voyager avec ma troupe dans les sept régions du monde à travers les plaines de l’air, sans avoir rien à craindre des autres êtres animés ou inanimés. Que je puisse à volonté revêtir toutes les formes; animal, mort ou vivant, plante même; que je devienne ce que je voudrai, sans éprouver les inconvéniens de tous ces états.
Que je puisse enfin en tout beu, de toute manière , charmer les sages Mounis et ceux qui se plaisentàmes jeux. » — « Ainsi soit fait », répondent les Brahmanes en le touchant; et de suite s’élançant dans les airs, il plane sur le monde entier, visite les villes des rois Dànavas et les contrées d’Outtaracourou 1 (septentrion) , celles de Bhadrâswa ( orient ) et de Kétoumâla (occident ) ,
portait son nom , aujourd'hui le Sarsouty, et qui se perd dans les sables. Ce mot signifie liquide , fluide. L’image de cette déesse est quelquefois remplacée par une plume , un encrier, et surtout un livre.
* Outtaracourou signifie région septentrionale. Bhadrâswa , un des neuf fils de l’antique Agnîdhra, donna son nom à la région de l’est ; ce mot signifie possesseur <t un cheval fortuné. Le côté de l'ouest est appelé Kétoumâla , ou champ de Kétou , qui est le nœud descendant. Yama , dieu de la mort, a son séjour vers le midi.
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et la région d’Yania ( midi). Mais surtout , dans les jours de fête et de sacrifice , Bhadra , ainsi devenu citoyen du monde , ne manque jamais de se rendre à Dwârakà, et d’y déployer son talent devant les nobles enfans d’Yadou.
D’un autre côté, Indra, le maître des Souras , a rassemblé auprès de lui ces génies habitans du Dévaloka, qui, à la forme et au plumage du cygne , unissent la voix de l’homme : « Oiseaux divins, leur dit-il, pieux enfans de Casyapa ' , qui prêtez le secours de vos ailes aux Dévas et aux saints personnages , nous sommes menacés, et c’est contre nos ennemis que je demande vos services. Il faut agir, et je ne pense pas qu’il soit besoin d’enflammer votre zèle par le motif de la crainte. Les routes vous sont ouvertes de tous côtés, et il vous est permis par le chemin de l’air d’arriver chez Vadjranâbha. Tandis qu’il ferme à tout autre l’entrée de son royaume, vous dirigerez votre vol du côté de Vadjrapoure, pour aller vous reposer sur les étangs qui embellissent son gynécée.
Écoutez et suivez bien mes instructions. Vadjranâbha peut se vanter d’avoir une fille qui est la perle des trois mondes : on la nomme
1 Casyapa est encore le père de ces êtres divins, dont le nom est Han sa , et qui ont la forme de cygnes.
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Prabhavati' , car elle brille comme l’astre charmant des nuits; et, par un don spécial de la déesse Pârwatl , elle doit , dit-on , libre et indépendante de l’autorité de ses parens, choisir elle-même son époux. Nobles génies, ayez soin de lui vanter les qualités du grand Pradyoumna, sa vertu, sa naissance, son courage, sa jeunesse. Quand vous commencerez à la voir heureusement prévenue, rappelez-lui adroitement le privilège que lui a donné Pàrwati , et que par vos soins ses idées s’arrêtent sur Pradyoumna . Discours flatteurs, caresses aimables, douces prévenances, ne négligez rien : insistez sur les vertus de Pradyoumna, et que l’âme de Prabhâvatî soit profondément atteinte. Il paraîtra quand il sera temps. Cependant n’oubliez pas de me tenir au courant de vos progrès : qu’une communication exacte et journalière s’établisse entre nous et Crichna. Pradyoumna est persuadé que cette entreprise est difficile , qu’il est téméraire d’aspirer à triompher de la fille de Vadjranâbha : c’est un motif de plus pour redoubler d’efforts. Ces Asouras, protégés par la parole deBrahmà, ne peuvent, disent-ils, tomber sous les coups des Dévas : ils succomberont, frappés par les enfans des Dévas , par Pradyoumna et
' Ce mot siguifie brillante.
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ses compagnons de victoire. Bhadra, profitant du privilège qui lui est donné parles Mounis, se présentera chez Vadjranàbha : les enfans d’Yadou trouveront aussi le moyen d’y arriver. Tout mon plan va se dérouler de lui-mêfhe. Mais c’est vous , officieux génies , c’est vous qui nous ouvrirez la carrière. Les Dévas, dit-on, ne peuvent entrer à Yadjrapoure ; c’est Vadjranâbha lui-même qui va nous y appeler. »