‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 16 sur 28 · MOUT · texte numérisé non relu

MOUT

Profitez de ees momens qui vous échappent, livrez-vous aux plaisirs; et, croyez-moi, il n’en est pas de comparable à celui de l’amour. C’est dans un attachement légitime que consiste le vrai bonheur. Eh ! quelle femme peut être plus heureuse que vous? Libre dans votre choix, vous n’avez point à subir la volonté d’un père quelquefois prévenu. Par exemple, il pourrait vous imposer un de vos Asouras : sans doute cette race est noble , il en est parmi eux d’aussi distingués par les qualités du corps que par celles du cœur. Mais sont-ils dignes de vous? Peuvent-ils bien sans rougir prétendre à votre main ? Que je voudrais qu’il fut possible au fils de Roukmini, à Pradyoumna, de paraître en ces lieux ! Voilà l’époux qui conviendrait à la belle Prabhâvatî. Dans les trois mondes il n’est rien de comparable à lui pour la beauté , la naissance , l’àme et le courage. Quelque part qu’il se présente , parmi les mortels , les Dévas , les Dânavas, il est toujours le premier, le plus vaillant comme le plus vertueux. En le voyant, les femmes ne peuvent s’empêcher de l’aimer, et tous les cœurs lui sont ouverts. Comparez sa face avec la lune dans toute sa splendeur, ses deux yeux à deux fleurs du lotus , sa marche à celle du lion , et vous serez encore au-dessous

DE VADJRAMABHA.

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de la vérité. Pour le former, Vichnou a pris ce qu’il y avait de mieux dans tous les êtres. A peine ilsortait de l’enfance , et déjà il triomphait du cruel Sambara' : il peut à volonté revêtir toutes les formes, sans jamais cesser d’être l’aimable Pradyoumna. Rassemblez toutes les qualités qui distinguent les créatures dans les trois mondes, les merveilles que l’on admire dans l’eau, sur la terre, dans le soleil : tout sera reproduit dans Pradyoumna. »

Prabhâvatî prit la parole et dit à Soutchimoukhî : « J’ai bien souvent entendu parler de ce Vichnou descendu sur la terre. Mon père et le sage Nârada font de lui des récits étonnans : c’est, dit-on, un ennemi des Dêtyas : aussi redoutable que la foudre, il dévore de son tchakra brûlant ceux qui lui résistent ; son arc et sa massue répandent la mort autour de lui. Aussi tous les héros Dânavas, qui habitent Vadjrapoure , respirent la vengeance , et n’attendent que le signal du combat. Quel moment pour penser à Pradyoumna ! Cependant c’est un désir bien légitime pour une femme, que celui d’entrer, comme épouse, dans une famille

' Ce géant avait enlevé Pradyoumna au moment de sa naissance. 11 fut tué par ce héros, dont il voulait faire sa victime. Je donnerai cette histoire dans un autre volume.

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meilleure que la sienne. Si je pouvais nie laver de cette tache qui flétrit nia race , si tu trouvais quelque moyen d’amener Pradyoumna en ces lieux , je sens que j’aurais pour toi une grande reconnaissance. Oui, tes discours m’ont persuadée : je ne saurais te le cacher, un époux tel que Pradyoumna, noble' descendant de Vrichni' , est désormais tout l’objet de mes vœux. Malgré cette inimitié qui sépare sa famille et celle des Dètyas , son histoire merveilleuse est arrivée jusqu’à nous, et quelques femmes âgées de nos Asouras m’avaient déjà raconté sa naissance et sa victoire sur le géant Sambara. Je sens que l’image de Pradyoumna est au fond de mon cœur. Je voudrais qu il fût ici présent, mais ce n’est pas assez de le vouloir. Tu m’as offert ton amitié, je la réclame, et ma reconnaissance ne se bornera pas à de simples promesses. Vois, réfléchis, invente, emploie les ressources de ton esprit : il s’agit du bonheur de ton amie. » — «Eh bien, lui réponditen souriant Sou tchimoukhi , je serai l’interprète de vos sentimens : par moi Pradyoumna connaîtra votre pensée.

Je saurai l’engager à paraître devant vous, et vous deviendrez l’heureuse épouse de Càma lui-

1 Vrichni, comme Yadou, était un des ancêtres de Crichna. De là on l'appelle Varchneya.

DE VADJRANABHA.

même'. Souvenez- vous de ma promesse; elle aura son effet. Cependant parlez au roi votre père des merveilles étonnantes que je puis raconter : il voudra me voir, et je préparerai adroitement les moyens d’arriver au but où nous tendons. »

Prabhàvatl suivit son conseil , et le roi des Dânavas se promenant dans le gynécée, dit à Soutchimoukhî : « Ma fille m’a vanté les récits surprenans qu’elle a entendus de toi. Elle a éveillé ma curiosité. Raconte-moi quelque chose de singulier, de nouveau , de quelque genre que ce soit, que tu aies vu dans tes courses, et dont personne n’ait encore parlé ». — « Prince , dit Soutchimoukhî, sur le mont Mérou, à la cour de Pàrwati, j’ai vu une sainte solitaire qui, par la force de ses méditations et de ses austérités , avait obtenu le pouvoir d’opérer les miracles les plus étonnans. J’ai vu encore un être bien merveilleux et unique dans les trois mondes : c’est un comédien changeant de forme à volonté, toujours gai, toujours riant, et jouissant d’un privilège bien extraordinaire que lui ont donné les Mounis : il se transporte, comme il veut,

1 II faut savoir que Pradyoumna était Cârua , c’est-à-dire l’Amour. Autrefois réduit en cendres par un regard de Siva, il était , dans une seconde naissance , devenu fils de Crichna.

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vers les diflerens points du monde; il connaittous les airs, toutes les danses des Gandharbas, et partout il excite l’admiration des De'vas » . — « Il n’y a pas encore long-temps, dit Vadjranâbha, que j’ai entendu les contes des Tchâranas', que j’ai vu les prestiges des Siddhas. C’est là mon plus grand plaisir, je fais venir à ma cour tout ce qu’il y a de curieux ; mais je ne connais pas encore ce comédien surprenant. » — « Généreux Dètya, reprit Soutchimoukhl , il parcourt les sept régions du monde, et se rend dans les pays où il pense que l’on appréciera son talent. N’en doutez point, prince, s’il vient à connaître votre goût, vous le verrez bientôt avec sa troupe arriver dans cette ville ». — « Il faut, répliqua le prince des Asouras, trouver le moyen de l’amener en ces lieux. Adieu , je te confie ce soin; tes compagnons ailés auront bientôt rempli mes désirs. » Et en effet les génies partent aussitôt de Vadjrapoure, mais c’est pour avertir le roi des dieux et Crichna de tout ce qu’ils ont déjà fait. Crichna communique ses idées à Pradyoumna, qui doit s’unir à Prabhâvatî, mais

1 Les Tchdranas et les Siddhas sont des êtres merveilleux, qui font partie de la cour d Indra. Hors de la poésie, qui ennoblit tout, les premiers seraient des comédiens et chanteurs arobulans, les autres des escamoteurs.

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en même temps frapper à mort Vadjranàbha.

Cependant la ruse favorisera le projet du dieu : sa cour devient une troupe de comédiens :

le privilège de Bhadra et de ses camarades va protéger les nobles enfans d’Yadou , qui se joignent à eux, couverts d’un costume de théâtre. Pradyoumna est le directeur (ndjaka) ; Samba ’, son frère , est le bouffon ( vidoûchaJca ) ; Gada , frère de Crichna, et les autres princes, leurs femmes elles-mêmes, déguisées en actrices, complètent cette société comique , que suivent les principaux musiciens et les chefs d’orchestre. Ce brillant cortège était transporté sur un char ' volant et magnifique qu’avait préparé Pradyoumna. Ainsi revêtus chacun du costume propre au rôle qu’il devait jouer, les Dévas, couverts du masque de la gaîté; les héros Yâdavas, réunis sous les enseignes du plaisir, s’avancaient à la vengeance et à la gloire. Us arrivent près de Vadjrapoure, et vont d’abord s’établir dans un bourg brillant et populeux, appelé Swapoura.’

1 Sàinha , fils de Criclma et d'une de ses femmes , Djainbavatî , est célèbre pour avoir introduit dans le Magadha une colonie de brahmanes venus de la province de Saka. Ils changèrent, à ce qu'il parait, les anciennes doctrines. C'est un fait qui mérite peut-être quelque attention. Le nom de Sàinha signifie heureux.

J Ce mot signifie ville particulière.

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