DÉVOUEMENT
cours , Saktivare , transporté de joie , s’écrie : « Que mon sort est heureux ! je suis appelé à sauver le royaume : qui peut m’arrêter? Mourir pour une semblable cause est un destin glorieux. — Ce sacrifice est douloureux, dit la mère de Saktivare , mais il est digne de notre sang. Par quelle autre preuve de reconnaissance pouvons-nous payer les bienfaits du prince? »
Cette résolution une fois prise, tous les trois se rendent à l’autel de la déesse : Yiravare se prosterne et s’écrie : « O déesse, que votre courroux s’apaise, que le grand roi Soubhraka soit triomphant; et agréez cette victime! » Il dit, et frappe son fils. « O prince , se dit alors Viravare, me voilà sans doute acquitté envers vous! » Mais le malheureux père, réduit désormais à vivre privé d’un fils, s’immole aussi lui-même , et sa femme, qui vient de perdre à la fois et un fils et un époux , imite un tel exemple.
Cependant le roi voyait et entendait tout , il se dit : « Que de princes , ainsi que moi , vivent et meurent sans avoir rien fait pour la gloire ! Comme le ver, ils ont rampé inaperçus. Mais est-il dans le monde, existera-t-il jamais un homme tel que celui-ci ? Après avoir perdu un pareil serviteur, quel plaisir puis-je trouver à régner? » Il tirait son épée pour se frapper. La
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DI! VIRAVARK.
Fortune apparaît , lui retient le bras et lui dit : « Mon fils , je suis satisfaite , c’est assez de sang : ton royaume ne périra point, il est désormais à l’abri de la tempête. » Le prince tombe à genoux, il s’écrie : « O déesse, le trône ne m’offre plus aucun plaisir. Si vous avez quelque amitié pour moi, prenez ma vie, et faites que ce noble guerrier puisse revivre avec son fils et sa femme. Autrement je consomme le sacrifice que vous venez d’arrêter. » La déesse lui dit : « Ton bon naturel et ton amour pour les sujets m’ont touchée. Va et sois heureux. Que le fils du guerrier, que lui-même avec sa femme recouvrent la vie. » A ces mots la déesse disparaît; et le roi, après l’avoir adorée, se retire sans avoir été aperçu . 11 rentre dans son palais , et va se livrer au repos, tandis que Vîravare, rendu à la lumière avec sa famille , retourne dans sa maison. 11 vient ensuite reprendre son poste à la porte du roi, qui lui demande :
<t Eh bien, que s’est-il passé? — Seigneur, dit Vîravare , cette femme éplorée , en me voyant , a disparu , et certainement on n’en entendra plus parler. — Que cet homme est noble et vertueux! se dit le roi en l’entendant. Parler peu , être modeste , généreux et ennemi de l’injustice, voilà les traits
1l[\ DEVOUEMENT DE VIR AVARE.
qui distinguent le véritable héros , et tel est le caractère de cet homme. » Le roi , dès le matin, assemble toute sa courj il raconte en détail l’événement de la nuit, et pour faire éclater sa justice et sa reconnaissance, il donne à Vlravare le gouvernement de Carnâta ( Car nate).
LE JEUNE PRINCE
ET LE MARCHAND AMBITIEUX
(hitopadésa, LIV. I.)
On est surpris que dans un ouvrage composé , dit-ôn, pour l’instruction de quelques jeunes princes , on ait inséré le conte qu’on va lire. Mais , en ne considérant que le côté moral des choses, on reconnaît la sagesse de l’instituteur, qui , voulant prémunir ses élèves contre l’ambition et la cupidité , leur raconte la folie d’un marchand à qui l’amour du gain fit sacrifier imprudemment le plus riche trésor d’un mari , la vertu de sa femme.
LE JEUNE PRINCE
ET LE MARCHAND AMBITIEUX
Dans la contrée de Canyàcoubdja ' ( Ca/iouge ) régnait un monarque nommé Virasène’. 11 avait donné le gouvernement de la ville de VIrapoure au prince héritier du trône, nommé Tourangabale 1 * 3 . Ce prince, jeune et fort riche, se promenant un jour par la ville, remarqua une femme distinguée par sa jeunesse et sa beauté , nommée Lâvanyavatî : c’était l’épouse d’un jeune marchand. Il retourne dans son palais, le cœur rempli d’amour. Bientôt il dépêche vers elle une messagère de ses sentimens.
L’homme à ses passions sait imposer un frein ;
Il coule des jours purs dans un calme serein ,
1 On l’appelle aussi Cousa et Mahodaya. On donne une singulière étymologie du nom de Canyâcoubdja , qui signifie demoiselle bossue : on dit que le dieu du vent, Vâyou, rendit bossues les cent filles d’un roi de cette ville qui avaient résisté cà ses désirs.
* Virasène veut dire chef d'une armée de héros , et Virapoure, la 'ville des héros.
} Tourangabale signifie un prince dont la force est dans sa cavalerie. Lâvanyavatî veut dire charmante.
LE JEUÏTE PRIHCE
iè3o
Tant que, pour son bonheur, les beaux yeux d’une femme
De deux traits enflammés n’ont point percé son âme.
Lâvanyavati avait fait attention aux regards du jeune prince, et la même flèche d’amour avait blessé son cœur. Depuis ce moment elle était sans cesse occupée de lui.
Faut-il que, trop souvent, au cœur de la beauté
Règne tant d’inconstance et de légèreté !
Lâvanyavati ayant entendu la confidente de Tourangabale, lui répondit : « Je suis fidèle à mon époux, jamais un autre homme ne me fera oublier mes devoirs. »
Complaire à son époux est le bonheur suprême :
Qui sait le contenter, contente le ciel même.
L’homme , s’il est instruit , est laid impunément :
La voix du rossignol , voilà son ornement ;
Et lorsqu’à son devoir elle reste fidèle ,
Manquât-elle d’attraits, la femme est toujours belle.
« Pour moi , continua Lâvanyavati , tout ce que m’ordonne le maître de ma vie, je m’empresse de le faire et m’abstiens de raisonner. » — « Cela est-il bien vrai? » dit la messagère. « C’est la vérité, » répondit Lâvanyavati.
La confidente revint alors près de Tourangabale, et lui rapporta toute la conversation. « Eh bien ! s’écrie le jeune prince après l’avoir
ET LE MARCHAND AMBITIEUX. a3 1
écoutée, il faut qu’elle me soit présentée par son mari lui-même. Mais comment exécuter cette idée ? » — u II n’est qn’un moyen , reprend son émissaire. Là où la force est inutile, on réussit par la ruse. L’éléphant , attiré dans le bourbier, devint la proie du chacal. » — « Comment cela? » dit Tourangabale. Sa confidente reprend :
« Dans la forêt de Brahma vivait un éléphant nommé Carpoûratilaque * . Les chacals , en le contemplant, se disaient entre eux : « Si, trompé par quelque ruse, il pouvait trouver la mort, son corps nous servirait de nourriture pour quatre mois entiers. » Alors un vieux chacal s’écrie : « C’est moi qui, par mon adresse, saurai lui faire trouver cette mort. » En effet le traître s’approche de Carpoûratilaque, et lui faisant un salut respectueux : « Seigneur, dit-il, accordez-moi l’honneur de votre présence. » — <( Qui es-tu ? répond l’éléphant ; d’où viens-tu ? » — « Je suis, reprend le fourbe, de la race des chacals; tous les animaux de la forêt m’ont député vers votre Seigneurie. U ne leur est plus
* Carpoûratilaque est un mot composé de Carpoûra , camphre, et de tilaka , qui est ce signe que les Indiens se peignent sur le
LE JEÛNE PRINCE
possible de rester sans roi, et c’est vous, Seigneur, doué de toutes les qualités d’un bon souverain, qu’ils ont résolu d’élever à cette dignité.
Qui peut de nos travaux nous assurer les fruits ,
Nous garantir des biens péniblement acquis?
C’est un roi qui conduit , d’une main ferme et sage ,
Les méchans qu’il contient, les bons qu’il encourage.
Dans l’amour de son peuple il met tout son trésor,
Des timides vertus il seconde l’essor.
Pour un état , d’un roi la puissance adorée
Est comme le nuage à la terre altérée.
Venez, Seigneur, le temps presse, daignez promptement vous rendre au milieu de nous. »
II dit , se lève et se retire. Alors Carpoûratilaque , avide de régner, suit les pas du chacal , et bientôt se trouve engagé dans un bourbier. «Ami, s’écrie-t-il, que faire? je suis tombé dans un bourbier. « Le chacal lui répond en souriant avec malice : « Que votre Seigneurie avec sa trompe s’attache à ma queue, et se relève... recueillez maintenant le fruit de votre crédulité. « L’éléphant, une fois enfoncé dans la boue, devint la proie des chacals.
« Je vous le répète donc, continua la confi-
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dente, là où la force est inutile, on réussit par la ruse. »
Suivant le conseil de cette femme, le jeune prince attire chez lui Tchàroudante * : c’était le nom du jeune marchand, et l’admet dans sa plus grande intimité. Un jour, sortant du bain, tout parfumé d’essences et brillant d’or, il lui dit : « Pendant un mois on va célébrer la fête de la déesse Gôri 1 . A commencer de ce soir, présente-moi chaque jour une jeune dame de la ville ; elle sera la reine de la fête , et recevra de moi tous les honneurs convenables. »
Tchàroudante , en effet , lui amène une jeune dame, comme il le demandait, et se cache ensuite, observant la conduite du jeune prince. Tourangabale, plein de respect pour elle, la comble de présens magnifiques, robes, bijoux et parfums, et lui donnant un garde, la fait reconduire avec honneur. Le jeune marchand, qui a tout vu, abandonne son âme à la confiance et à la cupidité, et se décide à lui présenter aussi son épouse. Mais à peine Tourangabale a-t-il reconnu la dame de ses pensées, qu’il se précipite au-devant d’elle. Le bonheur
1 Tchàroudante veut dire un homme qui a de belles dents ’ C’est un nom de la déesse Pâiwatî.
a34 LE JEUNE PRINCE ET LE MARCHAND AMBITIEUX, brille dans ses yeux : il la prend dans ses bras et l’entraîne loin de son mari, qui , à cette vue, demeure stupéfait, immobile comme une statue; malheureux par sa propre folie, il gémit, mais trop tard , et se livre au désespoir.