PHILOSOPHIE ET RELIGION
Dans le discours qui suit, et qui fut lu en 1824, le jour de la réunion générale de la Société Asiatique , j’ai cherché à réunir dans un cadre resserré les idées les plus saillantes du système philosophique et religieux des Indiens. Ce sont des pensées extraites de différens ouvrages , entre autres des Lois de Manou et du Bhagavat- Gîta. Ainsi dégagées de ces détails où elles peuvent être moins apparentes, j’ose espérer qu’elles auront quelque intérêt pour le lecteur. Pour leur donner un peu plus d’attrait , j’ai cru pouvoir appeler la fiction à mon secours : mais je me flatte qu’en cette occasion elle ne sera pas l’ennemie de la vérité. J’ai noté avec soin les différens passages dont je me suis servi.
Bh. signifie Bhagavat-Gîtâ ; M. , les Lois de Manou; Tchand. , le Tchandi; Hit. , l’Hitopadésa.
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OD RELATION DU VOYAGE d’un GHEC DANS L’INDE MILLE ANS AVANT J.-C.
Plus on étudie l’antiquité, plus on reconnaît la justesse de cette maxime devenue triviale à force d’être vraie : rien n’est nouveau sous le soleil. Il y a long-temps que ce mot a été dit pour la première fois , et les siècles n’ont fait qu’en confirmer la sagesse. L’homme se ressemble à lui-même dans tous les temps, dans tojis les lieux : toujours les mêmes besoins , les mêmes passions ; toujours le même cercle d’idées et de systèmes tendant vers la folie ou la raison d’une marche sans cesse uniforme , et l’histoire de l’esprit humain peut être comparé à un long drame, dont la représentation, plusieurs fois achevée, aurait déjà été reprise plusieurs fois depuis le commencement du monde. Si la scène et les costumes varient , les acteurs n’y changent pas : c’est toujours l’homme avec son ignorance et son désir de connaître, avec sa faiblesse et son envie de s’élever; trop à l’étroit dans un monde physique rempli pour lui de mystères
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et s’élançant par la pensée dans un monde tout intellectuel, bien autrement mystérieux.
Fatigué des vices de l’homme en société, pénétré de l’importance d’une morale religieuse, et effrayé du sort qui menace le pécheur impénitent, l’un s’écrie : « Fuyez, cherchez la solitude, venez dans les forêts : comme la tache qui s’étend sur l’étoffe, l’œuvre de l’homme qui habite les villes, souille et corrompt son âme. Abdiquez les fonctions de la vie civile , livrez-vous à la contemplation du grand Etre 1 , et d’avance confondus en esprit avec son essence divine, attendez paisiblement l’heure où , dégagés des liens terrestres , vous serez identifiés avec lui. » — « La retraite ne suffit pas , dit un autre, punissez, comme des esclaves révoltés, ces sens qui doivent obéir à l’âme \ Tourmentez votre corps , et sacrifiez ces organes matériels qui enchaînent l’esprit. » — <( Imprudens ! s’écrie un troisième , le désert est pour celui qui a payé sa dette à Dieu, à l’humanité. Faites-vous une solitude au-dedans de vous-mêmes 3 , domptez vos passions, mais sans cesser de remplir les devoirs qui vous sont imposés par une loi divine. Voyez dans ce ruisseau cette fleur du lotus : est-elle souillée par le contact de l’eau
* Jlh. , I. rn. — 1 li. , I. vi. — 5 Ib. , 1. vi.
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qui l’environne? Tel est l’homme au milieu du monde. 11 agit suivant son état, c’est sa première vocation ; mais il n’oublie pas aussi que la prière, l’aumône, la mortification sont des devoirs divins qui servent à le purifier '. Tranquille et retenu, doux et modeste, libre de toute affection particulière, il aime également ses semblables, il se voit lui- même , il voit Dieu dans les autres. » 1
M’éloignant tout à coup de mon sujet , ai-je emprunté ces paroles à ces saints personnages que l’Église catholique révère , philosophes étonnans sans le vouloir, sans même le savoir? Estr-ce en ces termes que s'adressaient à leurs contemporains l’anachorète de la Thébaïde , le solitaire du mont Gassin, l’apôtre de la Savoie, ou le prêtre modeste , héros pieux de la charité chrétienne? Est-ce un discours prononcé il y a quelques siècles, il y a mille à quinze cents ans, que je viens de traduire ? Non , tel était le langage que des philosophes indiens tenaient , il y a, dit-on , trois mille ans , aux hommes de ces temps inconnus. Ainsi parlaient un Capila , fondateur d’une doctrine toute contemplative; un Vyâsa , réformateur plein de modération et père d’une école conciliatrice.
1 Bh. , I. xviii. — a lb. , 1. t, vi et xiii.
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Loin de moi cependant l’idée de youloir établir le moindre rapprochement entre les principes de notre religion et ceux des théosophes indiens. Quoi qu’en ait pensé lord Hastings , ce parallèle serait défavorable à ces derniers. Ils ont professé la bienveillance universelle, mais ils l’étendaient jusque sur les animaux , entraînés par les conséquences du dogme de la métempsycose. Leur cosmogonie est belle , mais confuse et poétique. Ils étaient spiritualistes , mais ce spiritualisme n’établissait pas des limites bien distinctes entre la matière et l’esprit. Ils croyaient à l’existence d’un seul Dieu ; mais ce Dieu n’était autre chose que l’universalité des êtres , confondant ainsi la créature avec le créateur, le principe actif avec le principe passif, l’essence visible et périssable avec l’essence invisible et éternelle. Je m’abstiendrai de toute controverse sur de pareils sujets. Je donnerai seulement un aperçu des notions que les Indiens pouvaient avoir sur les principaux dogmes religieux et philosophiques; et, pour m’interdire à moi-même toute espèce de discussion, je vais simplement donner la relation d’un voyage dans l’Inde, entrepris à cette époque, c’est-à-dire il y a trois mille ans. Par des raisons que l’on saura apprécier, je m’abstien-
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drai de dire le nom du voyageur : ce nom ne peut guère intéresser autant que le récit des choses qu’il a vues.
Je venais, dit notre voyageur, de quitter le pays des Mlétchhas occidentaux : tel est le nom que les Indiens donnent aux étrangers. Une barque m’avait transporté au-delà du Saraswati 1 , et j’avais mis le pied sur cette terre de Brahma ' , objet de ma vive curiosité. Ce pays, surnommé la région sacrée, est appelé ordinairement Yadjgniya 3 . Il s’étend depuis la contrée de Vinasana 4 à l’occident jusqu’à celle de Prajrâga 5 à l’orient, et sa frontière de ce côté est marquée par le fleuve Drisadwatî 6 . Borné au nord par la chaîne de XHimâla , il a pour limites au midi les monts Vindhyas , dont le pied, à l’orient comme à l’occident, est baigné par la mer, et au-delà desquels se prolonge une vaste presqu’île que sa position méridionale a fait nommer le Dakchina 7 . A mesure que j’avançais, j’étais frappé du calme et de la tranquil-
• C’est une rivière , le Sarsouti , au nord-ouest de la province de Dehli , et qui disparait dans les sables — ’ Man . , 1. I. — * Yadjgniya vent dire pays des sacrifices. — * Pays au nord-ouest de Dehli , dépendant du moderne Panniput. — 1 Place où l’Yamounâ se jette dans le Gange, aujourd’hui Ailahâbad. — * Rivière qui coule au nord-est de Dehli. Drisadwati veut dire plein de pierres. — » C’est ce qu’on appelle le Dékan.
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lité qui régnait sur cette terre favorisée du ciel. Paisiblement attachés à leurs devoirs, les habitans n’étaient point tourmentés par cette ambition vague , qui est un des fléaux de notre occident. Tandis que le Brahmane enseigne la jeunesse et dirige les sacrifices, le Kchatriya sait qu’il est né pour rendre la justice au peuple et pour le défendre, le V êsya pour enrichir sa patrie par le commerce et l’agriculture, et le Soûdra pour être l’esclave de ses frères aînés. Personne ne cherche à enfreindre un ordre invariable et divin. Tous, ils sont les enfans de Brahma : mais il lui a plu de former 1 la première classe de sa tête, la deuxième de son bras , la troisième de sa cuisse , et la quatrième de son pied. La soumission est le premier devoir de l’Indien, et, pour prix de son obéissance, après sa mort il renaît dans le corps d’un être d’un rang plus honoré. Ceux des premières classes ne sont pas astreints à supporter toujours les travaux de la vie civile. Après avoir été dans leur enfance Brahmatchâris ou disciples d’un brahmane, plus tard Grihasthas ou chefs de maison, ils peuvent se retirer des affaires et devenir T'anaprasthas ou anachorètes. Aussi n’est-il point rare de rencontrer dans les forêts
' Han., 1. i.
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majestueuses qui couvrent cette contrée, des vieillards respectables ' , qui , délivrés des soins de la société , ne vivent plus que pour soigner leur âme. Quelques uns restent seuls, toujours disposés à accueillir et à consoler les malheureux. D’autres, dans un asile simple et agreste, réunissent quelques élèves dociles , et il semble que les monstres des forêts soient touchés de la sainteté de ces pieux ermites’. On dit que ces animaux féroces n’en approchent qu’avec respect et jouent doucement avec leurs disciples.
Ce pays est partagé en quatre royaumes, Kourouhchétra , Matsya , Pantchâla et Soûraséna *. Un jour, après avoir visité cette dernière contrée, je descendais vers le Vindhya , traversant tantôt des plaines fertiles, couvertes de moissons de riz et entrecoupées de ruisseaux limpides où brillait la fleur odoriférante du lotus; tantôt des forêts magnifiques, habitées par l’antelope noire, indigène dans ce pays 4 . Ces bois étaient peuplés d’arbres d’espèces innombrables; mais surtout j’admirais un figuier merveilleux ; on le nomme asivattha* . De son tronc large et immense s’élève un cercle de branches, qui, redescendant en berceau, s’approchent du
' Tchand. , 1 . 1. — * Ibid. — 3 Man., I. 1. — ' Ibid. — 9 Bh. %