XT
PHILOSOPHIE
sol , y reprennent racine , et poussent de nouveaux jets destines à devenir des arbres aussi féconds que le premier, et à augmenter la famille qui s’étend autour de lui, et forme à elle seule une forêt distribuée en arcades régulières et toujours verdoyantes. A cette vue je pousse un cri d’admiration, et je tire de sa rêverie un vieillard vénérable que je n’avais pas aperçu , et qui était assis au pied de cet arbre sur une peau qui recouvrait un siège de gazon, appelé corna ' . Sur ses épaules était la dépouille d’une antelope noire, et par-dessous une robe de lin d’une blancheur éclatante Autour de son corps il avait une ceinture formée d’un triple fil de moundja, et de son épaule gauche à son côté droit descendait un cordon dont le cotonnier avait fourni la matière. A côté de lui était un petit vase pour les ablutions’, et un biton de bois de paldsa , couvert de son écorce , droit et non brûlé par le bout. Ce bâton , lorsqu’il le tenait, pouvait aller jusqu’à la hauteur des cheveux qui descendent sur le front 4 . Le regard de ce bon solitaire était doux, son air bienveillant, et sur son visage recueilli étaient empreintes en longs sillons les traces des efforts qu’il avait faits pour dompter ses désirs. Il leva sur moi ses yeux avec bénignité , et sur ses lèvres
' Bh. , 1. v et vil. — • Man. ,1. 11 . — 3 Ibid. — * Ibid.
ET HEUCIOJf. 247
expirait la syllabe sacrée aura , son mystérieux et divin. *
Je reconnus aussitôt à son costume que c’était un de ces saints brahmanes appelés Mounis. Je m’approche avec respect, je veux m’excuser et lui dis : « Docte et pieux Atchâryya... 1 » — « Arrêtez , étranger, s’écrie-t-il , votre langage est trop flatteur. Le sage Manou a dit : Fuyez la louange comme le poison, aimez l’humilité comme l’ambroisie 3 . Mais quel dessein vous amène dans nos contrées? Le commerce, le malheur peut-être? » — « Non, mon père, lui dis-je, c’est le désir de m’instruire. » — « C’est bien , reprend-il ; il est trois choses qui ne portent qu’un vain nom, c’est un éléphant de bois , une antelope de paille et un homme sans instruction 4 . Rien ne doit coûter pour acquérir la science ; vous êtes digne de l’obtenir; en creusant la terre on trouve l’eau , en travaillant ou rencontre la science s . » — « Ah î m’écriai-je, si le désir d’apprendre était un titre à vos yeux , je pourrais aspirer au bonheur d’emprunter quelque chose aux richesses de votre savoir. »
— « Prenons garde, voyageur. La science dit au Brahmane 6 : Je suis un trésor dont la
' Bh. , I. xvil ; Man . , 1. il. — * Ce mot signifie guide spirituel.
— ' Man. ,1 ii, — 4 Ibid. — * Ibid. — * Ibid.
PHILOSOPHIE
garde t’est confiée, ne vas pas le livrer à l’homme vicieux, il en gâterait tout le prix; mais qu’un homme pur et modeste se présente, sans danger tu peux me remettre entre ses mains, jesuis un dépôt qu’il saura conserver... Vous rougissez, jeune étranger. Ah! je n’ai point voulu vous offenser : je ne vous crois pas du nombre de ceux dont on dit : Semer la science dans une âme qui n’est ni vertueuse , ni avide de s’instruire, c’est jeter une bonne semence dans un terrain pierreux *. Parlez donc, que voulez-vous de moi ? » — « Bienveillant Gourou * , lui dis-je , transporté dans une terre admirable et nouvelle pour moi , que j’ai de questions à vous faire ! Les heureux habitans de la plus belle contrée de l’univers doivent sans doute, mieux que nous, en connaître l’auteur. Qui a fait ce monde qui nous environne? quel est ce monde lui-même? » — « Ce monde visible n’est autre chose que la manifestation de l’être invisible, de l’être unique et suprême, du grand Brahma 3 , qui, tour à tour se produisant au-dehors ou rentrant en lui-même, crée ou anéantit le monde. L’intervalle de temps qu’il reste comme enseveli dans l’inaction, s’appelle une nuit de jBraÆm<z 4 .Nous
• Man., 1. il. — ’ Ce mot signifie maître. — 3 Bh. , 1. vit et ix. 3 Man., 1. i.
ET RELIGION
appelons un jour de Brahma , le temps qu’il daigne se manifester; un Kalpa se compose d’un jour et d’une nuit, et cette période sainte renferme quatre cent trente-deux millions de nos années humaines. Mais qui peut connaître le nombre de ces kalpas , puisque Brahma est éternel? Oui, quand ce dieu , comme fatigué d’avoir soutenu sa création, commence à se replier sur lui-même', tout disparaît, et les siècles s’écoulent sans être mesurés par les révolutions du soleil. Il dort : tous les êtres s’endorment avec lui , l’âme de la nature est assoupie, le mouvement du grand esprit a cessé, les ressorts matériels se brisent, et les élémens confondus sont absorbés dans le grand Etre. Mais il s’éveille, le monde renaît, tout reprend avec l’existence une forme nouvelle ; un esprit vital est semé dans toute la nature, une secrète énergie anime la matière , et tout proclame le réveil de Brahma , qui semble en jouant former l’univers. Mais avant tout , le dieu , avide de créer, a produit les eaux, au milieu desquelles il a jeté un germe : c’est un œuf d’or, brillant de mille rayons. Dans cet œuf, Brahma , souffle vivifiant, se renferme lui-même et flotte long-temps sur les eaux. Le dieu pendant un an habite ce
* Man. , 1 . 1 . .
PHILOSOPHIE
séjour; alors par sa puissance il coupe cet œuf en deux parties, dont il forme le ciel et la terre. » — « Mon père , lui dis-je en souriant , j’attendais de vous la vérité : vous ne me croyex pas capable de l’entendre , et vous avez voulu m’éprouver en me racontant les fictions allégoriques de vos poètes. Je viens de l’occident, où , dans le pays de ceux que vous appelez Y avarias , on prête aussi à un poète qui pouvait vivre il y a deux cents ans, à un certain Orphée, cette fiction de l’œuf symbolique que sans doute il vous avait empruntée. Ces poètes avec leur imagination ont tout gâté : premiers instituteurs du genre humain, ils ont, en les embellissant, dénaturé toutes les traditions. En ce moment, ces mêmes peuples ont un grand poète que j’ai eu le bonhêur d’entendre , et dont les ouvrages, riches d’inventions ingénieuses , de pensées sublimes et de tableaux agréables , passeront sans doute à la postérité la plus reculée. Mais je crains bien que le bon Homère, car c’est ainsi qu’on le nomme , moraliste exact , poète distingué , mais théologien non irréprochable, ne soit un jour puni par les dieux pour avoir souvent travesti leur histoire Daignez m’apprendre quelque chose de moins frivole. N’est-il dans
* Diog. Laër. f 1. vm.
ET RELIGION. ü5l
vos sciences rien de plus réel? » — < Eh bien! voulez-vous que je vous explique la formation et les qualités des cinq grands élémens, des Mahdbhoutas ' , l’éther, l’air, le feu, l’eau et la terre? Vous dirai-je que, disposés dans un ordre méthodique , les premiers concourent à la production de ceux qui occupent les échelons inférieurs? Au plus haut degré parait l’éther pur et tranquille : pour qualité il a le son. 11 donne naissance à l’air agité, remuant et chargé de transporter les odeurs : sa propriété est le tact. Réunis ensemble, ils produisent le feu , ardent et lumineux , dont la qualité particulière est la forme. De ces trois élémens provient l’eau, dont la vertu est la saveur. Enfin tous les quatre s’unissent pour enfanter la terre, dont la propriété spéciale est l’odeur. »
— « Savant Mouni, lui dis-je, laissons, si vous le permettez , cette science physique, dont le temps seul peut nous découvrir les principes cachés. Nos neveux en sauront peut-être là-dessus beaucoup plus que nous. Dans notre occident nous n’admettons pas tout-à-fait vos divisions et vos conséquences. Vous venez de me dire des choses singulières : l’observation éclairera les hommes; et qui sait si cette idée, que vous
1 Man. , 1. i.
PHILOSOPHA
venez d énoncer et qui m’a choqué au premier abord, de faire naître l’eau du feu et de l’air en contact , ne deviendra pas pour nos descendans une vérité démontrée ? Qui sait si , changeant à leur gré l’eau en air et l’air en feu , ils ne parviendront pas à tirer ainsi le feu du sein même de l’eau? Occupons-nous plutôt de ces sciences métaphysiques, dans lesquelles du moins l’homme peut s’égarer sans trop de danger pour lui-même , s’il est soutenu par la bonne foi et par la crainte des dieux ; de ces sciences morales qui doivent être de tous les temps. Que suis-je? où suis-je? où vais-je? Voilà des questions qu’on se fera bien des siècles encore après nous, n
— (( Tu me demandes qui tu es, ô homme, ô admirable Pouroucha ' , b intelligence commandant à des organes et à des facultés matérielles? Qui tu es? ah! ne t’arrête pas à cette enveloppe extérieure , vois en toi autre chose qu’un corps périssable ; vois en toi , non pas seulement l’image de Dieu , mais une portion de l’âme universelle, mais une émanation du grand esprit '.Ton âme n’est assujettie ni à la naissance, ni à la mort : on ne peut point dire
1 Ce mot signifie dre : Pourouçhottama , c’est le grand Être. — ’ Bh., 1. il.
Dit
ET RELIGION
qu’elle a été , qu’elle est ou qu’elle sera ; elle ne connaît point la distinction des temps , elle est éternelle. Immuable et libre, quand son habitation terrestre est détruite , elle n’éprouve point d’altération. Incorruptible et pure, elle n’est point souillée par le contact de la matière.
Comme un vieux vêtement que l’on quitte pour en prendre un autre , l’âme laisse un corps pour en revêtir un nouveau. Le fer ne saurait la couper, le feu la brûler, l’eau la mouiller, l’air la dessécher. Elle échappe aux atteintes de tous les élémens ; et , victorieuse de la mort , invulnérable, invisible, universelle, elle est dans tous les lieux, elle est de tous les temps. »
— « Mais, mon père, est-ce bien l’âme de l’homme don t vous venez de chanter les louanges? N’est-ce pas plutôt Dieu lui-même que vous avez célébré? » ,
— « Oui, mon fils, c’est Dieu, c’est le grand Brahma, c’est Pourouchottama qui vit en nous ' ! Voudrions-nous donc, par une lâche soumission à nos désirs , asservir à la matière cette intelligence suprême, habitante passagère de ce corps périssable *? Non, comme la tortue retire et cache ses membres sous son écaille , le sage se replie sur lui-même , et détache ses sens
■ Bh. , 1. xv. — * Ibid., 1. xin.
PHILOSOPHIE
des objets qui peuvent les séduire ' . Qu’un seul de nos sens, par notre imprudence, vienne à secouer le joug, la raison dans notre âme est comme l’eau versée dans un vase sans fond ’ : elle fuit, et nos efforts pour retenir la fougue de nos passions sont aussi superflus que les efforts de l’écuyer pour retenir des coursiers indomptés 3 . Plus les sens sont satisfaits, plus ils sont insatiables. Le feu , qui brûle doucement sur l’autel, s’allume avec violence 4 quand le Brahmane y répand le beurre consacré. Résistons, résistons aux désirs; ne souffrons pas qu’ils entraînent notre raison , comme les flots emportent la barque trop légère au milieu d’une mer orageuse. » s
— « Pieux Dwidja 6 , vous voulez donc que l’homme , uniquement occupé du soin de mortifier son corps , abandonne tous ses autres devoirs ; et que , voyageur indifférent sur la terre 7 , il passe sans avoir fait attention à ceux qui l’accompagnent sur ce triste chemin? »
— « Ce serait se tromper étrangement. Quelques sages Mounis ont cependant professé cette
' Bh. , 1. 11 . — ’ Man. , 1. n. — 5 Ibid. — * Ibid. — 5 Bh., 1. II. — * Ce nom se donne aux hommes des trois premières castes qui , par f investiture du cordon , ont reçu une espèce de seconde naissance. — 1 Bh. , 1. vin.
ET UXUGION.
doctrine. Mais un saint prophète, suscité par le ciel, vint ramener les esprits dans la bonne voie dont ils ne s’écartaient que par excès de zèle. Fils du pieux Pardsara et de la vertueuse Satjavatî , ô Fydsa , ô toi dont j’eus le bonheur d’être le disciple, ton nom doit vivre à jamais parmi ceux des sages qui honoreront l’humanité! C’est toi qui enseignais que le premier culte que nous devons au grand Brahma , est de remplir notre destinée 1 : que l’homme n’a pas été fait seulement pour adorer ’ , et que c’est tuer la société , ouvrage de Dieu lui-même, que de vouloir renoncer aux actions civiles 3 ; qu’il y a un temps pour agir, un temps pour se reposer au sein de la dévotion, et que la sagesse consiste à distinguer ces deux époques de la vie humaine. Fidèle aux leçons de Vÿdsa, j’ai fréquenté les palais des Rddjas , j’ai élevé leurs enfans , je les ai suivis dans les combats , leur rappelant toujours que leur obligation est de protéger le faible, de fuir l’injustice et de veiller pour le salut de tous. Je leur ai dit qu’un bon prince est pour les peuples ce que le nuage qui renferme la pluie est pour les plantes de la terre 4 . J’ai rempli ma mission, et maintenant
' Hh., I. xviii. — * Ibid. , 1. in. — * Ibid. , 1. iv. — 4 Hit . , ch. i.
PUILOSOPHIK
je puis me reposer en attendant ma délivrance éternelle.
Vyâsa avait vu de son temps , les uns , effrontés matérialistes , athées audacieux , soutenir que ce monde visible est éternel *; qu’il n’existe dans la nature que des causes physiques; et, par suite de leur opinion, se livrer à tous les déréglemens : les autres , égarés par de fausses interprétations de nos Vécias , ou livres sacrés, ne pratiquer que de simples cérémonies ’ , ou bien , entraînés par une piété imprudente, se retirer dans les déserts, et exercer sur leurs corps d’horribles cruautés. Il avait même remarqué que parmi ces TapasivLs , ou zélés, quelques uns n’étaient que des hypocrites, remplis d’incrédulité et d’orgueil 3 . Les uns sacrifiaient , sans hésiter , leurs yeux , leurs oreilles , les organes enfin de leurs sens, ou bien, en les conservant, les frappaient d’insensibilité 4 ; d'autres, par une immobilité prolongée, se condamnaient à une espèce de paralysie volontaire. Quelques uns , comprimant ou relâchant leur haleine , semblaient commander à l’air qu’ils avaient respiré ; d’autres , par de longues abstinences, se laissaient peu à peu consumer. Vyâsa,
■ Hh., I. il. et xvx. — * Ibid , 1. iv et pas». — 3 Ibid. , 1. xvn. — * Ibid. , I. it.
ET RELIGION
pour confondre les premiers, proclama hautement l’existence toute spirituelle du grand Brahma : pour éclairer les autres, il commenta les Véclas, et au risque de passer pour impie, il distingua nos dogmes de nos rites , démontrant la nécessité des uns et l’importance toute secondaire des autres. Il modifia la doctrine exagérée du Sannjâsa , ou renoncement aux œuvres ‘ , pour fonder celle de l 'Yoga, dans laquelle l’homme agit et renonce seulement au fruit de ses actions, ne travaillant que dans la vue de concourir au grand œuvre de la création , et de compléter l’ensemble du plan conçu par Brahma 2 . Tout en approuvant les austérités des pénitens , il en blâma l’excès 3 ; il disait qu’un devoir ordinaire bien rempli vaut mieux qu’un devoir plus relevé et mal accompli 4 , et il savait que l’ambroisie elle-même est mortelle , quand elle est mêlée au poison. » 5
Je me permis ici de faire au brahmane une réflexion : « Sage Vipra 6 , lui dis-je, si je vous ai bien compris, si je ne me méprends pas sur le système de vos autres docteurs que j’ai pu entendre , il me semble que vous distinguez deux
* Bh. , 1. vt et XVIII. — * Ibid. , 1. m, — * Ibid., 1. vi. — * Ibid . , 1. in et xviii. — 5 Hit . , ch. i. — 6 Ce mot est synonyme de brahmane.
PHILOSOPHIE
principes, la matière, que vous appelez Prakriti, et l’esprit, que vous nommez Aima ’ ; mais que la première n’est qu’une modification du second * , que tous les deux, par une conséquence nécessaire , sont éternels , puisque de fait vous ne reconnaissez qu’un seul Etre, qu’un seul tout, et que toutes les apparences physiques ne sont que des formes de Brahma devenu visible. Puisqu’ainsi tout est Dieu , je serais curieux de savoir comment vous accordez avec ses perfections infinies l’existence du bien et du mal. Comment le grand esprit peut-il faillir en morale ? comment Brahma , revêtu de sa forme matérielle, peut-il offrir des parties défectueuses? n
— « Je veux bien vous révéler un grand mystère , que peu de mortels sont appelés à connaître. Le mal est à la nature ce que la fumée est au feu 3 : ils n’existent point l’un sans l’autre. Brahma, en produisant la matière, lui donna en même temps trois qualités 4 , que nous appelons Gouna. C’est SaUva, la vérité,- Radjas, la passion; et T amas , l’obscurité. La nature, abandonnée à l’action de ces trois pouvoirs, subit à chaque instant des changemens inattendus et merveilleux. Partout, vainqueurs tour à
1 Bh. ,1. »li. — ’ Ibid. , 1. xm. — 5 Ibid . , 1. xvm. — * Ibid. ,