XIV
ET RELIGION
tour ou vaincus, confondus ou isolés, régnant avec des forces égales ou réduits à un empire subalterne , ces trois rivaux se mêlent , se combattent , se surmontent , se balancent et se modifient mutuellement. Ces métamorphoses continuelles , cette espèce de féerie qui frappe et trompe nos regards ', ce mouvement rapide qui nous confond et nous étonne, c’est ce qu’on appelle Mâyâ , l’incompréhensible magie du grand Brahma. Tous ces changemens viennent de lui , ils sont en lui , mais il n’est pas en eux. 11 reste toujours immuable; des qualités inhérentes à la matière n’altèrent point son essence. Tel que l’air , qui pénètre partout sans jamais être froissé 5 , Brahma remplit tout, sans jamais rien souffrir de ce travail des élémens en fermentation. Sans le fil qui retient les grains du collier 3 , quelle que soit la forme de ces grains , il n’existe point de collier : sans Brahma, quelles que soient ces apparences qui font murmurer notre raison, il n’est point d’univers. C’est de lui que tout dépend, c’est vers lui que nous devons tendre , c’est en son sein que, purs et sans tache , nous devons aspirer à être un jour absorbés. »
— « Saint vieillard , ce bonheur suprême ,
* BU. , I. VU. — ’ Ibid . , 1. xm. — 5 Ibid. , 1. vu.
a6o PHILOSOPHIE
objet de tous nos vœux , peut-il aussi devenir notre partage? Puis-je y prétendre, moi, étranger sur cette terre sacrée, ignorant dans les mystères de votre religion? » — « Croyez en Dieu , croyez à son essence unique et spirituelle 1 ; qu’elle soit souvent l’objet de vos méditations , et du reste suivez les pratiques de votre culte * , car l’homme doit en avoir un : c’est une manière indirecte d’honorer Brahma , source de tous les cultes. Mais rappelez-vous que la science spirituelle, que la sagesse vaut mieux que le sacrifice : comme un pilote habile, qu’elle dirige votre barque à travers le fleuve du péché , dont le courant est si rapide 3 . Qu’elle relève l’âme abattue de l’homme égaré : qu’il sache que la sagesse consume, anéantit les souillures de l’action, comme le feu dévore la branche desséchée 4 . Eh ! qui pourrait vous interdire d’aspirer aussi au bonheur éternel? Avez-vous été maître de votre destinée? En effet, il y en a une bonne et une mauvaise. S’il ne nous est pas donné de choisir notre destinée 5 , au moins nous pouvons toujours la corriger , si elle est mauvaise : nous pouvons , par l’ascendant de notre intelligence , tenir en servitude les sens trop impétueux, dont
* fi h . , I. TI et pas». — * Ibid. , 1. it et ix. — 1 Ibid. — * Ibid. — 5 Ibid. , 1. xvi.
ET II Ef.IGION.
2ÔI
la violence ne peut être comparée qu’à celle du vent *. Nous avons ici-bas à combattre sans cesse un terrible adversaire, qui souvent même nous entraîne malgré nous C’est la concupiscence, fille de Radjas , ou de la passion, avide, ardente et pernicieuse; elle enveloppe ce monde, comme la fumée qui entoure le feu , comme les pleurs qui remplissent l’œil, comme les membranes qui couvrent l’embryon. Se déguisant sous toutes les formes, elle s’empare de l’esprit du sage, elle allume en son sein un feu dévorant; elle attaque nos sens, soulève nos passions, trouble notre raison et aveugle notre intelligence. Ah! combattez ce perfide ennemi, c’est dans votre âme qu’il veut porter la mort 3 . Ne désespérez jamais de la victoire ; n’en croyez pas ceux qui disent que vouloir dompter ses passions et changer ses penchans , c’est essayer de laver un éléphant 4 . Non, le lait ne saurait perdre sa douceur sans changer de nature 5 ; mais l’homme peut se dépouiller de ses vices, et je blâme le poète qui a dit 6 : Voyez-vous cette lune qui parcourt l’espace éthéré et détruit l’influence d’une chaleur malfaisante, qui, brillante de clarté, poursuit sa marche à travers les
' Bh. , 1. ti. — ' Ibid. , 1. ui. — ’ Ibid. , I. xvl. — 4 Hit., ch. I. — ‘ Ibid. - ‘ Ibid.
PHILOSOPHIE
constellations; eh bien! cette même lune, soumise aux lois du destin, s’éclipse, atteinte et dévorée par le serpent Ràhou ' . O homme , peux-tu donc espérer d’échapper au sort dont l’arrêt est écrit sur ton front 1 * ?... Oui certes, il peut vaincre sa mauvaise nature, les crimes même peuvent s’effacer 3 . Le pécheur peut devenir pour Brahma aussi précieux que le juste ; les efforts qu’on fait pour se couvrir du vêtement de la vertu ne sont point inutiles. Le Nâ~ raka , ou l’enfer, a trois portes 4 : la concupiscence , la colère et l’avarice ; tâchez de vous en éloigner , et vous êtes sûr d’arriver à la région du bonheur. «
— k Vous venez de parler du Nâraka, 'séjour destiné à l’homme vicieux. Entre le vice incorrigible et la perfection, il y a bien des degrés. Que deviennent tous les hommes après leur mort?» — «L’âme de l’hommene se perd jamais 5 ;
1 La mythologie indienne attribue les éclipses à un serpent
qui dévore en différens temps le soleil et la lune. Râhou est le
nœud ascendant personnifié. — * Le peuple, dans l’Inde, croit
que six jours après la naissance d’un enfant, le dieu Vidhâtâ , ou Bralima créateur, vient visiter les parens , et écrit le destin de l’enfant sur son front. Personne ne reste dans la maison que la mère et son nourrisson , et on laisse à côté du nouveau-né une plume et de l’encre. — * Bk . , 1. ix. — 4 Ibid . , 1. xvi. — 5 Ibid. ,