DE CALA— YA VAN A
eux une somme de dix mille dînâras. On dirait que, pour annoncer le retour de Crichna dans sa patrie , une pluie d’or descend sur Matliourà.
Ougraséna remonte sur son char, et précède le cortège, qui entre dans la ville au son des tambours, des cymbales et des trompes guerrières. Le frémissement des éléphans, le hennissement des chevaux , les cris de lion des guerriers et le bruit des chars, formaient un concert terrible qui ressemblait aux éclats de la tempête. Aux accens des poètes le peuple joint sa voix : tous le saluent de leurs acclamations. « Vive à jamais, s’écrie-t-on, ce héros vainqueur et modeste! il fut grand avant la victoire, il est encore plus grand dans le triomphe. » En voyant son air noble et majestueux , les femmes baissent la tête et chantent des hymnes en son honneur. «Oui, disent-elles, c’est un dieu; c’est Nârâyana 1 lui-même ; du séjour de la gloire et du bonheur il est descendu à Mathourâ. Il a quitté, pour habiter la terre, cette mer de lait où il réside sans cesse , cette couche divine où il est étendu sur le grand serpent ’. C’est lui qui
■ Nâràyana, nom de Viclinou ; c’est l’esprit jadis flottant sur les eaux et animant les hommes.
’ On représente Vichnou, divinité conservatrice , un des dieux
HISTOIRE
vainquit le géant Bail 1 , lui qui donna à Indra l’empire des trois mondes. Vive Crichna! il n’est point le roi de Mathourâ , mais il en est le héros et le sauveur ! »
Les Soûtas et les Mâgadhas, dans leurs vers sa vans et harmonieux , exaltent aussi sa gloire. Ils passent en revue toutes ses qualités, célébrant tour à tour sa force , sa prudence , sa générosité. Ils vantent le bonheur de celle qui lui donna le jour, de la vertueuse Dévakî.
Ainsi au milieu des cris de joie et de triomphe, Crichna s’avançait dans Mathourâ, que, ce jour-là , on aurait pu prendre pour la divine Amarâvati * transportée sur la terre. Le héros refuse de descendre au palais des rois, et se rend dans la maison de Vasoudéva. 11 tombe
de la triade indienne , couché sur le serpent Ananta. Ce serpent a mille têtes , qui , recourbées au-dessus de Vichnou , lui servent de parasol. Peut-on reprocher aux Indiens de voir un dieu dans leur héros Crichna, quand les Romains civilisés retrouvaient Apollon dans Auguste ?
1 Bail était un roi dêtya ou ennemi des dieux , qui par ses vertus était sur le point d’obtenir l’empire du ciel. Les dieux , tremblant pour eux, se plaignirent. Vichnou naquit sous la forme d’un nain. Bail fut privé de son royaume terrestre , et envoyé comme roi dans les régions infernales, jusqu’au jour où il doit devenir Indra ou souverain du ciel.
9 Amarâvati est la ville céleste , capitale d’Indra. Ce mot signifie immortelle.
J>E CALA-YAVANA. ?5
aux pieds de son père et de sa mère, et leur fait hommage de sa gloire.
Lajoie régnait dans Mathourâ, et l’inquiétude était au fond du cœur de Crichna. Cette ville où il entrait en triomphe devait être bientôt abandonnée par ses habitans, contraints d’aller chercher une autre patrie. Garouda s’est acquitté fidèlement de la commission qui lui avait été confiée : une ville nouvelle s’élève dans une île de l’Océan , non loin du rivage où s’abaisse la chaîne du mont Rêvata , et l’artiste des dieux , Viswakarmâ 1 , déploie tous ses talens ponr y préparer une demeure digne des enfans d’Yadou.
Crichna assemble les chefs de la nation, et croit devoir leur parler avec franchise. « Nobles Yâdavas, leur dit-il, telle est la condition de la puissance qu’elle excite la jalousie. Le territoire de Mathourâ et de Vradja 1 est étendu et populeux. C’est une raison qui a soulevé contre nous la haine de nos voisins : nous les avons vaincus; cette haine est devenue irréconciliable , et l’or-
* Viswakarmâ est le Vulcain des Indiens, celui qui exécute tous les ouvrages merveilleux. Ce mot signifie habi/e dans tous les
ouvrages.
1 Vradja est une partie du royaume de Mathourâ : c’ctait là que Crichna avait été élevé.
HISTOIKE
gueil blessé a envenimé cette jalousie que leur causaient et la force de nos armées , et l’abondance de nos trésors, et le nombre de nos alliés. L’accroissement merveilleux de Mathourà, la vue de cette jeunesse, espoir de notre patrie, peut sans doute nous donner quelque confiance. Mais la fureur de Djaràsandha a été nous chercher des ennemis que les destins ne nous permettent pas de vaincre. Ils marchent sur Mathourà, animés par l’espérance et par le désir de se venger. En vain nous nous flatterions de les apaiser ; ils demandent à combattre , et leurs troupes sont si nombreuses que même, toujours victorieux, nous aurions besoin de longues années pour les détruire. Cependant que de maux, que de dangers pour les nôtres!
Dérobons à la fureur de l’ennemi ce que nous avons de plus cher. Une autre ville vous attend. Où vous serez, généreux enfans d’Yadou, là sera toujours la patrie. Je viens de vous parler sans déguisement, voyez ce qui convient aux circonstances.
« — Unique soutien de Mathourà, s’écrie Ougrasénaau nom de tous, nos destinées sont entre vos mains. Sans vous, nous n’avons point de bonheur à espérer : nous ne sommes plus que comme des femmes privées de la protec-