‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 6 sur 28 · DE CAL A- Y A VAN A · texte numérisé non relu

DE CAL A- Y A VAN A

tion de leur epoux. Vous êtes notre maître, notre père. Sous votre conduite, nous ne craignons pas ces rois réunis contre nous. Nous sommes prêts à vous suivre en tous lieux , sûrs de vous suivre partout à la victoire. »

C’en est fait, et le pays de Mathourâ, abandonné paT ses habitans , va devenir une vaste solitude * , théâtre des vaines fureurs d’un ennemi trompé. Crichna l’ordonne, et tous les enfans d’Yadou , exilés volontaires, s’éloignent des lieux qui les ont vus naître. Au bruit des fêtes et des triomphes succède le tumulte confus d’une émigration précipitée. Un murmure

* Ce récit peut paraître d’une exagération toute poétique. Cependant l’histoire d’Orient rend les prodiges quelquefois vraisemblables. Dehli , capitale ordinaire des souverains indiens , s’est vu plusieurs fois abandonné pour d’autres capitales. On raconte qu’en i338 Mohammed III se détermina à prendre pour sa résidence la ville de Deogour dans le Dékan. Il donna ordre aussitôt aux habit ans de quitter leurs foyers : femmes , enfans, vieillards, avec leur fortune et leurs troupeaux , sont obligés de se mettre en route. Pour donner quelque pompe à cette émigration , le prince fit déraciner des arbres, qui furent replantés tout le long de la route en lignes régulières. Le trésor du prince défraya ceux qui n’avaient pas de quoi faire la dépense du voyage. Deogour, qui prit le nom de Dowlatabad, ou ville fortunée, fut orné de riches maisons ; les murailles réparées furent entourées d’un large fossé. Sur la colline où était la citadelle, on établit de grands réservoirs d’eau et de beaux jardins. L’ancienne capitale resta déserte. Cette émigration d’une cité tout entière est aussi extraordinaire que celle des habitans de Mathourâ.

IHSTOIRE

sourd, une vague agitation règne et s’étend au loin : ainsi frémissent et se soulèvent les flots de la mer au souffle du vent qui commence à gronder. Les Yâdavas se mettent en marche.

Des éléphans richement caparaçonnés , des chars dorés , des chevaux animés par le fouet du conducteur, transportaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfans, toute leur famille. Ce n’était pas une fuite , le son des tambours retentissait dans l’air, et cependant les yeux se retournaient souvent vers les lieux que l’on quittait. Le vieux Vasoudéva dirigeait cette première troupe, que suivaient les guerriers et les chefs commandés par Crichna, formant ainsi une espèce d’arrière-garde. Enfin ils arrivèrent dans une contrée fertile, plantée de kétakas *, de tâlis (palmiers), de pounnâgas , couverte de troupeaux d’éléphans et parsemée de mille fleurs différentes. Ce spectacle charme les yeux des compagnons de Crichna : cette terre d’exil va devenir pour eux un séjour presque divin.

Là, dans une île au pied du Rêvata , non loin des villes brillantes soumises à la domination du roi de Sindhou 3 , une cité , nommée Dwâ-

■ I.e Kétaka est le Randanus odoratissimus , et le Pounndga le Rottlcria tinctoria.

* C’est le pays où coule l’Indus ou Sind.

DE CALA-YAVANA.

rakà 1 * , et tracée d’après les plana de Crichna , reçoit les Yâdavas fugitifs et les console de tous leurs sacrifices.

D’un autre côté, Càla-Yavana avait rassemblé ses forces. A sa voix tous les rois mletchhas ’ étaient accourus. Les Sakas (Saces), les Touchâras 3 , les Daradas , les Paradas ( Partbes ) , les Tanganas, les Khasas (Scythes), les Pahlavas ( Persans ) , et cent autres nations, habitant les montagnes glacées , s’étaient réunis pour le pillage et le meurtre , semblables à une armée de ces sauterelles qui dévorent tout sur leur passage. Terribles et distingués par leurs armes et leurs habillemens , ils s’avançaient vers Mathourâ. Un nombre infini d’éléphans, de chameaux , d’ânes et de chevaux les accompagnait. La terre tremblait sous leurs pas, et le soleil lui-même était obscurci par la poussière. 4

1 Dwârakâ, ou Dwàravatî, est ainsi appelée à cause des portes en forme d’arcs triomphaux qui la décoraient.

* Ainsi se nomment les peuples qui ne sont pas indiens : ce mot est synonyme de barbare.

3 Un manuscrit porte Toukhdra : c’est peut-être l’ancienne tribu des Turcœ , appelés autrement Tourouchkas .

4 J’ai passé ici un petit détail , qui est sans doute une malice du poète contre les étymologistes de son temps. Il prétend qu’une rivière , nommée Asvvasakrit , fut formée alors des immondices de tous ces animaux. L’armée de Xerxès mettait les fleuves à sec, celle de Càla-Yavana en produisait.

HISTOIRE

Les deux chefs ennemis , avant de se rencontrer, avaient déjà entretenu une correspondance muette, mais énergique. Dans une unie , Crichna avait renfermé un énorme serpent noir'. Cette urne, empreinte de son sceau, avait été confiée à un messager fidèle. L’envoyé se présente devant Càla-Yavana, ouvre l’urne et lui dit : voilà Crichna. Càla-Yavana, que ce message devait intimider, prend le vase, le remplit de grosses fourmis, le referme, y imprime son sceau et le fait reporter au chef des Yàdavas. L’urne est ouverte , et l’on trouve que le serpent a été entièrement dévoré par les fourmis, qui signifiaient la multitude des troupes ennemies , et annonçaient le destin qu’on réservait à Mathourâ.

Mais, si le sol de Mathourâ leur était abandonné, ses liabitans n’avaient plus rien à craindre de leurs fureurs. Ce n’était pas assez pour Crichna; Càla-Yavana ^devait encore expier sa témérité. Dans cette ville où le roi des Mletchhas triomphait sur des ruines, le héros

' Il faut se rappeler que le mot Crichna signifie noir. Ce serpent est le crichna-sarpa , ou le cobra capello. Cette anecdote est un exemple nouveau de ce langage symbolique qu’employaient les anciens peuples. Ainsi les Scythes envoyèrent à Darius un oiseau, une souris, une grenouille , et cinq flèches. On sait l’explication donnée à ces emblèmes.

1)E CALA-YAVANA.

de Dwàrakâ ose venir se présenter devant lui. A sa vue, Cala- Yavana s’élance, enflammé de colère. Crichna semble fuir, et attire avec adresse son ennemi qui s’attache à ses pas. L’insensé! il se flatte de pouvoir s’emparer d’un guerrier qui l’entraîne au contraire à sa perte , et qui l’amène doucement vers la caverne de Moutchoucounda. 1

Ce Moutchoucounda était un ancien roi , fils de Mândhâtâ ’ . Il avait autrefois secouru les Dévas dans une de leurs guerres contre les Asouras. Pour prix de ses services , il avait demandé à dormir jusqu’au temps de Crichna. « Que la flamme de mes yeux irrités, avait-il dit, dévore quiconque osera m’éveiller. » Indra avait accédé à sa demande , et le prince , se retirant dans une caverne, s’y était tranquillement endormi. Cette histoire avait été racontée à Crichna par le sage Nârada : le héros savait quel devait être l’effet du réveil de Moutchoucounda ; c’est près de lui qu’il venait d’amener

1 Le nom de Moutchoucounda est celui d’un arbre ( pterosper mum salici-folium ).

. ’ Mândhâtâ avait été le neuvième roi de la race solaire. Pour expliquer le nom de ce prince , on^uppose qu’un jour il suçait le doigt d’Indra , afin d’en exprimer l’ambroisie , et que le dieu s'écria : mândhâtâ , c’est-à-dire il me suce. Ce mot est devenu le nom du prince.

HISTOIRE

Càla-Yavana. Il va se placer lui-même à la tête du prince assoupi , ayant ainsi la prudence de laisser libre l’entrée de la caverne et de se mettre à l’abri de son regard. L’imprudent Yavana arrive ; il voit le monarque endormi et comme inanimé : il le prend pour Crichna et le pousse rudement du pied. C’est la mort qu’il provoque; il est en ce moment comme la sauterelle qui s’approche du foyer. Moutchoucounda s’éveille : il.se rappelle de quel châtiment il peut frapper l’importun qui vient d’interrompre son sommeil ; il le regarde , et comme l’arbre desséché que vient de frapper la foudre, Càla-Yavana est consumé par la flamme qui jaillit de ses yeux. 1

Crichna, délivré de son ennemi, adresse alors la parole à celui qui lui a donné la victoire. « O prince, lui dit-il, grâces vous soient rendues! Je viens de recevoir de vous un service éclatant; vous avez assez dormi : c’est moi que vous attendiez ». A ces mots, le râdjarchi comprit que les temps étaient accomplis. « Qui

■ On explique ce conte en disant que Crichna eut l’art d’amener son ennemi dans des montagnes habitées par des tribus guerrières, qui depuis long-temps n’avaient point paru dans la plaine. Il avait fait une alliance avec elles , et ces peuples anéantirent l’armée de Càla-Yavana engagée' dans les gorges de ces montagnes.

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