OBSERVATION SUR LA SECONDE PROPOSITION
J’ai exposé ces deux propositions dans l’intention d’inviter le lecteur à réfléchir sur ce sujet. J’avoue aussi que je ne les pénètre pas encore assez clairement, ni avec une parfaite évidence dans leurs raisons. Cependant je suis très-convaincu que des recherches complètes , problématiquement exposées dans la connaissance abstraite, peuvent être trèsavantageuses pour le progrès de la haute philosophie, parce que très-souvent un autre trouve plus facilement l’explication d’une question très-obscure que celui qui y donne ocr.asion, et dont les eflbrls n’ont pu vaincre que la moitié des difficultés. Iaî con-, tenu de cette proposition me parait renfermer une certaine importance en soi bien propre à provoquer un examen soigneux, pourvu seulement qu’on en conçoive bien le sens; ce qui n’est pas très-facile dans une pareille sorte de connaissance.
Je veux cependant chercher encore à prévenir quelques malentendus. On ne me comprendrait nullement si l’on s’imaginait que j’ai voulu dire par ! i
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première proposition qa' en général la somme de la réalité n’est ni augmentée ni diminuée par les change^ ments cosmiques. Mais ma pensée n’est pas non plus que la règle mécanique donnée pour exemple fasse justement penser le contraire : car, par le choc des corps, la somme des mouvements tantôt augmente, tantôt diminue, quand on lescbnsidère en eux-mémes ; mais le résultat estimé suivant le mode prescrit est ce qui demeure identique : car les oppositions ne sont que virtuelles dans beaucoup de cas où les forces motrices ne se détruisent pas réellement, et où par conséquent une augmentation a lieu. Cependant, d’après l’estimation une fois prise pour règle, il faut que ces forces soient soustraites les unes des autres.
C’est ainsi qu’il faut juger dans l’application de cette proposition aux changements non mécaniques. Un pareil malentendu aurait lieu si on s’imaginait que, d’après la même proposition, la perfection du monde ne peut pas s’accroître : car, par cette proposition, on ne peut absolument pas nier que la somme de la réalité en général ne doive pouvoir être augmentée naturellement. En outre, la perfection du monde en général consiste dans le conflit des raisons réelles, de même que la partie matérielle n’en est trèsvisiblement conservée que par l’opposition des forces dans une marche régulière. Et il y a toujours un grand malentendu quand on confond la somme de la
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réalité avec la grandeur de la perfection ; nous avons vu plus haut que le déplaisir est aussi positif que le plaisir ; mais qui donc l’appellerait une perfection ?
III. Nous avons déjà remarqué qu’il est souvent difficile de décider si certaines négociations de la nature sont simplement des défauts occasionnés par l’absence d’un principe, ou des privations résultant de l’opposition réelle de deux principes positifs. Les exemples en sont nombreux dans le monde matériel. Les parties adhérentes de chaque corps exercent une pression les unes contre les autres avec de véritables .'orces (d’attraction), et la conséquence de ces efforts serait la diminution de volume, si des forces égales ne résistaient pas au même degré par la répulsion des éléments, dont l’effet est la raison de l’impénétrabilité. 11 y a repos ici, non pas parce que les forces motrices manquent, mais parce qu’elles agissent en sens contraire les unes des autres. C’est ainsi que les poids suspendus aux deux bras d’une balance restent en repos lorsqu’ils sont placés en levier suivant la loi de l’équilibre. On peut étendre cette notion au delà des limites du monde matériel. De même il n’est pas nécessaire que quand nous croyons être dans une entière inaction de l’esprit, la somme des principes réels de la pensée et du désir soit moindre que dans l’état où quelques degrés de cette activité se manifestent à la conscience. Dites à l’homme le plus instruit ,
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dans les instants où il se repose, de vous raconter quelque chose, et de vous faire part de ses idées : il ne sait rien, et vous le trouvez en cet état sans réflexion déterminée et sans jugement critique. Fournissez-lui seulement une occasion par une question ou par quelques-uns de vos jugements, et sa science se manifestera dans une série d’actes qui ont une direction telle qu’ils rendent possible à vous et à lui la conscience de ses idées. Les raisons réelles de ce phénomène se sont sans doute rencontrées longtemps en lui ; mais comme la conséquence à l’égard de la conscience était zéro, elles ont dû être mutuellement opposées entre elles. Ainsi restent en' repos dans l’arsenal d’un prince, et conservées pour une guerre future dans un profond silence, ces foudres que l’art inventa pour la destruction, jusqu’à ce qu’une mèche perfide les touche, les fasse éclater avec la rapidité de l’éclair, et porter le ravage tout à l’entour. Les ressorts qui étaient continuellement prêts à se débander en elles étaient retenus par une puissante attraction, et attendaient l’appât d’une étincelle pour se débander. Il y a dans cette pensée de Leibniz quelque chose de grand, et, à mon avis, de très-juste : l’âme, avec sa faculté représentative, embrasse tout l’univers, quoique une partie très-faible seulement de ces représentations soit claire. Toutes les espèces de notions ne doivent, en elTet, reposer
que sur l’activilé intérieure de noire esprit, comme sur leur raison. Des choses extérieures peuvent bien renfermer la condition sans laquelle elles se manifestent d’une manière ou d’une autre, mais non pas la force de les produire réellement. La faculté de penser de l’âme en doit contenir des raisons réelles autant que les pensées doivent naître naturellement en elle, et les phénomènes des connaissances qui paraissent et disparaissent à l’esprit ne doivent, selon toute apparence, être attribués qu’à l’accord ou à l’opposition de toute activité. On peut regarder ces jugements comme les éclaircissements de la première proposition du numéro précédent.
Dans les choses morales on ne doit pas non plus regarder toujours le zéro comme une négation du défaut, ni une conséquence positive de plus de grandeur comme une preuve d’une plus grande activité déployée dans cette direction, pour arriver à celte conséquence. Donnez à un homme dix degrés d’une pas- ^ sion qui est dans un certain cas contraire aux règles du devoir, par exemple l’avarice ; faites-lui dépenser douze degrés d’effort, d’après les principes de l’amour du prochain : la conséquence est qu’il sera charitable et bienfaisant de deux degrés. Supposez-en un autre de trois degrés d’avarice et de sept degrés de pouvoir d’agir d’après les principes de l’obligation : l’action sera de quatre degrés, mesure de son utilité pour au-
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Irui, par suite de la lutte de son désir. Mais il est incontestable qu’en tant que cette passion peut être regardée comme naturelle et involontaire, la valeur morale de l’action du premier est plus grande que celle du second, quoique, si l’on voulait les estimer d’après la force vive, la conséquence dans le second cas dépasse celle du premier. Il n’est donc pas possible que les hommes puissent conclure avec certitude le degré des intentions vertueuses des autres d’après leurs actions. Celui qui voit le fond de notre âme s’est réseijvé à lui seul ce jugement.
IV. Si l’on veut essayer d’appliquer ces notions à la connaissance imparfaite que les hommes peuvent avoir de la divinité infinie, quelles difficultés ne rencontrent pas alors nos plus grands efforts! Comme nous ne pouvons tirer les fondements de ces notions que de nous-mêmes, noos sommes le plus souvent incertains si nous devons transporter cette idée proprement ou par quelque analogie à cet objetinconcevable. Simonide est aujourd’hui même un sage ; après plusieurs ajournements, il répondit à son prince ; Plus je réfléchis sur Dieu, moins je puis le pénétrer. Tel n’est pas le langage du peuple savant. Il ne sait rien, il ne comprend rien, mais il parle de tout, et il s’en vante. Dans l’être suprême il ne peut y avoir de raisons de la privation ou d’une opposition réelle. Car tout étant donné en lui et par lui, aucune destruction interne
n'est possible dans sa propre existence par l’entière possession des déterminations. Le sentiment dn déplaisir n’est donc pas un prédicat qui convienne à la divinité. Un homme n’a jamais une passion pour un objet sans éprouver positivement de l’aversion pour le contraire, c’est-à-direde telle manière que l’attrait de sa volonté est non-seulement l’opposé contradictoire du désir, mais son opposé réel (l’aversion), à savoir la conséquence d’un déplaisir positif. Dans tout désir qui anime un précepteur fidèle pour bien dresser son élève, tout résultat qui n’est pas conforme à son désir lui est positivementopposé et devient une raison de déplaisir. Les rapports des objets à la volonté divine sont d’une tout autre nature. Aucune chose extérieure n’est proprement une source ni de plaisir ni de peine en lui : car il ne dépend d’aucnne autre chose, et ce plaisir pur n’habite pas en celui qui est heureux par lui-méme, comme si le bien existait hors de lui ; mais le bien existe parce que la représentation éter-
nelie de sa possibilité et le plaisir qui y est attaché sont une raison du désir excité. Si l’on compare avec cet état la représentation concrète de la nature du désir de toute créature, on comprendra que la volonté de l’incréé ne peut presque rien avoir de commun avec elle. Il en est de môme des autres déterminations pour celui qui conçoit bien que la différence dans la qualité doit être immense, quand on com-
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pare des choses dont les unes ne sont rien en elles-mêmes, et dont l’autreestla cause de l’existence de tout.