de l'usage des principes téléologiques
cullé dans cette innovation prétendue, c’est la dénomination. Le mot histoire signifiant la meme chose que le mot grec urropta (récit, description), est trop usité et depuis trop longtemps, pour qu’on doive facilement se permettre d’y donner une autre signification qui indiquerait l’investigation naturelle de l’origine. Ajoutons qu’il ne serait pas facile de trouver une autre expression technique qui convînt parfaitement (1). Cependant la difficulté de la distinction* dans les termes ne peut faire disparaître la différence dans les choses. Ce malentendu, résultat de la manière inévitablement différente d’entendre 'des
expressions classiques , se retrouve aussi dans la notion de race , et s’étend à la chosé même. On retrouve ici un exemple de ce que dit Sterne à l’occasion d’une discussion physiognomique qui, suivant le récit plaisant qu’il en fait, aurait mis en rumeur toute l’Üniversité de Strasbourg : les logiciens auraient vidé le différend, si seulement ils ne s'étaient pas heurtés à une définition. Qu’est-ce qu’une race ? Le mot ne se trouve \
pas, certes, dans un système descriptif de la nature, parce que la chose même n’est vraisemblablement nulle part non plus dans la nature. Mais la notion que cette expression désigne est cependant fondée dans la raison de tout observateur de la nature, qui conçoit à une
(1) Je proposerais, au lieu de description de la nature, le mot physiographie , et au lieu d’histoire naturelle, physiogonie.
EX PHILOSOPHIE
propriété héréditaire de différents animaux qui se reproduisent par le croisement, propriété qui ne fait
point partie de la notion de leur genre, une commu-
nauté de la cause, et môme d’une cause qui se trouve originellement dans la souche du genre lui-môme. Que ce mot ne se rencontre que dans la description de la nature (mais qu’on y trouve au lieu de celui-là le mot variété), je n’en conclurai pas qu'on n’ait pas le droit de le trouver nécessaire au point de vue de l’histoire naturelle. Seulement, il convient d’en déterminer nettement l’usage, et c’est.ce que j’entreprends ici.
Le nom d’une race comme propriété radicale , qui désigneunesouchecommune, et permet en môme temps plusieurs caractères qui passent d’une génération à l’autre, non-seulement dans le même genre animal,
mais aussi dans la meme souche, n’est pas d’une invcn-
tion maladroite. Je le traduirais par différence (. Ahar tung, progenies classifica) pour distinguer une race de la dégénération {A us art un g, degeneratio , s. progenies specifica) ( I), que l’on ne peut accorder, parce
(1) Les dénominations de classes et ordres expriment d’une manière parfaitement claire une séparation toute logique opérée par la raison entre les notions, à la faveur d’une simple comparaison. Mais les dénominations de genres et (ï espèces peuvent indiquer aussi la séparation physique établie par la nature même entre les créatures par rapport à leur reproduction . Le caractère des races peut donc suffire pour classer en conséquence des créatures, mais non pour en faire une espèce particulière, parce que cette espèce pourrait aussi indiquer une dérivation particulière, que nous n’entendons pas faire entrer sous la dénomination de race. Il va sans dire que nous ne prenons pas ici le
384 de l'usage des principes téléologiques
qu’elle est opposée à la nature (dont la conservation
de ses espèces est invariable dans la forme). Le mot
progenies fait voir qu’il n’y a pas autant de caractères originels distribués en autant de souches qu’il y a d’espèces du même genre, mais que ces caractères ne se développent qu’avec les productions successives, que ce ne sont par conséquent pas des espèces diverses, mais des ressemblances, tellement déterminées etconstantes cependant, qu’elles permettent une distinction caractéristique.
D’après ces idées préliminaires, le genre humain (entendu suivant son caractère universel dans la description de la nature) pourrait être divisé, dans un système d’histoire naturelle, en souche (ou souches), en race ou genre {progenies classifie a), et en variété humaine ( varietas nativcï). Celte dernière ne contiendrait pas des caractères transmissibles héréditairement, et qui pussent par conséquent servir de base à une division par classes. Mais tout ceci n’est encore qu’une simple idée delà manière dont la plus grande diversité dans la reproduction peut se concilier , avec la plus grande unité de la dérivation rationnelle. Les observations qui servent à faire connaître l’unité
de la dérivation doivent servir à décider s’il v a réel-
mol classe dans la signification large qui lui est donnée par le système de Linné; nous l’employons également comme membre de division dans un tout autre but.
EN PHILOSOPHIE. 385
lement une telle parenté dans le genre humain. Ce qu’il y a de clair ici, c’est qu’on doit être conduit par un principe déterminé à Y observation pure et simple, c’est-à-dire à donner son attention à ce qui peut indiquer la dérivation, et non simplement la ressemblance caractéristique. Alors, en effet, il s’agit d’un problème d’histoire naturelle, et non d’une description naturelle et d’une simple nomenclature méthodique. Si l’on n’a pas dirigé ses recherches suivant ce principe, il faut chercher de nouveau; car ce qu’il convient de faire pour décider s’il y a entre les créatures une semblable parenté réelle, ou si celle parenté n’est que nominale, ne se présentera pas de soi-même à l’investigateur.
Il ne peut y avoir aucun critérium certain de la différence d’une souche primitive que l’impossibilité d’avoir une descendance féconde par le mélange de deux races humaines héréditairement différentes. Mais si la chose a lieu, la différence de la forme est encore si grande, que rien n’empêche d’y trouver, au moins possible, une dérivation commune; car pouvant, malgré cette différence, s'unir pour donner naissance à un produit qui porte les deux caractères, elles ont pu sortir d’une souche unique, qui renfermait le développement virtuel d’autant de races possibles qui devaient se distinguer par la génération;
et la raison ne partira pas de deux principes quand
386 DE l’üsage des principes téléologiques un seul peut suffire. Mais îe critère certain des qualités héréditaires comme signe d’autant de races, a déjà été indiqué. Il reste encore à remarquer quelque chose des variétés héréditaires qui fournissent une occasion de dénommer telle variété humaine ou telle autre (de famille ou de peuple).
Une variété est la propriété héréditaire qui ne sert pas à classer, parce qu’elle ne se produit pas inévitablement; car il faut cette constance du caractère héréditaire pour justifier, même au point de vue de la description de la nature, la division par classes.
Une forme qui, dans la reproduction, n’offre qu’acci-
dentellement le caractère des parents les plus proches, et même le plus souvent que d’un côté (paternel ou maternel), n’est pas un signe où l’on puisse reconnaître la provenance des deux parents, par exemple, la différence des blonds et ,des bruns. La race ou la variété est donc une propriété qui passe inévitablement d’une génération à une autre, qui peut sans doute servir à une division par classes, mais qui n’est cependant pas spécifique, parce que la ressemblance inévitablement moyenne (par conséquent la fusion des caractères de la distinction) permet au moins la possibilité de regarder les différences héréditaires comme ayant aussi leur origine dans la souche, où elles se trouvaient réunies comme en germe, et qui ne se sont séparées et développées que peu à peu à la
faveur des générations successives. Il est impossible, en effet, de faire du sexe animal une espèce particulière, s’il n’est point à un autre pour former un seul et même système naturel de génération. En histoire naturelle, genre et espèce seraient donc une même chose, et signifieraient la propriété héréditaire séparée d’une souche commune. Mais la qualité qui peut subsister, cette souche est héréditaire nécessairement ou
non. Dans le premier cas, il y a caractère de race ,
dans le second caractère de variété.
Quant à ce qui peut être appelé variété dans le genre humain, je remarque qu’il faut considérer aussi la nature, non comme agissant ici avec pleine liberté, mais que, tout comme dans la formation des caractères de races, eHe est pour ainsi dire prédestinée par une disposition native à les développer seulement. On y trouve en effet une finalité d’une mesure en parfait accord avec elle, qui ne peut être l’œuvre du hasard. Ce que lord Shaftesbury avait déjà remarqué, à savoir qu’on trouve dans toute figure humaine une certaine originalité (commeun dessin réel), qui assigne pour ainsi dire à l’individu des fins particulières, propres, quoique nous ne puissions pas déchiffrer ces lignes, tout peintre de portraits qui réfléchit à son art peut le confirmer. On aperçoit la vérité d’une figure peinte sur le vif et bien rendue, c’est-à-dire que ce n’est pas une œuvre d’imagination. Mais en
388 de l'usage des principes téléologiques quoi consiste cette vérité? Incontestablement dans une proportion déterminée de Tune des nombreuses parties du visage avec toutes les autres, pour exprimer un caractère individuel, qui renferme une fin obscurément représentée. Aucune partie de la figure, nous semblâtelle disproportionnée, ne peut être changée dans la peinture en conservant tout le reste, sans que le connaisseur, encore bien qu’il n’eût pas vu l’original, par la comparaison avec le portrait fait d’après nature, ne remarque aussitôt laquelle des deux images représente la nature, laquelle est une Gction. La variété entre hommes de la même race est très-vraisemblablement contenue aussi régulièrement dans la souche primitive pour établir et développer en conséquence une très-grande diversité en vue de fifis infiniment différentes, de même que la différence de races a pour
but l’appropriation à des fins moins nombreuses mais essentielles. Il y a cependant celte différence, que les dernières dispositions, une fois développées (ce qui doit avoir eu lieu déjà dans les temps les plus reculés), ne peuvent donner naissance à aucunes formes nouvelles de cette espèce, ni laisser périr les anciennes, quand au contraire les premières, à notre connaissance du moins, semblent témoigner d’une nature inépuisable en nouveaux caractères (externes ou internes).
La nature semble craindre les fusions de variétés, parce qu’elles sont contraires à la fin, la diversité des
EN PHILOSOPHIE
caractères. Quant à la différence des races au contraire,
elle en souffre du moins la fusion si elle ne la favorise
pas ; c’est pour elle un moyen d’approprier la créature à des climats différents, quoiqu’il n’y en ait pas qui lui convienne autant que celui où elle a d’abord pris naissance. Car, pour ce qui est de l’opinion commune suivant laquelle des enfants (de notre race blanche) doivent hériter de leurs parents pour moitié des signes caractéristiques qui appartiennent à la variété (tels que la stature, les traits du visage, la couleur de la peau), et même de plusieurs vices (internes ou externes), et, comme on dit, tenir telle chose du père, telle autre de la mère, l’étude attentive que j’ai faite des familles diverses, ne me permet pas de la partager. Ils reproduisent sans mélange, quoique pas d’après le père ou la mère, la famille de l’un ou de l’autre; et quoique l’éloignement pour les alliances entre proches parents se fonde sur des raisons morales particulièrement, et que la stérilité n’en soit pas suffisamment établie, par le fait qu’on le trouve répandu jusque chez les peuples barbares, on doit présumer qu’il a sa raison profonde dans la nature même, qui ne veut pas que les anciennes formes se reproduisent toujours, mais qui entend au contraire que la plus grande diversité, qu’elle a déposée dans les germes primitifs de la race humaine, soit réalisée. Un certain degré d’uniformité, qui s’offre dans les traits d’une
390 de l’usage des principes téléologiques famille et môme d’un peuple, ne peut pas non plus être attribuée à la transmission pour moitié de leurs caractères (transmission partagée qui, selon moi, n’a pas lieu pour les variétés). En effet, la prépondérance de l un ou de l!autre des conjoints, lors parfois que presque tous les enfants ressemblent à la souche paternelle ou maternelle, peut, malgré la grande différence primor-
diale des caractères, et par suite d’une action et d’une réaction qui fait que les ressemblances d’un côté deviennent de plus en plus rares, atténuer la diversité, et produire une certaine uniformité (qui n’est sensible qu’à des regards étrangers). Au surplus, j’abandonne cet avis au jugement du lecteur. Ce qui est plus important, c’est que chez d’autres animaux, presque tout ce qu’on pourrait appeler chez eux variété (la taille, les qualités de la peau, etc.) est transmis de moitié par les parents. C’est là un fait qui, lorsqu’on vient à considérer l’homme, comme on peut le faire, par analogie avec les animaux (en ce qui regarde la reproduction), semble renfermer une objection contre la distinction que j’ai faite entre les races et les variétés. Pour pouvoir en juger, il faut se placer au point de vue plus élevé de l’explication de cette loi de la nature, suivant lequel les animaux irraisonnables, dont l’existence ne peut avoir de prix qu’à titre de moyen, doivent être diversement appropriés à différents usages, et cela dès le principe (comme les différentes races de chiens,
EN PHILOSOPHIE
qui, suivant Buffon, proviendraient d’une souche commune, celle du chien de berger). Au contraire, une plus grande uniformité de fin dans la race humaine ne demandait pas une si grande différence de formes naturelles de naissance ; celles de ces formes néces- . sairement natives ne pouvaient donc tenir à un petit nombre de climats des plus divers que pour la conservation de l'espèce. Cependant, comme j’ai voulu simplement motiver la notion des races , je ne crois pas nécessaire de faire la même chose pour le principe d’explication des variétés.
Après avoir dissipé cette équivoque, qui cette fois, comme la plupart du temps, est bien plus une cause de malentendu qu’une dissidence de principes, j’espère trouver moins d’opposition à mon mode d’explication. M. Forster est d’accord avec moi sur ce point, qu’il estime une qualité héréditaire parmi les différentes formes humaines , celle qui distingue les nègres du reste des hommes, assez grande pour qu’on ne doive pas la regarder comme un simple jeu de la nature, comme un effet d’influences contingentes; elle suppose au contraire une disposition originellement incorporée à la souche, et une loi spécifique de la nature. Cet accord entre nos idées est un fait important, et rend déjà possible un rapprochement, même par rapport aux . principes d’explication des deux parts, au lieu que la commune et superficielle manière de voir suivant
392 de l'usage des principes téléologiques laquelle toutes les différences de notre espèce sont tracées de la même façon , c’est-à-dire également attribuées toutesau hasardât rapportées, quant à leur origine, à leur disparition, à des causes purement extérieures, tient pour superflues toutes les recherches de cette nature et ne fait aucun cas de la constance même de l'espèce dans la forme régulière que cette espèce affecte. Restent deux différences entre nos idées, mais qui ne sont pas si grandes qu’elles doivent nécessairement empêcher de nous entendre: la première c'est que ces propriétés héréditaires, celles qui distinguent les noirs de tous les autres hommes, sont les seules qui doivent être regardées comme données d’origine, lorsqu’au contraire je crois être autorisé à faire entrer plusieurs autres propriétés (celles qui caractérisent les Indienset les Américains, attribuées aux blancs ) dans une complète division par classes. La seconde dissidence, mais qui touche moins l’observation (la description de la nature) que la théorie à choisir (l’histoire naturelle), c’est que M. Forster croit qu’il est nécessaire d’admettre deux souches pri— mitives pour expliquer ces caractères lorsque, suivant moi (tout en regardant avec M. Forster ces caractères comme originels), il est possible et plus conforme à une véritable explication philosophique, de les regarder comme un développement de dispositions premières régulièrement déposées dans une souche. Ce qui n’est
pas non plus une différence telle que la raison ne puisse égalementtombcrd’accordsurce peint, si Ton faitattention que la première origine des êtres organisés reste pour tous deux impénétrable, et en général inaccessible à la raison humaine, tout aussi bien que la transmission partielle dans leur propagation. Comme le système de deux germes séparés tout d’abord et isolés en deux souches, mais' par la suite mélangés et de nouveau réunis, ne donne pas à la raison plus de facilité d’intelligence que le système de germes différents qui auraient été originairement implantés dans une seule et même souche, et qui se seraient développés dans la suite d’une, manière régulière en donnant naissance à la première population générale , et comme la seconde hypothèse a de plus l’avantage de ne pas rendre nécessaire plusieurs créations locales ; comme en outre il n’y a pas à s’occuper de l’économie des moyens d’explications téléologiques pour les remplacer par des moyens physiques , chez les êtres organisés, en ce qui regarde la conservation de l’espèce, et qu’ainsi le second système n’impose au naturaliste d’autre obligation que celle d’ailleurs indispensable de se conformer au principe de finalité • comme aussi M. Forster n’a été porté que par la découverte de son ami , le célèbre anatomiste philosophe Sœmmering, à trouver la différence entre le nègre et les autres hommes, trop considérable pour qu’elle put être facilement goûtée
394 de l’usage des principes téléologiques de ceux qui mêlent volontiers tous les caractères héré* ditaires, et qui pourraient les considérer comme de simples nuances toutes fortuites, et que cet homme éminent (qui se déclare pour la complète harmonie de la formation delà race nègre avec son sol natal (1 ), tandis que la construction osseuse de la tête n’offre pas une conformité plus visible avec le climat que l’organisation de la peau, ce grand instrument de la dépuration du sang), semble par conséquent comprendre cette loi au nombre de toutes les autres (dont la propriété de la peau est l’une des principales), et la propose aux ana-
tomistes comme le caractère le plus frappant : j’espère que M. Forster, si on lui démontre qu’il y a encore, mais en petit nombre, d’autres propriétés constamment héréditaires, qui ne se résolvent point les unes dans les autres suivant les degrés du climat, mais restent réellement distinctes, quoiqu’elles n’aient pas un rang spécial en anatomie, ne sera pas éloigné d’y reconnaître un germe particulier, originel, normalement implanté
(1) Sokmmkiung, De la différence corporelle du nègre et de l'Européen, p. 79. « On trouve dans la structure du nègre des propriétés qui s’approprient à merveille à son climat, et qui peut-être en font une créa* ture plus accomplie que l’Européen. » Cet homme supérieur (ibid. § 44) révoque en doute l’opinion de D. Schott, sur l’organisation de la peau des nègres, organisation qui la rend plus propre à l’expulsion des matières nuisibles. Mais si l’on y joint les renseignements de Lind (Des maladies des Européens , etc.) sur la malignité de l’air phlogistîqué par les forêls marécageuses, surles bords de la Gambie, qui devient si promptement mortel aux matelots anglais, et où néanmoins les nègres vivent comme dans leur élément, cette opinion devient cependant très-vraisemblable.
EN PHILOSOPHIE
à une souche. Quant à savoir si, parcelle raison, il est nécessaire d’admettre plusieurs souches, ou s’il n’en faut reconnaître qu’une seule qui serait commune, j’espère que sur ce point encore nous serons à la fin facilement d’accord.
Les seules difficultés à lever, celles qui empêchent M. Forster de se rendre à mon opinion, regarderaient donc moins le principe que la difficulté de l’appliquer convenablement à tous les cas. Dans la première section de son traité, octobre 1786, p. 70, M. Forsler donne une échelle des couleurs de la peau, depuis les habitants du nord de l’Europe, en passant par les Espagnols, les Egyptiens, les Arabes, et les Abyssiniens, jusqü’à l’équateur, d’où, par une gradation
renversée, et s’avançant dans la zone méridionale tempérée, il arrive au pays des Cafres et des Hottentots (d’après son opinion) avec une gradation du brun
au noir tellement proportionnée au climat des pays,
aussi bien éh remontant qu’en descendant (en quoi il admet sans preuve que des Colonies sont parties de la Nigritie, qu’elles se sont dirigées vers la pointe de l’Afrique, qu’elles ont gagné insensiblement, et où elles sont devenues, par reflet du climat, des Cafres et des Hottentots), qu’il s’étonne qu’on ne s’en soit pas aperçu plus tôt. Mais on doit bien plus s’étonner encore qu’il ait été possible de ne pas voir le critérium suffisamment déterminé , et qui , par des raisons
396 de l’usage des principes téléologiques décisives, pouvait être accepté pour reconnaître l’invariabie propagation par moitié de la part des parents, quand tout ici vient cependant à l’appui du fait. Car ni l’Européen le plus septentrional en se mêlant au sang espagnol, ni le Mauritanien ou l’Arabe (non plus sans doute que l’Abyssinien qui en approche), qui prennent des femmes circassiennes, ne sont le moins du monde soumis à cette loi. Il n’y a pas de raison non plus, si l’on fait abstraction de l’influence du soleil du pays sur chaque individu de ces derniers, pour juger leur couleur différente de la couleur brune parmi les blancs. Quant à ce qu’il y a de semblable aux nègres chez les Cafres, et à un degré moindre chez les Hottentots, dans la même partie du monde, deux variétés qui doivent, je pense, confirmer l’expérience de la procréation variée par moitié , il est très-vraisemblable que ce ne peut être que le résultat de productions bâtardes d’une population noire avec les Arabes qui ont fréquenté de tous temps ees parages. Pourquoi, en effet, ne trouve-t-on pas aussi cette prétendue échelle de couleurs sur les côtes occidentales de l’Afrique, où la nature ne fait au contraire qu’un saut de l’Arabe ou du Mauritanien basané au nègre le plus noir du Sénégal, sans passer par la teinte intermédiaire des Cafres? Par là tombe aussi la preuve expérimentale exposée à la page 74, preuve anticipée, qui devait établir la fausseté clemon principe, à savoir
EN PHILOSOPHIE
que l’Abyssinien basané, uni à une Cafre, ne donnerait pas un produit de couleur mixte, parce que les deux couleurs sont identiques, la couleur basanée. Si M. Forster admet en effet que la couleur basanée de l’Abyssinien est profondément innée, comme celle des Cafres, à tel point même qu’elle devrait donner une couleur moyenne, dans la procréation avec une blanche, alors sans doute l’expérience réussirait au gré de M. Forster; mais elle ne prouverait rien contre moi, parce que la différence des races doit être jugée, non d’après ce qui leur est identique, mais d’après ce qu’il y a de différent entre elles. On pourrait dire seulement qu’il y a aussi des races fortement .basanées qui se distinguent de la race noire ou de sa souche par d’autres caractères (par exemple, par la charpente osseuse); par rapport à celle-là seulement, la génération donnerait un métis, et ma liste des couleurs s’en trouverait augmentée d’une seule. Mai^si la couleur foncée que portent les Abyssiniens nés dans leur pays n’est pas héréditaire, si elle est à peu près comme celle d’un Espagnol qui aurait habité ce pays dès son enfance, alors sa couleur naturelle donnerait sans doute à un produit une teinte moyenne avec celle des Cafres. Mais comme l’influence accidentelle du soleil y ajoute, elle en serait dénaturée et semblerait un trait de variété homogène (quant à la couleur). Cette expérience imaginée ne prouve donc rien contre
398 DE l’usage des principes téléologiques
Futilité de la couleur nécessairement héréditaire de la peau comme moyen de distinguer une race ; elle ne prouve que la difficulté de pouvoir bien la déterminer, en tant qu’innée, dans les lieux où le soleil la rend accidentellement plus foncée, et confirme la justesse de ma demande, à savoir qu’on donne à cet effet la préférence à des produits de mêmes parents dans d "autres pays .
Nous avons de ces produits un exemple décisif dans la couleur indienne de la peau d’un petit peuple qui s’est propagé depuis quelques siècles dans nos régions septentrionales, je veux parler des Bohémiens (1). La couleur de leur peau prouve qu’ils sont un peuple indien . Pour la conserver, la nature s’est montrée si opiniâtre que, bien qu’on puisse faire remonter leur habitat en Europe jusqu’à douze générations, celte couleur apparaît encore avec une vérité si entière qi^ si ces générations avaient eu lieu dans l’Inde entre ceux qui en ont été les auteurs et les habi-
tants de ce pays-là , il n’y aurait vraisemblablement aucune différence. Dire qu’il faudrait encore attendre douze fois douze générations, jusqu'à ce que l’air du Nord eût complètement blanchi leur couleur héréditaire, serait retarder l’investigateur par des réponses dilatoires, et chercher des faux-fuyants. Donner leur
(l)Des bohèmes, appelés Zing ari en Italie, et Gitanos en Espagne.
[N. du trad.)
couleur pour une simple variété, comme celle du brun espagnol par rapport aux Danois, serait douter de l’empreinte de la nature; car ils produisent inévita-
blement avec nos anciens indigènes des métis; ce qui
est une loi à laquelle la race des blancs n’est soumise
par rapport à aucune de ses variétés caractéristiques en particulier.
Mais aux pages 155-156 se trouve le principal argument qui prouverait, s’il était fondé, que, dans le cas même où l’on m’accorderait mes dispositions originelles , l’harmonie des hommes avec leur patrie ne pourrait cependant pas subsister avec leur diffusion à la surface du globe. On soutiendra peut-être encore, dit M. Forster, que les mêmes hommes dont les dispositions conviennent à tel ou tel climat devaient naître ici ou là par suite d’une sage direction de la Providence. Mais, continue-t-il, comment donc cette providence est-elle devenue si peu prévoyante que de ne pas penser à une seconde transplantation où chaque germe, qui n’était fait que pour un climat, serait devenu tout à fait sans but.
Pour ce qui est du premier point, on se rappelle que j’avais admis ces premières dispositions non comme distribuées entre différents hommes , — ce qui aurait fait différentes* souches , — mais comme réunies dans le premier couple humain; en sorte que leurs descendants, où est encore toute la disposition origi-
400 de l’usage des principes téléologiques nelle pour toutes les différences futures, convenaient si bien à tous les climats (in potenlia ) que le germe qui ' les approprierait à la région terrestre où ils tomberaient, eux ou leurs successeurs plus avancés, pourrait s’y développer. Point donc n’était besoin d'une sage direction particulière pour les diriger dans des lieux favorables à leurs dispositions; partout au contraire où le hasard pouvait les conduire, et leur descendance se propager longtemps, se développait un germe approprié qui se trouvait dans leur organisation, et qui les mettait en harmonie avec le climat. Le développement des dispositions se règle sur les lieux, bien loin que des lieux, comme l’entend mal à propos M. Forster, doivent être cherchés d’après des dispositions déjà développées. Mais ceci ne s’entend que de l’époque la plus reculée d’un temps qui peut avoir assez duré (dans l’intérêt de la population graduelle delà terre) pour qu’à la fin un peuple qui avait un établissement fixe, ait subi des influences de climat et de sol propres à développer ses dispositions harmoniques avec ces deux circonstances. Mais, d’où vient, dit-on, que le même entendement, qui combinait si bien ici et les pays et les germes ( ils devaient, d’après ce qui précède, se rencontrer toujours , quoique l’on veuille, non pas qu’une intelligence, mais seulement cette même nature qui avait réglé intérieurement l'organisation des animaux d’une manière si
EN PHILOSOPHIE
universellement régulière, leur ait donnée aussi avec une égale prévoyance les moyens de se conserver) ait eu tout à coup si peu d'entendement qu’elle n’ait pas aussi prévu le cas dJw/ze seconde transplantation ? Grâce à cette imprévoyance, la propriété innée qui convient pour un climat, devient complètement sans but, etc.
Quant à ce second point de l’objection, j’accorde que cette intelligence, ou si l’on aime mieux, cette nature agissant d’elle-même régulièrement, n’a pas fait aucune attention à une transplantation pour des germes déjà développés, mais sans qu’on puisse, pour cette raison, l’accuser d’imprévoyance ou défaut de sagesse. Elle a plutôt empêché, en établissant l’harmonie avec le climat, la confusion des climats, surtout du chaud et du froid. Car, ce rapport vicieux d une région terrestre nouvellement habitée à un naturel déjà façonné par une autre région plus anciennement habitée par les mêmes hommes, se garantit précisément de lui-même. Où donc les Indiens ou les nègres ont-ils cherché à se répandre dans les contrées du Nord? — Ceux qui y ont été transportés n’ont jamais donné dans leur descendance (comme les créoles, nègres ou Indiens, connus sous le nom de bohémiens), une variété propre aux travaux des champs ou de l’industrie (1 ).
(1) La dernière remarque n’est pas ici donnée comme une preuve; elle n’est cependant pas indifférente. Dans le recueil de M. Sprongel,
402 DE l'usage des principes téléologiques
Mais cela môme que M. Forster regarde comme une difficulté insurmontable contre mon principe, devient,
vB partie, p. 268-287, un homme compétent allègue contre le désir de Ramsay que tous les esclaves nègres soient employés comme travailleurs libres; que de plusieurs milliers de nègres affranchis qu'on trouve en Amérique et en Angleterre, il u’en connaît pas un seul qui fasse un ouvrage qu’on puisse appeler proprement travail; qu’aussitôt qu’ils sont mis en liberté ils abandonnent l’ouvrage manuel peu difficile qu’ils étaient auparavant contraints de faire comme esclaves, pour se faire revendeurs, gargotiers, valets de chambre, pêcheurs, chasseurs, en un mot rôdeurs. C’est ce qui s’observe encore parmi nous chez les Bohèmes. Le mêmeauteur remarque à ce sujet quecen’estsans doute pas le climat du nord qui les rend impropres au travail, puisqu’ils supportent plus volontiers le froid quand ils’agit poureux d’attendre derrière les voitures deleurs maîtres, ouparlcsplus rudes nuitsd’hiver aux couloirs glacés des théâtres (en Angleterre), qu’à la grange, au champ, ou sur le port, etc. Ne doit-on pas en conclure qu’il y a, outre la faculté pour le travail, une impulsion immédiatede l’activité, indépendante de toutattrait(surtout à l’activité permanentequ’on appellediligence),quiest mêlée tout particulièrementàcertainesdispositionsnaturelles,et qu’indiens et nègres n’emportent pas plus et ne transmettent pas plus de cette impulsion dansd’autres climatsqu’il ne leur en faut pour leur conservation dans leur mère patrie, pas plus qu’ils n’en ont reçu de la nature, et que cette disposition intérieure s’éteint aussi peu qu’il le parait extérieurement. Or, les besoins bien moindres dans ces pays, et la peine moins considérable qu’il faut pour les satisfaire, ne demandent pas une grande disposition à l’activité. Je citerai encore à ce sujet un passage de la description approfondie de Sumatra par Marsdeu, dans les recueils de Sprengel, v« partie, p. 198-199 : « La couleur de leur peau (des Kejangs) est ordinairement jaunâtre , sans ce mélange de rouge qui produit la teinte cuivrée. Ils sont presque tous d’une couleur un peu moins foncée que les métis dans les autres contrées de l’Inde. La couleur blanche des habitants de Sumatra, en comparaison avec d'autres peuples de la même zone, est, à mon avis, une forte preuve que la couleur de la peau ne dépend pas immédiatement du climat. —(Il dit précisément la même chose de la génération des enfants d’Européens et de nègres qui ont pris naissance dans ces pays-là, et il pense que la couleur plus foncée des Européens qui y ont fait un long séjour, est une conséquence des maladies de foie auxquelles tous sont exposés.) Je dois encore remarquer ici que les mains des naturels et des métis , malgré la chaleur du climat, sont habituellement fraîches (circonstance importante qui fait voir que la qualité propre de la peau ne doit résulter d’aucune cause extérieure superficielle). »
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dans une certaine application, une lumière très-favorable, et résout des difficultés insolubles dans toute autre théorie. J’admets bien qu’il a fallu de nombreuses générations, depuis l’origine du genre humain, pour qu’il y ait eu évolution successive des dispositions innées en lui jusqu’à la complète harmonie avec un climat, et que la diffusion de ces générations sous ces climats divers, en grande partie forcée par des révolutions violentes de là nature, n’a pu arriver sur l’étendue la plus considérable de la terre qu’avec un accroissement difficile de l’espèce. Encore bien donc que ces causes eussent fait passer un petit peuple de l’ancien monde des régions méridionales aux septentrionales, l’harmonie qui, pour s'accommoder
à l’ancienne situation, n'était peut-être pas encore
arrivée graduellement à un état fixe. — doit avoir fait place à un développement de dispositions contraire à celles que demandent le climat du nord. En supposant donc que cette variété humaine se soit toujours portée de plus en plus loin au nord-est jusqu’en Amérique, — opinion très-vraisemblable, — ses dispositions naturelles se seraient déjà développéesantant que possible avant qu’elle eût pu se répandre encore au sud dans cette partie du monde, et ce développement alors accompli , aurait nécessairement rendu impossible toute évolution ultérieure appropriée à un nouveau climat. Il se serait donc établi une race qui,
-40-4 de l'usage des principes téléologiques dans sa marche progressive vers le sud, toujours la même sous tous les climats, ne conviendrait bien à aucun, parce que la disposition méridionale, arrêtée avant le départ au milieu de son développement, aurait été convertie en unedispositionpourleclimatdu nord, et ainsi se serait établi l’état fixe de cette trouped’homraes. En fait, Don Ulloa (un de ceux qui ont le mieux connu les Américains des deux hémisphères) assure qu’il a toujours trouvé fort semblable la forme caractéristique des habitants de cette partie du monde. Un voyageur moderne dont le nom m’échappe, dit que leur peau est d’une couleur de rouille mêlée d 'huile. Si leur naturel n’est en parfait accord avec aucun climat, il faut en conclure aussi qu’il est difficile de donner une autr raison de l'infériorité très-marquée de cette race, — trop faible pour exécuter un travail pénible, trop indifférente pour agir avec diligence, incapable de toute culture(àquoi néanmoins le voisinage etrexemplel’encouragent suffisamment), — par rapport au nègre luimême, quiestcependantauplusbasdegrédeTéchelledes différentes races d’hommes que nous avons nommées. ‘ Voyons maintenant toutes les autres hypothèses possibles de ce phénomène. Si l’on ne veut pas ajouter à la création particulière /lu nègre, déjà proposée par Al. Forster, une seconde création encore, celle de l’Américain, il ne reste d’autre réponse à donner, sinon que l’Amérique est trop froide ou trop nou -
EN PHILOSOPHIE
velle pour produire jamais la dégénérescence du nègre ou de l’Indien, ou pour l’avoir produite déjà depuis le peu de temps qu’elle est peuplée. La première de ces assertions, en ce qui regarde le climat de celte partie du monde, est suffisamment réfutée maintenant. Pour ce qui est de la seconde , à savoir, que si l’on voulait bien attendre seulement quelques mille ans encore, P influence continuée du soleil y produirait peut-être des nègres (du moins quant à la couleur héréditaire, de la peau), il faudrait être sùr avant tout que le soleil et l’air peuvent opérer de pareilles greffes, pour pouvoir seulement répondre à des objections , en alléguant un effet purement présumé et placé si loin de nous qu’on peut toujours le reculer à plaisir. On peut encore bien moins opposer aux faits une conjecture toute arbitraire, puisqu’on effet l’assertion est en elle-même très-douteuse.
Une confirmation importante de la dérivation des différences inévitablement héréditaires, par le développement des dispositions qui se trouvent originellement et régulièrement dans une souche humaine pour la conservation de l’espèce, c’est qu’on trouve les races qui en sont sorties répandues, non sporadiquement (dans toutes les parties du monde, dans •un climat identique, de la même manière), mais cycladiquement réunis en groupes qui se distribuent dans les limites d’un pays où chacune d’elles a pu