‹ Mélanges de logiqueChapitre 52 sur 60 · NOUVELLEMENT PRIS · texte numérisé non relu

NOUVELLEMENT PRIS

EN PHILOSOPHIE

Le nom de philosophie, depuis qu’il a perdu sa première signification, celle d’une sagesse scientifique de la vie, fut de bonne heure recherché comme titre glorieux d’une intelligence adonnée aux spéculations exceptionnelles; c’est maintenant je ne sais quelle révélation d’un mystère. — Les ascètes , dans le désert de l*île de Macquarie, appelaient leur vie monastique une philosophie. L'alchimiste se disait philosoplius . per ignem . Les Loges des temps anciens et des modernes sont des adeptes d’un mystère traditionnel dont ils ne veulent rien révéler ( philosophus per initiation em). Enfin les derniers possesseurs de ce mystère sont ceux qui l’ont en eux-mêmes y mais qui ne peuvent malheureusement pas le révéler, ni le communiquer à tout le monde par la parole ( philosophus per inspirationem). Si donc il y avait une connaissance dusursensible (qui seul est un vrai mystère au point de vue théorique), qui peut certainement être révélé à l’entendement humain au point de vue pratique, ce sursensible résultant de l’entendement comme faculté de connaître par notions , serait cependant bien inférieur à ce qui pourrait être perçu immédiat

424 d’ün ton élevé

tement par l’entendement, comme faculté de Y intuition. L’entendement discursif doit employer beaucoup de travail à l’analyse et ensuite à la synthèse de ses notions suivant des principes, et s’élever péniblement de degrés en degrés dans le progrès de la connaissance,quand au contraire une intuition intellectuelle embrasserait d’un seul coup d’œil, et ferait connaître immédiatement l’objet. — Celui-là .donc qui croit être en possession de l’intuition intellectuelle verra avec dédain l’entendement discursif ; et réciproquement, la facilité d’un tel usage de la raison est une forte tentation d’admettre hardiment une semblable faculté intuitive, et de recommander très-spécialement une philosophie qui la prend pour fondement; ce qui s’explique facilement par le penchant naturel des hommes à l’égoïsme, penchant que favorise secrètement la raison.

Ce n’est pas seulement la paresse naturelle, mais’ aussi la vanité humaine (une liberté mal comprise), qui fait que ceux qui ont de quoi vivre, largement ou parcimonieusement, comparés à ceux qui sont dans la nécessité de travailler pour vivre, se tiennent pour notables (V ornelime). L’ Arabe ou le Mongole méprise le citadin et se croit au-dessus de lui, parce qu’il trouve plus agréable de circuler dans les déserts avec ses chevaux et ses brebis que de travailler. Le Toungouse des bois [W aldtunguse) croit décocher à son

PRIS EN PHILOSOPHIE. 425

frère une malédiction, quand il lui dit : « Puisses-tu élever toi-même ton troupeau comme le Buriate ! » Celui-ci lui rend avec usure son imprécation en disant : « Puisses-tu labourer la terre comme le Russe ! » Ce dernier dira peut-être, suivant sa manière de voir :

« Puisses-tu être assis à une machine à tisser comme l’Allemand! » Tous, en un mot, s’estiment supérieurs en raison même qu’ils se croient dispensés de travail- 1er. D’après ce principe , les choses en sont récemment venues à ce point, qu’une prétendue philosophie, suivant laquelle on n’a pas besoin de travailler, parce qu’il suffît de prêter l’oreille à l’oracle qui est au dedans de soi et d’en jouir pour acquérir d’une manière fondamentale toute la sagesse à laquelle peut prétendre la philosophie , se proclame sans déguisement. Elle se fait même d’un ton qui montre qu’elle

n’entend pas être comparée à ceux qui, — scolastiquement, — se croient obligés d’avancer lentement et avec circonspection, en s’élevant de la critique de leur faculté de connaître à la connaissance dogmatique, mais qu’elle ne veut être comparée qu’à ceux-là qui, — à lajacon du génie, — sont capables d’acquérir d’un seul regard sur leur intérieur, tout ce que le travail soutenu peut donner, et bien au delà. Permis à quelques-uns de s'enorgueillir pédanlesquemenl des sciences qui demandent du travail, comme les mathématiques, l’histoire naturelle, l’histoire ancienne, la

426 d’un ton élevé

philologie, etc., et même la philosophie, en tant qu’elle est obligée de descendre au développement méthodique et à la composition systématique des notions; mais nul autre que le philosophe de \J intuition , qui ne procède point par le travail herculéen de la connaissance de soi-même, mais qui s’élevant audessus de ce moyen démontre de haut en bas, par une apothéose facile, ne peut s'illustrer , attendu qu’il parle de sa propre autorité, et qu’il n’en doit compte à personne.

Au fait maintenant :

Platon , non moins mathématicien que philosophe, admirait les propriétés de certaines figures géométriques, par exemple du cercle; il y trouvait une espèce de finalité , c’est-à-dire une utilité pour la diversité de la solution d’un seul et même problème (par exemple, dans la théorie des lieux géométriques), en partant d’un seul principe, comme si les conditions de la construction de certaines notions de quantité s’y trouvaient placées à dessein , quoiqu’elles puissent être aperçues et démontrées nécessairement à priori . Mais la finalité n’est concevable que par le rapport de l’objet *à un entendement comme cause. V. Critique du jugement, édit. 1790, p. 271.

Or l’entendement, comme faculté de connaître par notions , ne pouvant nous servir à étendre notre connaissance à priori au delà de notre idée (comme

PRÏS EN PHILOSOPHIE.

il arrive cependant en mathématiques), Platon a dû admettre pour nous autres hommes des intuitions à priori , mais qui n’avaient pas leur première origine dans notre entendement, car notre entendement n’est pas une faculté intuitive, ce n’est qu’une faculté discursive ou de penser. Cette origine ne pourrait être que dans un entendement qui serait en même temps le principe fonda mental de toutes choses, c’est-à-dire l’entendement divin. Ces intuitions directes pouvaient être nommées directement des prototypes (idées). Mais notre intuition de ces idées divines (car nous avons dû cependant avoir une intuition à priori, quand nous avons voulu comprendre la faculté des propositions synthétiques^ priori en mathématiques pures), comme copie ( ectypa ) en quelque sorte, comme images obscurcies de toutes choses, que nous connaissons synthétiquement à priori , n’est qu’ indirectement innée; notre naissance a obscurci ces idées, en nous en faisant oublier l’origine. C’est une conséquence de la chute de notre esprit (appelé âme aujourd’hui) dans un corps, des liens duquel la philosophie a pour tâche maintenant de s’affranchir peu à peu (1).

(1) Platon du moin3 se montre conséquent dans cette manière de raisonner. Il avait sans doute présente à l’esprit, quoique d’une manière obscure, la question qui n’a été posée clairement et littéralement que depuis peu : « comment les jugements synthétiques à priori sont-ils possibles? » S’il avait alors pu prévoir ce qui ne devait être trouvé que plus tard, à savoir, qu’il y a certainement des intuitions à priori , non pas de l’entendement humain, mais des intuitions scn-

Page 1