SECTION PREMIÈRE
Heureux espoir d’une prochaine paix éternelle.
Du degré le plus bas de la nature vivante de l’homme, jusqu à son degré le plus élevé, jus qu à la philosophie.
Chrysippe, dans son rude langage de stoïcien, dit (1 ) : « La nature a donné au porc, en guise de sel , une âme, pour qu’il ne se corrompe pas. » C’est
le plus bas degré de la nature humaine avant toute culture, l’instinct purement animal. Mais c’est comme si le philosophe avait jeté, en disant cela, un regard prophétique sur les systèmes physiologiques de notre temps; excepté qu’aujourd’hui au lieu du mot âme on emploie de préférence le mot jorce vitale (en quoi l’on a raison, parce qu’on peut bien conclure de l’effet à uns force qui le produit, mais pas immédiatement à une substance particulièrement appropriée à cette espèce d’effet). Or il fait consister la vie. dans
(1) Ciceb. de Natura Deor. H, 160.
Y action ( Einvirkung ) de forces excitantes (dans l’excitation vitale) et dans la faculté de réagir sur les forces excitantes (la faculté vitale), et il appelle sain l’homme dans lequel une excitation proportionnelle produit un effet qui n’est ni trop fort ni trop faible. L’opération animale de la nature serait au contraire chimique, et serait naturellement suivie de la corruption. En sorte que la corruption ne devrait pas être (comme on le croyait autrefois) une conséquence et une suite de la mort ; c’est au contraire la mort qui devrait être une conséquence de la corruption. — La nature est ici représentée dans l’homme avant son humanité, par conséquent dans son universalité, telle qu’elle agit dans l’animal, pour
développer seulement des forces que l’homme peut
ensuite appliquer suivant des lois de liberté; mais cette activité et son excitation ne sont point pratiques ; elles ne sont que mécaniques encore.
DES CAUSES PHYSIQUES DE LA PHILOSOPHIE DE l’hOMMB.
Si l’on fait abstraction de la conscience , qui distingue l’homme de tous les autres animaux, qui en fait un animal raisonnable (qui ne peut avoir qu'une seule âme, puisqu’il n’a qu’une conscience), le pen -
EN PHILOSOPHIE
chant à se servir de cette faculté pour raisonner, et même pour raisonner par simples notions, c’est-à-dire pour philosopher , prend un caractère méthodique. Il tend à vexer autrui par la polémique philosophique, c*esfr-à-dire à disputer . Et comme il n’est pas facile de le faire sans passion, il va jusqu’à quereller en faveur de sa philosophie, et môme jusqu’à jaire une guerre ouverte en masses réunies les unes contre les autres (école contre école, comme armée contre armée)* Ce penchant, ou plutôt cette démangeaison doit être regardée comme une des bienfaisantes et sages institutions de la nature; elle s’en sert pour préserver l’homme d’un grand mal, celui de tomber en pourriture, malgré sa vie corporelle.
De V action physique de la philosophie .
Cette action est la santé (. status salubritatis) de la raison, comme effet de la philosophie. — Mais comme la santé de l’homme (d’après ce qui précède) est un mouvement continuel de la maladie à la santé et réciproquement, la seule diète de la raison pratique (comme une sorte de gymnastique de cette raison) ne suffit pas pour maintenir l’équilibre qu’on appelle santé; la philosophie doit agir (thérapeutiquement) comme remède [materia medicd ); remède dont l’usage exige des administrateurs et des médecins (ces der-
niers ont seuls le droit de prescrire cet usage). A propos de quoi la police doit veiller à ce que de vrais médecins, des médecins habiles et non de simples amateurs, s’arrogent le droit de conseiller l’étude de telle ou telle philosophie , et qu 'ainsi on ne déshonore pas un art dont on ne possède que les premiers éléments.
Le philosophe Posidonius est un exemple de la philosophie, comme moyen médical, par rexpérience faite sur sa personne en présence du grand Pompée (Cicer. Tuscul. quæsl. II, 61) : par une vive attaque contre l’école d’Epicure, il surmonta un violent accès de goutte, la fit descendre aux pieds, sans lui permettre de se fixer au cœur ou à la tête, et prouva
par là l 'effet physique de la philosophie, tel que la nature l’envisage (la santé corporelle), lorsqu’il déclamait sur la proposition que la douleur nest pas un mal (1).
(1) Il est plus facile en latin qu’en grec d’éviter l’équivoque dans les expressions souffrance ( malum ) et péché (praoum).— Par rapport au bien-être et à la souffrance (la douleur), l’homme (comme tous les êtres sensibles) est soumis à la loi de la nature et purement passif; par rapport au péché (et au biepi moral), il est soumis à la loi de la liberté. La première contient ce que l’homme souffre ; la seconde, ce qu’il fait librement. Par rapport au destin la distinction entre le droit et le gauche (fato tel dextro , vel sinistro ) est une simple différence dans le rapport extérieur de l’homme. Mais quant à la liberté et au rapport de la loi à ses inclinations, c’est une distinction dans l’intérieur de lui-même. — Dans le premier cas le droit est opposé à l’oblique (rectum obliquo ) ; dans le second, le droit est opposé au courba, au rabougri, au tordu (rectum pravo s. v oro, obtorto).
Si les Latins ont assigné à l’événement malheureux le côté gauche,
EN PHILOSOPHIE
De V apparence de l impossibilité d'une paix perpétuelle en philosophie .
Le dogmatisme (celui de l’école de Wolf, par exemple) est un oreiller pour dormir, et le terme de toute animation, bien que l’animation soit cependant le bienfait de la philosophie. — Le scepticisme , qui, lorsqu’il est absolu, est le contraire du dogmatisme, n’a rien avec quoi il puisse exercer sur la raison mobile quelque influence, parce qu’il ne fait usage de rien. — Le modérantisme , qui tient le milieu, croit trouver dans la vraisemblance subjective la pierre de touche des sages, et pense qu’en accumulant un grand nombre de principes isolés (dont aucun n’est en soi démonstratif) il suppléera au défaut de la raison suffisante; mais ce n’est pas là une philosophie; il en est de ce remède (la doxologié)t comme de la teinture contre la peste ou de la thériaque vénitienne, qui ne sont bonnes à rien , à cause de la trop grande propriété qu’elles ont en tous sens.
- c’est peut-être parce qu’on est moins habile à repousser une attaque avec la main gauche qu’avec la droite. Mais si, dans les présages, quand l’augure avait tourné ses regards vers ce qu’on appelait le temple (le midi) , il regardait comme favorable l’éclair de gauche, c’est peut-être par la raison que le Jupiter Tonnant, qui était imaginé regardant l’augure, tenait la foudre de la main droite.
De la possibilité d'une paix perpétuelle en philosophie, dans le système de la philosophie critique .
La philosophie critique est celle qui ne commence pas par essayer de bâtir ou de renverser des systèmes, ou seulement (comme le modérantisme) d’établir un toit sans maison, pour avoir, au besoin, un abri. Elle commence au contraire par l’examen de la faculté de connaître de la raison humaine (quel qu’en soit le dessein), et ne sophistique pas ainsi quand il s’agit de questions philosophiques qui ne peuvent trouver leur solution dans aucune expérience possible. — Or, il y a cependant quelque chose dans la raison humaine qui ne peut être connu par aucune expérience, et dont les effets pouvant être révélés par l’expérience, et dès lors absolument ordonnés (et même suivant un principe à priori ), prouvent cependant la réalité et la vérité. C’est la notion de la liberté , et la loi qui en émane de l’impératif catégorique, c’est-à-dire qui prescrit d’une manière absolue. — Grâce à cet impératif, des idées qui seraient entièrement vaines pour la raison purement spéculative, quoique cette raison nous y renvoie inévitablement comme à des principes de connaissance de notre fin dernière, reçoivent une réalité pratique, bien que moralement pratique seulement ; celle de nous comporter comme si leurs objets
EN HIILOSOPIÎIE.
(Dieu et l’Immortalité), qu’on peut par conséquent envisager à cet égard (pratiquement) comme des postulats, étaient donnés.
Cette philosophie, qui est toujours sur le pied de guerre (contre ceux qui confondent les phénomènes pris à contre-sens avec les choses en soi), et par là
même toujours inséparable de l’activité rationnelle, fait
naître l’espoir d’une éternelle paix entre les philosophes, d’un côté par suite de l’impuissance des
preuves théoriques du contraire, de l’autre par la force des raisons pratiques en faveur de ses principes. Cette paix offre en outre l’avantage de tenir toujours en haleine les facultés du sujet constamment
menacé, et de favoriser ainsi par la philosophie le
dessein de la nature, qui est de vivifier constamment le sujet, de le préserver d’un sommeil léthargique.
A ce point de vue, on doit préférer la prétention d’un homme qui ,toujoursactif et encore dans l’âge delà force, s’est illustré non-seulement dans sa partie (les mathématiques), mais aussi dcfns un grand nombre d’autres, le regarder non comme un messager de malheur, mais commeun vœu{Gluekcwunsch), lorsqu’il refuse absolument aux philosophes une paix qui leur permette de se reposer commodément sur de prétendus lauriers (1 ).
(1) Si la guerre pouvait être évitée ,
Et la sagesse être écoutée,
Tous les hommes vivraient en paix.
Quant aux philosophes, jamais. Kaf.stner.
:io
En effet, une paix semblable ne manquerait guère
d’énerver les facultés , et tromperait les intentions de la nature par rapport à la philosophie, comme moyen constant de pousser l’humanité à sa fin dernière. Au contraire, une constitution guerrière n’est
pas encore la guerre; elle peut et doit bien plutôt la
prévenir par une prépondérance décisive des raisons
pratiques sur les raisons contraires, et assurer ainsi la paix.