LAMBERT A KANT
Berlin, le 3 février 1766.
Il est incontestable que si une science doit toujours être mélhodicjue et tirée au clair, c'est la métaphy-
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siquo. I. 'universel, (jui iloit toujours y dominer, conduit en quelque façon au savoir universel, cl à certains éiçards au delà des liniitos possibles de la connaissance humaine. Cette considération semble persuader (ju'il vaut n)ieu\ y travailler partiellement, et ne chercher à savoir en chaque chose que ce que nous pouvons trouver, en évitant des lacunes, des sauts et des cercles vicieux. Je trouve qu'un défaut capital et mal connu des philosophes, c'est d'avoir voulu violenter les choses, et au lieu d'avoir laissé sans explication ce qui ne pouvaitctre expliqué, de s'être repus d'hypothèses, et d'avoir ainsi retardé la découverte du vrai. La méthode que vous m'indiquez, monsieur, dans votre lettre, est sans contredit la seule qu'on puisse employer sûrement et avec un succès croissant. Cette méthode est à peu près celle que j'ai exposée dans le dernier chapitre de laDiaiioîologie. 1° J'indique brièvement leutce qui me vient à l'esprit sur une chose, et même comme il se présente et dans l'ordre où il se présente, que ce soit clairen soi ou seulement présumable, ou douteux, ou même en partiecontradictoire.2°Jeconlinue de la sorte jusqu'à ce que je puisse remarquer en général s'il en sortira quelque chose. 3° J'examine ensuite si les propositions qui pourraient en partie se contredire ne seraient pas conciliables par une détermination et une limitation plus strictes, ou, s'il n'y a pas moyen, qu'est-ce qui doit en rester. 4° Je vois si
ce mélange de propositions appartient à un tout unique ou à plusieurs. 5" Je les compare pour savoir quelles sont celles; qui dépendent les unes des autres, et quelles sont celles qui doivent élre placées les premières ; je commence ainsi à les numéroter. 6" Je regarde ensuite si les premières sont évidentes par elles-mêmes, ou ce qu'il manque encore à leur explication et à leur détermination précise, et par là, 7° ce qu'il faut pour y enchaîner tout le reste. 8° Je réfléchis alors sur le tout pour, d'une part, m'assurers'il n'y aurait pas de lacunes ou des parties manquantes, d'autre part et particulièrement pour trouver les desseins auxquels tout le système peut servir, et pour, 10°, décider s'il faut, à cet effet, quelque chose de plus. 11° L'exposition de ces vues ou desseins forme ordinairement le commencement, parce que le côté par lequel j'envisage la chose s'en trouve éclairé. 12° Je montre ensuite comment j'arrive aux notions qui servent de fondement, et pourquoi je ne les prends ni plus larges ni plus étroites. Je cherche surtout, 13°, à découvrir l'ambiguïté des termes et des locutions, et à laisser les uns et les autres dans le vague, quand la langue s'en sert ainsi ; je veux dire que je ne les emploie pas comme sujets, mi\h tout au plus comme prédicats , parce que la signification du prédicat se détermine d'après la signification du sujet. JMais si je suis obligé de les employer comme sujets, ou jeu fais plusieurs proposi-
ENTRE KA.NT ET lAMBEUT. iîill
lions, OU je lùclie d'éviter rctjiiivoque pur uiic périphrase, elc.
Voilà le général de la iiKl^'lliode qui, dans les cas particuliers, subit encore un j:;rand nombre do changements et de déterminations particulières, presque toujours plus claires dans les exemj)les qu'on ne peut les rendre en termes logiques. Ce qui doit par-dessus tout appeler l'attention, c'est d'? ne pas oublier une seule des circonstances capables de tout changer ce qui viendrait ensuite. Il faut encore voir, et en quelque sorte pouvoir sentir si une notion ne voudrait pas dire encore une combinaison de caractères simples, cachés, notion qui mettrait en ordre et abrégerait toute la chose. Les ambiguïtés cachées des termes peuvent faire aussi qu'on tombe toujours sur des dissonnances, et qu'on ignore longtemps la raison pour laquelle le prétendu général ne peut pas convenir aux cas particuliers. On rencontre de ces obstacles quand on considère comme un genre ce qui n'est qu^une espèce, et que l'on confond les espèces. La détermination et la possibilité des conditions qui sont admises au début de toute question, exigent encore une attention spéciale.
Mais j'ai eu l'occasion de faire des remarques plus générales. La première est relative à la question de savoir si et fusquà quel point la coTUiaissance de la forme conduit à la connaissance de la matière
292 COURESPONBANCE PHILOSOPHIQUE
(le notre savoir? La question est importante, et par plusieurs raisons. Car : T notre connaissance de la forme, telle qu'elle s'oiïre en logique, est aussi incontestable, aussi, rigoureuse que la géométrie.. 2° Ce qui regai'de la forme est la seule chose, en métaphysique, qui soit demeurée inattaquable, tandis que les contestations et les hypothèses ont commencé aussitôt qu'on a voulu poser la matière pour fondement. 3" En fait, on n'est pas encore convenu de ce qui doit proprement servir de base à la matière de la métaphvsique. Wolff admet assez gratuitement des définitions de noms, et y ramène ou s'en sert pour déguiser toutes les difficultés. h° Quoique la forme ne détermine absolument aucune matière, elle en détermine cependant l'ordre, et dans la mesure où la forme peut cire constituée scientifiquement, ce qui sert ou ne sert pas pour commencer. 5" On peut aussi décider par là de ce qui doit être réuni ou divisé, etc.
En réfléchissant à ces circonstances et aux: rapports de forme et de matière, je, suis arrivé aux propositions suivantes, que j'énoncerai purement et simplement :
1° La forme donne les principes j la matière donne les axiomes et les postulats.
T La forme veut que l'on commence ])ar les notions simples, parce qu'elles sont indépendantes et simples, qu'elles ne peuvent renfermer aucune conlradiction.
ENTRE K.WT IVV lAMBERT. "l^Ki
OU qu'elles en sontexcni[)tos par elles- mômes, comme elles sont concevables par ellos-mômes.
3" Des axiomes et {\v^ postiddts ne se rencontrent à proprement parler que dans des notions simples. La possibilité de la composition doit résulter seulement (les principes et ôes postulats.
A'' On aucune notion composée n'est concevable, ou la possibilité ele la composition doit déjà se concevoir dans les notions simples.
5° Les notions simples sont des notions individuelles. Car les genres et les espèces contiennent les Jondenients des divisions et des subdivisions, et sont par le fait d'autant plus composés qu'ils soiit plus abstraits et plus généraux. La notion d'être est de toutes la pins composée.
6" Suivant l'analyse de Lei/miz, qui procède par abstraction et d'après les ressemblances, on va à des notions d'autant plus composées qu'on abstrait davantage, et le plus souvent à des notions de rapport nouménales, qui appartiennent plus à la forme qu'à la matière.
T" Réciproquement, comme la forme ne regarde que les notions purement relatives, elle ne donne que des notions simples de relation.
8° Les propres notions objectives simples doivent donc être trouvées par leur intuition directe : ce qui signifie qu'on doit saisir d'ensemble, d'une manière
toute anatomique, les notions, les faire passer chacune en revue, pour s'assurer si, en omettant tous les rapports, il y aurait plusieurs autres notions dans celle-là, ou si elle est absolument simple (einfoennig).
9° Des notions simples, telles que celles d'espace et de temps, sont entièrement ditTérentes les unes des autres ; ce qui veut dire qu'elles sont faciles à connaître, faciles à nommer, et impossibles à confondre si Ton fait abstraction des degrés, pour ne voir que la ijualiie' ; el^ autant que je puis croire, aucune d'elles n'est restée sans nom dans le langage.
D'après ces propositions, je n'hésite pas à dire que Locke a été sur la vraie voie qui conduit au simple dans notre connaissance. Il faut excepter seulement ce qui se mêle à l'usage d'une langue. C'est ainsi, par exemple, que dans la notion (Tétendue se trouve incontestablement quelque chose d'individuel, de simple, qui ne se rencontre dans aucune autre notion. La notion de durée^ comme les notions à'existence, de jnoui'emejit, d'ujnte\ de solidité^ etc., ont quelque chose de simple, qui leur est propre, et qui se laisse très-bien concevoir indépendamment d'un grand nombre de notions de rapport qui s'y présentent. Elles donnent aussi d'elles-mêmes des axiomes et des postulats qui servent de fondement à la connaissance scientifique, et qui sont absolument de même nature que ceux iïEuclide,