ADDITION A LA PROPOSITION IX
Pas de prescience divine à l'égard des actions libres, à moins d'admettre que leur Juturition est déterminée par ses raisons.
Les partisans de notre principe ont toujours attaqué avec avantage leurs adversaires par cet argument. Je renvoie c^tte partie de ma tâche à un autre moment, me bornant à répondre aux objections de Crusius. Il prétend que cette opinion est indigne de Dieu, parce qu'on le ferait, pour ainsi dire, raisonner.
S'il en est, parmi mes partisans, qui pensent ainsi, je me range volontiers à l'avis de mon illustre adversaire; car j'avoue que l'immensité de l'intelligence divine s'accommode mal des détours du raisonnement. L'intelligence infinie n'a pas besoin d'abstraire les notions universelles, de les combiner ni de les comparer pour en déduire des conséquences. Mais nous affirmons que Dieu ne peut prévoir des choses dont la fulurition n'est pas antécédemment déterminée; et cela non par défaut de moyens, nous reconnaissons qu'il n'en manque pas; mais parce que la prescience d'une fulurilion, qui est parfaitement nulle si l'exis-
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tence est on soi complètement anlécédcmment indéterminée, est imi)ossible en soi. On conclut de la contingence qu'elle est indéterminée par elle-même. Nos adversaires prétendent qu'étant aussi antécédemment indéterminée elle est complètement privée en ellemême de détermination, c'est-à-dire de futurition, et que l'intelligence divine est obligée de s'en faire une représentation.
Notre honorable adversaire avoue cependant qu'il y a là quelque chose d'incompréhensible, mais qui, grâce à la contemplation qui s'étend à l'infini, est en parfaite harmonie avec la grandeur de l'objet. Mais tout en confessant que si l'intelligence humaine veut entrer plus avant dans les profondeurs de la connaissance, elle est à jamais incapable de pénétrer certains secrets d'une intelligence plus profonde, il est cependant vrai de dire qu'il ne s'agit pas ici de savoir comment la chose même existe, mais si elle existe. C'est donc une question de fait. Or, de l'avis même de l'adversaire, l'impossibilité d'un fait est chose tout à fait accessible à la connaissance humaine.
Réponse aux instances ùwQquées par les défenseurs de V équilibre de V indifférence.
Nos adversaires nous défient de faire justice d'exemples qui paraissent prouver de la manière la plus po-
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sitive et la pins nianifoslc, l'indifférence de la volonté humaine dans des actions libres. Quand nous jouons kpair ou impair, et que nous cherchons, en devinant, à gagner des fèves contenues dans la main, nous nous prononçons indifféremment, sans calcul et sans aucune raison de choisir pair plutôt qu'impair.
Ils parlent encore d'un prince, je ne sais lequel, qui donna à quelqu'un le choix de deux boîtes, parfaitement semblables par le poids, la forme et la nature; l'une contenait du plomb, Tautre de l'or ; pas de choix possible fondé sur une raison. Ils parlent, dans le même sens, de la liberté d'indifférence à se mettre en marche du pied droit ou du pied gauche.
Un seul mol suflit, je crois, pour répondre péremptoirement à tout cela. Quand, développant notre principe, nous parlons des raisons déterminantes, il ne s'agit pas ici d'une ou de deux espèces de raisons, par exemple, dans les actions libres, des raisons qui s'offrent à un entendement accompagné de conscience; mais de quelque manière que l'aclion soit déterminée, il faut, si elledoil être, qu'elle soit déterminée par une raison quelconque. Les raisons objectives peuvent fort bien êtré étrangères à la détermination de la volonté, et i'v^-quilibre entre les motifs qu'on se représente avec conscience peut être parfait, quoiqu'il y ait encore lieu à un grand nombre de raisons capables de déterminer l'esprit ; car celte hésitation et cette indécision de
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l'esprit font scnlomcnt qu'une chose passe de la (acuUé supérieiin^ à l'inférieure, depuis la représentation avec conscience jusqu'aux représentations obscures, dans lesquelles il est dilllcile d'établir l'identité parfaite des motifs. La tendance du désir inné à des perfections ultérieures ne permet pas que Tj^me reste dans le même état. Il faut donc que l'esprit incline dans un sens ou dans un autre par la variation même de l'état des représentations internes.
Proposition X.
Exposition de quelques corollaires naturels du principe de la raison déterminante.
1 . — // ji'y a rien dans le raisonné qui n ait été dans la iriison, car il n'y a rien sans une raison déterminante; il n'y a donc rien dans le raisonné qui ne témoigne de sa raison déterminante. Mais, pourrait-on objecter, puisque les choses créées ont des limites, ne s'ensuit-il pas que Dieu, qui contient la raison de ces choses, est également limité?
Je réponds : les limites qui circonscrivent les choses tinies prouvent que leur raison est également limitée dans lacle de la création divine. Car l'action créatrice de Dieu est limitée, en raison de la limitation de l'êtreà produire. 3Iais cette action étant une détermination relative de Dieu, qui doit correspondre aux choses à
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produire, n'est pas interne, ni absolument intelligible en Dieu, d'où il suit que ces limitations ne conviennent pas à Dieu considéré en lui-même.
2. — De deux choses qui n'ont rien de commun^ Vune d'elles ne peut être la raison de V autre. Cela revient à la proposition précédente.
3. // nj a pas plus dans le raisonné que dans la raison. C'est encore une conséquence de la même règle.
Corollaire. — La quantité de réalité absolue dans le monde ne change naturellement ni par augmentation ni par diminution .
Eclaircissement. — Les modifications des corps rendent frappante l'évidence de cette règle. Si, par exemple, un corps A choque et met en mouvement un autre corps B, une certaine force, une certaine réalité (1), par conséquent, s'ajoute à ce dernier. Mais une égale quantité de mouvement a été enlevée au corps choquant ; la somme des forces dans l'effet égale donc les forces de la cause. La loi qu'on a donnée du choc entre deux corps élastiques, de grosseur inégale, semble donc erronée. Mais elle ne l'est pas. Le plus petit de ces corps élastiques, en venant heurter le plus gros., en est frappé à son tour, et acquiert, en sens op-
(1) Qu'il me soit permis de concevoir ici, avec le sens commun, la force imprimée, comme une réalité Iransmisc, bien (|u';i propromenl parler ce ne soit qu'une certaine limitalion ou direclion de la réalité intfrne.
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posé, une certaine force, qui, ajoulée ù celle t|iril a communiquée au corps plus gros, donne une somme do force supérieure à la force initiale du corps choquant. On le démontre en mécanique, et celte loi, qu'on appelle vulgairement absolue, serait avec plus de vérité nommée relative, car ces forces agissent en sens divers. Aussi, la somme des forces déployées par des machines qui agissent conjointement et qui sont considérées dans leur ensemble, et en général, s'estime-telle par les eflfets qu'elles peuvent produire, en retranchant les mouvements en sens contraire, qui doivent finir par se détruire, et ne laisser subsister que le mouvement du centre de gravité, qui, comme l'indique la statique, est le même après comme avant le choc. Cette destruction complète du mouvement, parla résistance de la matière, loin de ruiner la règle que nous avons énoncée, ne fait que la confirmer. Car la force qui résulte du concours de plusieurs causes, rentre dans le repos d'où elle est sortie, en dépensant, pour résister aux obstacles, tout ce qu'elle avait reçu, et l'ancien état de choses se rétablit. Le mouvement perpétuel est donc impossible ; car le mouvement dépensant toujours une partie de sa force à vaincre les résistances, sans avoir toujours le même pouvoir de réparer cette perte, la perpétuité en est également opposée et à la règle précédente et à la saine raison. Souvent nous voyons des forces considérables pro-
céder d'un principe de cause infiniment petit. Quelle immense force d'expansion acquiert une étincelle jetée sur de la poudre! Et si cette étincelle tombe sur une matière inflammable, elle produit des incendies terribles, détruit des villes entières et ravage longtemps dévastes forets. Combien de corps détruits et dissous par l'action à peine sensible d'une légère étincelle? Mais ici, la cause capable d^aussi grands elTets par le déploiement de forces immenses, la cause qui a son foyer dans la structure intime du corps, c'est-à-dire la matière élastique soit de l'air, comme dans la poudre à canon (d'après les expériences d'Halez), soit de la matière ignée, comme dans un corps combustible quelconque, est plutôt manifestée que produite par une faible excitation. Des espèces de ressorts (elnstra) comprimés sont renfermés dans les corps, et, pour peu qu'ils suient excités, déploient des forces proportionnelles à l'effort réciproque de l'attraction et de la répulsion.
Les forces des esprits et la progression continue de ces forces vers des perfections ultérieures semblent, il est vrai, n'être pas soumises à cette loi -, mais je suis persuadé qu'elles n'en sont pas exemples. Sans doute, quoique très-obscure, la perception infinie de l'ensemble d(^ l'univers, perception interne toujours présente à l'âme, contient déjà toute la réalité qu'auront plus tard les pensées quand une lumière plus vive les aura
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éclairées; et Tespril, en doniiunl ensuite son altention à certaines de ces pensées, quand il la retire au môme degré de certaines autres, jette ainsi sur celles-là une lumière plus vive, et ac((uicrt une connaissance de plus en plus étendue. Il n'agrandit point par là le domaine de la réalité absolue (car le matériel de foutes les idées résultant des rapports avec lunivers, reste constamment le môme); mais le formel de cette réalité, qui consiste dans la combinaison des notions et dans Pattention appliquée à leur diversité ou à leur convenance, s'en trouve certainement diversifié. C'est précisément ce qui se passe dans la force inhérente aux corps. Les mouvements, si nous voulonsnousen faire une idée exacte, étant, non pasdes réalités, mais des phénomènes, et la force d'un corps, modifiée par le choc d'un autre corps qui résiste à cette impulsion en vertu de son principe interne d'action {efficaciœ)^ dans la mesure même des forces acquises dans le sens du corps choquant, tout le réel des forces dans les phénomènes du mouvement équivaut au réel qui était déjà dans le corps à l'état de repos; seulement, dans l'état de repos, la puissance interne était indéterminée relativement à la direction, tandis qu'elle prend une direction par l'impulsion extérieure. Tout ce que j'ai dit jusqu'ici de la quantité immuable de réalité absolue dans l'univers doit s'entendre de ce qui arrive suivant Tordre naturel des choses.
58 DES PREMIERS TRINCIPES
Personne ne saurait douter, en effet, que Dieu peut rétablir la perfection déchue du monde matériel, illuminer d'en haut d'une manière surnaturelle les intellii^ences, et porter toutes choses à un degré de perfection supérieur.
Proposition XI.
Citer et réfuter quelques faux corollaires^ tirés peu logiquement du principe de la raison déterminante.
1 . Il n'y a ri".n sans raisonné (sine rationato); ou bien : tout ce qui est porte avec soi sa conséquence. C'est le principe de la conséquence. Parmi les métaphysiciens qui l'ont préconisé, il faut citer en première ligne, si je ne me trompe, le philosophe Bauragarten.Mais, comme Baumgarten l'a démontré de la môme manière que le principe de la raison, ce nouveau principe se trouve ruiné en même temps que l'autre. S'il s'agit seulement des raisons de connaître, la vérité de ce principe est inconteslablo ; car la notion d'un être quelconque est ou générale ou iiulividuelle ; si elle est générale, il faut reconnaître que ce qui est alTirmé de la notion générique convient à toutes les notions inférieures qu'elle comprend. Si la notion est individiiellc, on peut conclure que les prédicats (jui conviennent à ce sujet, dans un certain rapport, doi-