RUE DES POITEVINS
DU SAÜT, DE LA COüRj^E
DE LA danse;
PAR M. LE BARON DESGENETTES
Le saut est un genre d’exercice qui est très-fort du goût de la jeunesse vigoureuse et bien conforiiiée. Lés fortes secousses qu’il iîuprime a l’ensemble du corps peuvent lui être très-avantageuses. Comme moyen d’entretenir la santé ou de la fortifier, ij[ convient surtout aux corps lents, pares.seux, pituiteux ou mieux lymphatico-séreux ; à ceux-ci, il faut le prescrire comme une obligation, un moyen,prophilactique et curatif. 11.ne faut pas cependant se contenter de leur dire : sautez; on doit les suivre et les surveiller avec attention, car il peut leur arriver des accidens fâcheux. Quand on saute sur des corps durs, raboteux, inégaux, on tombe souvent en'portant à faux , et on peut se froisser au moins les membres, se les luxer ou .se les briser ; d’autres fois, en sautant des fossés, ce qui est très-commun à lâchasse, ou tombe dans l’eau, et si elle est froide relativement â la
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température diî corps, il peut en résulter des catarrhes des pleurésies ou des péripneumonies. 11 vaut donc mieux' pour les jeunes gens, qu’ils se livrent à la course et à beaucoup d’autres jeux qu’à l’exercice du saut. La course surtout ne secoue pas les organes aussi vivement que le saut, et elle est plus avantageuse sous de nombreux rapports. Il est plus que probable que le saut a dû faire partie de là gymnastique militaire dans les temps antérieurs à l’invention de la poudre à canon , où l’on s’approchait de très-près et combattait corps à corps. Lorsquel’on sé'üte de hautou loin, les secousses du cerveau, des poumons et de plusieurs autres viscères, notamment du foie, peuvent faire éprouver des commotions violentes, dont on ne ressent souvent les mauvais effets que long-temps après. Il faut donc éviter ces sortes de sauts, qui d’ailleurs exposent fréquemment à des contusions, des meurtrissures , des tiraillemens , des ruptures ligamenteuses , ou des entorses fort douloureuses, à des déchiremens, à des fractures. Nous avons souvent entendu blâmer et proscrire, dans des maisons d’éducation, le saut dit vulgairement à cloche-pied. Nous croyons devoir prendre sa défense, au moins d’office, afin que le prévenu ne soit pas condamné sans être entendu. Il peut être utile aux adolescens chez qui les membres inférieurs, et que l’on nomme aujourd’hui abdominaux , n’ont pas une force égale. En exerçant la partie faible, on finit par la rendre égale en force à l’autre.
Je passe à la course. Dans l’antiquité, la course était comptée parmi les exercices qui faisaient partie de.l’éducation publique, c’esi-à-dire de celle que les citoyens recevaient eu commun, et elle entrait aussi plus spécialement dans la gymnastique militaire. '
Il y a dans l'Enéide un beau récit des jeux anciens. Enée, après s’être arraché des bras de Didoh , et enfin de .Carthage, entre dans l’un des ports d’Aceste, son compatriote et son allié ; il se rappelle qu’il touche à l’anniversaire de la mort d’Ancbise.
Anmius exaclis completur mensibus orbis,
Ex quo reliqiüas dwinique ossa parentis ■ Condidimus lerrâ, mœstasque sacravimus aras,
Jamque dies , ni fallor, adest, quem semper acerbufn,
Semper honoralum (sic diivoliiistisy habebo.
Énéeannonce ensuite aux siens qü’il fera célébrer, dans neuf jours , des jeux solennels.
PrcBlerea, si nona diem mortalibus altnum Aurora extulerit, Tadüsque retexerit orlem.
Prima cilee Teucris ponam certflmina classis.
, -■ Quique pedum ciirsu valet, et qui viribus audax, Autjqculoinceditmelior lemhusque sagiltis-,
S'eù crudo'fiditpugnam commitlere ceslu;
' Cuncti adsinl, merilœque exspeclent prcemia palniœ.
On voit que la course à pied n’est pojnt oubliée.
Quique pédant cursu vahl ..............
;, Vii^ile peint ensuite la course dans laquelle brillent au premier rang Euryale et Kisus , jeunes et intéressans amis dont le courage malheureux, et les derniers instans offrent .!jin des plus pathétiques et des plus beaux morceaux de rEéide, Il faut, au reste, se rappeler que cette description des jeux exposée au cinquième livre de l’Enéide est une imitation de ceux célébrés par Achille aux funérailles de Pairocle.
Les exercices dont il vient d’être parlé sont très-favorables dans la jeunesse sutout,,car il se trouve bien peu d’Entelles qui cassent les dents des jeunes I>ares, efrce que j’admire le plus, c’est le trait de prudence du vieil athlète qui, après avoir vaincu, renonce pour toujours à ces sortes de combats.
. Ilic Victor cestus drtemque repono.
Je disais que ces exercices conviennent à la jeunesse, et j’ajoute qu’ils lui conviennent presque exclusivement; c’est en effet le seul temps où. on puisse les apprendre avec fruit. Ces exercices , pratiqués dans la jeunesse, développent l’organisation et la fortifient. Puisqu’il est ici spécialement question de la course , elle ,fait éprouver à. tous les viscères des secousses utiles ; mais si cet exercice est poussé trop loin, il est suivi d’anhélation ou d’essoufflement, du gonflement de la rate, quelquefois d’hémorragies, d’inflammations di=
verses et de hernies de plus d’une espèce. D’après ce qui vient d’être dit, les co-iireiirs, ainsi que les marcheurs, doivent proportionner la longueur de la course qu’ils ont a faire à leurs forces individuelles. Ils doivent employer une ceinture qui soutienne les viscères abdominaux, et les soulage, et ils doivent s’arrêter pour peu qu’ils se sentent incommodés. Après la course, il faut être en garde contre les boissons acides, .surtout h une température froide et portée jusqu’à la glace. Le vin, le cidre, la bière conviennent mieux. Ceux qui viennent de fournir une course, et qui sont en sueur, doivent se bien couvrir, sans quoi iis courent risque d’éprouver des répercussions de transpiration -, ils s’exposent a diverses espèces d’angines , et, ce qui est plus à craindre , a de vives et profondes inflammations des poumons.
Pour réduire les choses h ce qu’elles ont de plus positif, nous dirons que l’influence de la course sur les divers appareils organiques diffère peu, par son caractère, de celle delà marche; seuleinent, étant moins prolongée, elle est plus activé et plus puissante. Dans la course, le corps est projeté en avant et en haut ; le pied qui est en arrière, venant 'a rencontrer la terre ou a toucher le sol, «ne forte secousse se répand dans toutes les parties vivantes, de forts ébranieinens ont lieu et se succèdent avec rapidité 5 la masse de chaque organe se trouve ainsi agitée continuellement. Cependant cè sont des contractions vives et profondes des muscles servant à la locomotion que procèdent alors les phénomènes les plus remarquables qui ont lieu. Leur extrême activité se propage aux principaux appareils organiques; elle est pour eux comme une force impulsive, qui développe leur énergie, précipite leurs mouvemens, et met tout le système animal dans une sorte d’orgasme fébrile.
Les plus savans médecins ont considéré, depuis bien long-temps , la course comme un moyen puissant de prophilactique. Mercuriali a dit, il y a plus de deux siècles : Cursus moderatüs àtque placîdus ad corjjora perhellècalefadefida, ad naturaîes actiones eorrohoràndas y ad appetitum exci' tandum valet.
Les ^eux ou exercices modernes, et même nationaux pour nous , dont la coursé est la partie principale, sont assez compliqués. Je me borne ici à indiquer le jeu des barres. On regarde, avec raison, comme supérieurs*dans cet exercice, ceux des coureurs qui savent atteindre ou éviter l’ennemi paf
^es détours ou crochets j d’autres ^ qui ont aussi leur mérite, «durent plus rapidement ea ligne droite, et nous fumes de cê nombre. Ceux-ci, placés d’ordinaire commedes sentinelles avancées et à la tête des bagages, qu’ils sont censés garder et couvrir J ont pour but principal de délivrer les prisonniexs. îfoQs n’avons donc point appartenu personnellement au premier rang dans la course^ et la, comme dans une autre carrière , nous avons toujours été vaincus par des concurrens plus flexibles, qui savaient mieux décrire les courbes.
La danse est un exercice à la fois agréable et utile à la santé; quand on s’y livre sans excès. Elle représente et réunit la eeurse et surtout le saut. Hors, pour exécuter le saut, on ploie d’abord toutes tes articulations des membres inférieurs , puis, par leur redressement subit, on imprime au corps une impulsion , qui le détache du sol et l’enlève en l’air, où il reste sans appui. Ceux qui ont bien analysé la danse, sous le point de vue mécanique ou comme statique des animaux et de l’homme en particulier, ont été à raêmed’observer l’influence des contractions musculaires sur les organes qu’elles entraînent et forint à participer à leur singulière activité. On a pn et dû observer aussi le résultat des percussions on des chocs communiqués que ressentent tous les organes, chaque fois que les pieds viennent à frappei* le sol.
' Depuis les peuples les plus policés jusqu’aux plus sau vages, tous dansent, c’est-à-dire marchent et sautent ei>cadence, et exécutent de la sorte des choses plus ou moins simples , telles que les plus innocentes agaceries de l’amour, ou reT tracent les principaux traits de la mythologie et les scènes delà tragédie la plus élevée. La danse simule, en effet, les jeux des paisibles bergers, comme les combats les plus sangtans et les plus acharnés. La danse, dans les temps modernes, et particulièrement chez notre nation, a éîé portée au plus haut degré poétique ou figuratif. Nous ne pensons pas que l’antiquité ail approché de k féerie de nos opéras. La musique insirumentale et vocale, les décorations «t la danse réunies en font le plus parfait des spectacles* La danse est un exercice dans lequel il est si difficile de réussir qu’on n’y voit exceller que les danseurs de profession, encore en trèspetit nombre, et plus spécialement dans le bel âge de la vie. Nous voyons aussi que la danse, pour nous éloigner des spectacles , fut en honneur dans les fêtes privées Jes Grecs. En effet, nous apprenons du biographe Cornélius Nepos
combien les Grecs prisaient ce| art , que dédaigna long-temps la gravité romaine. Non dubüo, dit Cornélius Nepos dans la préface de ses vies des grands capitaines ; non dubitofore plerosque, Auice , qui hoc geniis scripturœ, leve et non satis dignum summorum viromm personis judicent, quumrelatuTft logent quis musieam docuerit Epaminondam , aut in; ejus virtutibns commemorari, saltasse eiim commode , -scienterque^ tibiis contasse. On sait combien la danse fut honorée et pratiquée à la cour de Louis xiv, c’est-à-dire dans'notre beau siècle des arts.
Non-seulement les danseurs de profession , mais même les personnes du monde et de tous les rangs de la société , qui se livrent souvent et très-immodérément à la danse, en éprouvent de fort mauvais effets pour leur santé, et contractent ainsi, en quelque sorte volontairement et gaiement, .des; maladies fort graves et.souvent mortellés. Me trouvant, en 1806, logé à Bordeaux , dans le même hôtel que le célèbre danseur du P., je montai dans son appartement pour,.lui rendre une visite qu’il m’avait faite, à cause, m’avait-il dit., de la confraternité de tous les arts^ Nôtre coryphée, couvert de légers ét simples vêtemeus, était étendu sur un canapé, où il se reposait des rudes et douloureuses fatigues, d’upe répétition dont il sortait. Je commençais à le plaindre de tout mon cœur , quand il me rassura én m’apprenant que la danse n’était jamais aussi fatigante a Paris; mais, dans, ces provinces, ajouta-tril, il faut se tuer pour mettre de l’ensemble dans les sous-ordres et satisfaire le public, qui vous verrait danser pendant vingt-quatre heures de suite.
Si, abandonnant le théâtre, nous entrons dans les salons d’hiver, nous y verrons, sous les yeux même des mères,.et pourselivrerà d’innocens plaisirs, la jeunessedes deux sexes,et plus particulièrement les femmes , danser des nuits entières,et sans discontinuer. Au milieu de ce violent exercice, viennent les rafraîchissemens, souvent les plus mal adaptés à la position des danseurs et danseuses. Ils se glacent avec des acides, quand il faudrait se garder de suspendre la moiteur. L’usage qui, chez nous, permet de porter à nos lèvres les limonades et les émulsions, repousse les liqueurs spiritueuses, qui,étendues d’eau , sont le breuvage le plus convenable. Le bon ton ne devrait jamais contrarier l’entretien de la santé; mais ce que l’on trouve mal dans quelques lieux .est fort bien reçu dans d’autres. Ainsi, dans plusieurs contrées du Nord , ou boit
abondamment du punch et du vin chaud. Ce n’est pas tout; pour se livrer a la danse, on s’habille, dans l’hiver, les femmes surtout, comme en été. Je sais qu’il est des classes dans lesquelles on arrive au bal avec des pelisses et des schalsj mais il faut enfin sortir des salons embrasés, traverser des pièces froides et attendre souvent des voitures.
Cependant, la danse, dont il est si facile de dire du bien etdu mal, peut aussi devenir un des moyens de la médecine. On a reconnu avec exactitude que l’exercice modéré de la danse est utile dans plusieurs affections chroniques. La danse rappelle souvent le flux menstruel, et c’est peut-être pour cela qu’on voit quelquefois de jeunes veuves danser avec des habits qui conservent quelque chose du deuil.
Si nous avons perdu un moment de vue la masse des citoyens pour nous occuper de la plus petite fraction , réparons ce tort, et, toujours sans sortir de la capitale, substituons aux mots de salons plus ou moins ornés ceux de hangards, de salles de guinguettes, de grands salons de traiteurs et restaurateurs. Il y a aussi un peu de nudité dans les classes inférieures. Oh danse parfois avec des escarpins, et l’on s’en va le plus souvent à pied ; il y a donc là encore plus de causes de malaise et de maladies.
Extrait du 119® cahier (mai i8a8), tome xxx, du Journal complémentaire du Dictionaire des Sciences médicales.
PARIS. — IMPRIMERIE DE Ç. L. F. PANCROUCKE