‹ Mélanges de mythologie et de linguistiqueChapitre 19 sur 28 · CONVERTI PAR ZOROASTRE (I · texte numérisé non relu

CONVERTI PAR ZOROASTRE (I

Tous les lecteurs du Zend-Avesta d'Anquelil-Duperron connaissent Tchengrénghâtchâh, le brahmane converti par Zoroastre, dont le nom, s'il faut en croire le traducteur français, figure dans les livres zends. Il n'est peut-être pas sans intérêt de rassembler le petit nombre de faits qui concernent ce nom, et de reconnaître quel est le personnage qui se cache derrière cette appellation barbare.

Anquetil possédait au nombre de ses manuscrits le Tchengrénghâtchah-nameh (2), poëme en langue persane, qui, comme on le verra plus loin, a dû être composé dans rinde à une époque assez récente. C'est là qu'il trouva (ch. iv et v) le récit qu'il inséra dans sa Vie de Zoroastre. On y raconte, en effet, que le bruit de la réforme religieuse de l'Iran s'étant répandu, l'un de& . plus célèbres brahmanes de l'Inde, Tchengrénghâtchâh,

(1) Journal anatique, 1862.

(2) Fonds d'Anquetilf 10. Supplément d*Anquclil, 13.

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écrivit au roi Goustasp une lettre où il traitait le Prophète d'imposteur et se chai^eait de le confondre. Les deux rivaux furent mis en présence ; mais Zoroastre, ne donnant pas même à son adversaire le temps de lui adresser les questions qu'il s'était promis de lui poser, les lui montra résolues par avance dans VAvesta. Tchen^énghâtchah se rendit à une marque aussi évidente de l'origine sacrée du livre, embrassa la loi nouvelle, et quatre-vingt mille sages de l'Inde suivirent son exemple.

L'Orient a donné naissance à un grand nombre de récits de ce genre : l'un des plus connus est le Çankaradigvijayay ou la Conversion des contrées par Çankara{i), On y représente Çankara, l'un des plus illustres philosophes védantistes, triomphant successivement par sa science de douze sectes différentes et les convertissant à sa doctrine. Le Tchengrénghâtchah-nameh est composé sur le même plan. Qu'Ânquetii ail fait entrer un récit moderne dans sa Vie de Zoroaslre^ cela n'a rien de surprenant, car, on peut le dire sans manquer de respect à la mémoire de l'intrépide et illustre savant, il a composé cette biographie sans aucune critique, à l'aide de renseignements de tout âge et de toute provenance. Mais ce qui est plus singulier, il retrouve le même personnage en deux endroits des livres zends. Voici le premier, tel qu'il est dans la traduction d'Ànquelil (2) :

(1) Voyes sur œt oomge let Aftoiic RueÊrehu^ xyi, p. 11 ; le Çaénn de Fr. IVindiscbmann, et Lassen, Indische Alterlhumskunde, IV, p. 6t8 et 838.

(2) V^spered, l, i ; Ânqueiil, I, II, p. 8l

UN£ LftGSND£ PA.RSB. ttS

c J'invoque et je célèbre le premier des cieux, le premier de la terre, le premier des êtres aquatiques, le premier des animaux terrestres, la première des grandes productions, le premier des êtres brillants et intelligents, le premier des Tchengrénghâtchahs saints, purs et grands.»

II faut traduire :

c Je loue et j'appelle les chefs des êtres célestes, les chefs des êtres terrestres, les chefs des êtres aquatiques, les chefs des êtres qui sont sous le ciel, les chefs des êtres ailés, les chefs des êtres rapides, les chefs des êtres à marche pesante y purs, chefs de pureté. >

Pour comprendre ce passage, il faut se rappeler que, suivant les croyances mazdéennes, chaque ordre d'êtres dans la création a son chef : celui des êtres célestes est Ormuzd, celui des êtres terrestres est Zoroastre, celui des êtres aquatiques le poisson Kax-mahi, et aiiosi de suite. Le mot qui, par une certaine analogie de son, a amené l'erreur d*Anquetil est eanranhâeanm, génitif pluriel de tanranhâkhs. Ce mot doit se décomposer, comme l'a fait voir M. Windischmann, de la façon suivante : canra et hâkhs. Il marque les animaux munis de sabots et signifie pi*opremeflt comeis pedibus seqtiems.

Nous avoAS ici un exemple de la façon dont Ânquetil interprète les textes zends : il ne s'en rapporte pas toujours à ses maîtres, les Parses, et il introduit à l'occasion ses propres conjectures dans la traduction. Noua n'avons pas besoin de dire, en effet, que la version pehlvie ne fait mention nulle part de Tchengrénghâtchah.

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H nous reste à chercher quel est le véritable nom du brahmane qu'une légende moderne des Parses met en présence de Zoroastre. Dans le Desatir^ ce livre apocryphe dont M. de Sacy a démontré l'origine relativement récente (1), il est question aussi de brahmanes convertis par le prophète iranien. L'un s'appelle Bias, et l'on a reconnu avec raison en lui Yyâsa, l'auteur fabuleux des Yédas; l'autre est nommé Senkerâkâs^ et le commentaire persan prend soin de nous expliquer que par ce nom est désigné Tchengrénghâtchah (2). En comparant ces deux formes entre elles, on reconnaît dans les deux premières syllabes le nom du philosophe védantiste Çankara, cité plus haut, et qui, dans la prononciation moderne, doit sonner Chenker. Quant à la fin du mot, c'est une corruption du sanscrit âmr^a (en prâkrit, âcayt/a) c maître », surnom ordinaire de Çankara; Tchengrénghâtchah n'est autre que Çankarâcârya. Les Indous n'ont jamais perdu le souvenir de cette identité : on le voit par le Dabktan^ où les traducteurs, renseignés sans doute par la tradition indienne, mettent en note à Tchengrénghâtchah le nom sanscrit de ce personnage.

Çankara ayant vécu vers le milieu du vin* siècle de l'ère chrétienne, nous avons la certitude que le Desa- (tr, le Dabislan et le Tchengrénghâlchah-nameh ne remontent pas à une époque plus éloignée. Mais il n'y a aucun doute que ces trois ouvrages, et surtout le dernier,

(1) Journal du Savants, 1821.

(2) Desatir, h p. 190.

UNE LÉGENDE PARSE. S05

ne soient plus modernes. On comprend les raisons qui ont pu porter un Parse à opposer Vyâsa, Fauteur présumé de toute la littérature brahmanique, à Zoroastre, qui est en quelque sorte le Vyâsa de l'Iran. Quant à Çankara, c'est le rôle de vainqueur des hérétiques, que lui attribuent le Çankaradigvijaya et quelques autres écrits du même genre, qui l'a fait choisir pour marquer par sa défaite la supériorité du prophète de la Perse.

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