‹ Mélanges de mythologie et de linguistiqueChapitre 26 sur 28 · LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LANGUE FRANÇAISE

Permettez-moi d'abord de vous remercier pour Thonneur que vous m'avez fait en m'invitant à prendre la parole devant vous après les maîtres éminents que vous avez entendus à cette place. Vous m'avez donné ainsi une occasion de vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour votre association et pour vos écoles. Le sujet que vous m'avez indiqué sera difficile à traiter dans le court espace d'une heure : aussi ai-je hâte d'entrer en matière. N'attendez pas cependant de moi de grandes nouveautés. Vous ne croyez pas sans doute que je vais vous apprendre les secrets de votre profession. Sur la plupart des points, je vous dirai ce que vous savez et ce que vous pratiquez. Quand nous penserons de même, ce sera une présomption que nous sommes dans la vérité. Si nous différons d'avis çà et là, eh bieni nous échangerons nos idées et nous lâcherons de nous mettre d'accord.

(1) Gonféreaee aux insiiiutoun et institutrices de la Seine» 1876

11 y a quelques semaines, M. Levasseur vous disait que renseignement de la géographie doit commencer par la description de la salle de classe, pour passer de là à la maison d'école, puis à la commune, au canton, et ainsi de suite, en- prenant pour point de départ les connaissances que rélève apporte déjà avec lui. Une recommandation analogue peut être faite pour la grammaire. Quand Tenfaut vient pour la première fois en classe, il apporte déjà avec lui la langue française : non-seulement il en possède d'instinct le mécanisme grammatical et une partie du vocabulaire, mais il a les tours, la syntaxe et, ce qui n'est pas moins précieux, l'intonation et le geste. Des écrivains distingués ont pu soutenir, non sans quelque apparence de raison, que la langue maternelle ne devait pas être l'objet d'un enseignement spécial, mais que le maître devait se contenter d'en perfectionner l'usage chez l'écolier par des occasions fréquentes de parler ou d*écrire, par de nombreuses lectures et par la vue des bons modèles. Ils ont cité l'exemple des Grecs, qui produisirent les plus beaux chefs-d'œuvre longtemps avant que le nom de grammaire eût été prononcé. Nos grands écrivains du xvii* siècle étaient loin de posséder sur la langue française les notions minutieuses et précises qu'on enseigne aujourd'hui, et cependant ils ont composé les livres qui sont l'honneur de notre nation. On a remarqué que des femmes qui ne savaient pas l'orthographe ont écrit des lettres d'un style inimitable. U y a donc quelque chose de séduisant dans la théorie de

ceux qui veulent que la langue maternelle s'enseigne surtout par la pratique, et qui réservent pour les langues étrangères Tétude de l'appareil grammatical. Cependant nous n'irons pas aussi loin. Si l'enfant apporte avec lui l'usage de la langue, il y mêle des locutions vicieuses; son lexique, borné aux choses qu'il connaît, est très-incomplet ; enfin, s'il parle, il ne sait pas écrire. L'enseignement de la langue maternelle nous parait donc avoir sa place légitime à l'école : voyons comment on pourra le mieux la lui assurer.

Au moment où l'enfant, âgé de cinq ou six ans, arrive pour la première fois en classe, il restera hébété si vous lui présentez aussitôt votre énumération des dix espèces de mots ou votre définition de la grammaire. À ce moment, l'enseignement de la langue doit se confondre avec la leçon de choses. Je n'ai plus à vous apprendre ce qu'il

faut enlendre par là : grâce à la femme d'un esprit si

élevé que la France peut être fière de posséder (i), la leçon de choses a pris aujourd'hui sa place dans l'éducation de nos enfants. C'est dans les salles d'asile qu'on la donne d'abord; mais elle n'a pas moins d'importance à l'école. Seulement il faut qu'elle augmente en difficulté avec l'âge des élèves. Une autre condition, c'est que le maître sache la donner. Il y a quelque temps, j'entrais dans une salle de classe où je fus agréablement surpris de trouver les murs tout tapissés des tableaux d'histoire naturelle de Deyrolles. — Vous voyez, me dît le profes-

(1) Madame Pape-€arpantier.

seur avec une certaine satisfaction, nous pratiquons les méthodes nouvelles. Voilà les leçons de choses ! — Eh bien! lui dis-je, voulez-vous en faire une? — Oh! répondit-il en changeant de ton, ce n'est pas notre habitude. Quand nous trouvons dans un livre le nom d'un animal ou d'une plante, comme la brebis ou le blé, je montre le tableau et je dis à la classe : c Vous voyez, les voilà ! > — Ceci (je n'ai pas besoin de l'ajouter) est le pur simulacre de cet enseignement. Mieux vaudrait ne pas s'en mêler. Savez-vous ce que dira ce maître dans quelque temps : c Les leçons de choses? une mode qui passera! Je l'ai expérimenté. Cela n'apprend rien aux élèves, i

La leçon de choses n'est pas facile à donner. Elle réclame chez le maître une préparation de longue main, et je voudrais que dans nos écoles normales l'attention des directeurs se tournât de ce côté. Non-seulement il est nécessaire que le maître ait été instruit à la donner, mais il faut que pour chaque leçon il se prépare d'avance et qu'il arrête nettement dans son esprit l'objet dont il veut parler, ainsi que tous les développements où il se propose d'entrer. Sans cette précaution, il tournera malgré lui dans le même cercle. Ce sera la table avec sef quatre pieds et son tiroir, ce sera la salle de classe avec ses quatre murs et ses deux fenêtres, qui, par une sorte de fatalité, pour son ennui et pour celui des élèves, se présenteront régulièrement à son esprit. 11 faut que la leçon de choses apprenne à l'enfant des faits nouveaux : les produits de la nature ou les objets fabriqués con-

L'ENSEIGNEMENT DE LA LANGUE FRANÇAISE. 35t

serves dans les collections de Técole, ou bien encore des tableaux subitement découverts aux yeux des élèves (car s'ils sont suspendus aux murs, la curiosité aura été d'avance émoussée) en fourniront l'occasion. Pour les élèves des villes, ce seront, je suppose, les principaux événements de la vie rurale, labourage, moisson, vendange, culture du ver à soie; pour les élèves des campagnes, les plus importantes industries, tissage, emploi des métaux. Ou bien encore on racontera des faits empruntés à la nature et à la vie des régions lointaines. Le maître apportera à la leçon toute sa sévérité; si ces entretiens dégénéraient en causerie, s'ils étaient pris pour une récréation, ils ne laisseraient pas de trace dans l'intelligence. Il évitera les digressions et conduira les élèves par la série d'étapes qu'il s'est marquées d'avance, jusqu'à la conclusion où il veut arriver.

Telle sera la première legon de français. Le maître, procédant par demandes, obligera les élèves à énoncer leurs réponses sous une forme correcte. Il aura soin de paser ses questions de telle façon que l'enfant n'y puisse pas répondre par un oui ou un non, et que la réponse ne soit pas implicitement contenue dans la demande. II corrigera ou fera corriger les phrases qui laisseront à désirer pour la clarté ou pour la propriété des termes. Chaque réponse ainsi amendée et graduellement amenée à son expression la plus satisfaisante devra être répétée par deux, trois, quatre élèves. Toute la leçon viendra ainsi se réduire à un certain nombre de phrases destinées

à être retenues par la classe entière. On pourra les redemander à une classe suivante, ou bien encore, si les élèves sont plus âgés, les faire apporter par écrit. C*est ainsi qu'en apprenant à connaître des objets nouveaux ils acquerront du même coup Thabitude de les décrire; la leçon de français, comme il arrive pour l'enfant qui commence à parler, marchera du même pas que l'expérience du monde extérieur. .

En second lieu, l'étude de la langue maternelle sera associée à la lecture. Nos maîtres ne lisent pas assez en classe : qu'ils ne craignent pas de dérober parfois un quart d'heure, une demi -heure, aux exercices écrits, tels que la dictée ou la correction des devoirs, pour lire quelque morceau capable de frapper l'imagination ou d'émouvoir les cœurs. Le morceau pourra être lu une seconde fois par un élève, peut-être même une troisième fois. Puis le maître invitera l'un des plus intelligents à le reprendre de mémoire. Si l'enrant oublie ou altère quelque fait, les mains se lèveront pour corriger le narrateur. « N'avons-nous pas omis une circonstance?... Est-ce ainsi qu'a dit l'auteur? > Il y a plus d'une manière de présenter les mêmes idées : l'instituteur ne manquera pas d'y insister, et il montrera la différence entre une locution familière, comme celle que l'enfant aurait trouvée de lui-même, et l'expression employée par l'écrivain. Il ne condamnera pas pour cela le parler populaire; mais il mettra l'écolier en possession de plusieurs termes, qui seront à son choix suivant qu'il s'adressera à un égal

OU à un supérieur, selon qu'il parlera par lettre ou de vive voix. — Non-seulement le maître lira en classe, mais récole doit posséder une bibliothèque dont les enfants, à tour de rôle, emporteront les volumes pour en rendre compte oralement ou par écrit.

Le troisième moyen, qui est sans contredit le meilleur auxiliaire de la grammaire, c'est la composition française. Si j'en crois les statistiques, ce serait encore là le côté défectueux de nos écoles. € Orthographebonne, très-bonne; composition faible. > Ainsi s'exprime l'un des derniers rapports sur les examens de l'hôtel de ville. Cependant la composition devrait être la pierre de touche des études; sur un sujet qui ne dépasse pas notre horizon habituel, écrire deux pages où les idées soient exposées avec ordre et clarté, et où tout se tienne dans le raisonnement, il n'en faut ni plus ni moins pour attester de bonnes études, et c'est à ce résultat que devrait tendre tout bon enseignement primaire. Je n'accuse pas nos écoles ; je sais qu'on les quitte trop tôt. Mais quand, à déiaut de la loi, une organisation meilleure parviendra à retenir plus longtemps les élèves, la composition française prendra dans les occupations scolaires la place qui lui est due. Il ne s'agit pas de donner des sujets de fantaisie ; je voudrais des narrations, des lettres, des développements d'idées morales comme en suggère la vie quotidienne. Vous n'aurez pas de peine à trouver des sujets. Une mine abondante pourra être fournie par les proverbes, trop dédaignés de l'école. Voici, par exemple, le Véritable Sancho-Panza^ un volume pré-

cieux OÙ les proverbes sont rangés par centuries et par dizains. Écoutez le Dizain des amis: c L'ami par intérêt est une hirondelle sur les toits. — L'ami de tout le monde ii*est Tami de personne. — Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. > Vous reconnaissez ici la morale égoïste, triste fruit de l'expérience. Mais le correctif n'est pas loin ; écoutez ceux-ci : c II est toujours fête quand amis s'entr'assemblent. — Plus font deux amis que ne f(Hit quatre ennemis (car les ennemis se diviseront). — U n'y a pas de meilleur miroir qu'un vieil ami... » Youlez-vous entendre quelque chose du Dizain des vases? c Si vous cassez la bouteille, vous n'y boirez plus. — Les tonneaux vides sont les plus bruyants. — Qui s'attend à récuelle d'autrui a souvent mal dîné. — Le mauvais vase empire tout ce qu'on y met. > Ou du Dizain des jeux? c Au bon joueur la balle lui vient. > Ou du Dizain de F attelage: c La plus mauvaise roue du char est celle gai crie toujours. > En fait de proverbes, je pense comme l'ami de Don Quidiotte : il faut les prendre par grappes. C'est comme les fraises des bois, qui doivent être mangées à la cuiller. Ainsi sont faites les productions populaires, chansons, légendes, contes ; le premier parait d'un goût assez médiocre ; mais le palais s'y fait, et bientôt on en redemande jusqu'à ce qu'on les ait dévorés tous.

Voici d'auti*es sujets faits pour un âge plus avancé, et qui ressemblent aux questions que des hommes réfléchis, aimant à se rendre compte des choses, peuvent débattre pour leur instruction. Vous verrez qu'ils ne ressemblent

pas à des thèmes d'école, c Pourquoi la chaleur augmentet-elle à mesure qu'on approche de Féquateur? — Pourquoi une surface inclinée ou une roue facilite-t-elle le travail de l'ouvrier? — Pourquoi les hommes contents de peu sont-ils les plus heureux? — Pourquoi nos défauts augmentent-ils toujours? — Vaut-il mieux appartenir à une grande ou à une petite nation? > Si ces questions paraissent un peu difficiles, on pourra d'abord les discuter de vive voix avec les élèves. Je voudrais que les maîtres fissent collection de ces sortes de sujets, comme dans nos lycées les professeurs se transmettent des matières de discours et de vers latins.

A côté de ces exercices, la grammaire proprement dite n'en aura pas moins sa place. Je la désirerais seulement débarrassée de quelques défauts qui la déparaient du temps de ma jeunesse, et qui faisaient de cet enseignement le tourment des maîtres et le chagrin des élèves.

D'abord on nous bourrait de définitions. S'agit-il du verbe? Au lieu d'une définition que l'enfant ne comprendrait pas, multipliez les exemples : c Le chien jappe, le lion rugit, le chat miaule, le renard glapit, la vache beugle» le loup hurle, le cochon grogne, la grenouille coasse, la poule piaule. > Quand l'enfant aura entendu les première» phrases et composé par imitation les autres, il commencera déjà à savoir ce qu'est un verbe. Autre exemple : c Les écureuils sautent, les chevaux galopent, les serpents glis- . sent, les lièvres courent, les escargots rampent, les oiseaux volent, les poissons nagent, les hommes marchent. > L'é-

lève apprendra à connaître les verbes, non par défiDition, mais pour en avoir vu beaucoup, comme il connaît les bancs et les tables, les fleurs et les fruits. Si vous voulez lui donner une description du mot, la plus matérielle sera la meilleure : c C'est un mot qu'on peut faire précéder de JBj tUy ilf ou encore c'est un mot qui peut exprimer tour à tour le présent, l'avenir et le passé. > On lui fera observer qu'il en emploie de cette sorte à tout moment du jour.

Certaines règles de formation sont superflues. Vous pouvez faire trouver à l'écolier les temps de la conjugaison : il suffira de donner des phrases qui forment un sens satisfaisant. Pour le conditionnel, par exemple, on fera conjuguer une phrase comme celle-ci : c J*aurais porté secours si j'avais été là, tu aurais porté secours si tu avais été là, etc. > Vous serez surpris de ce que l'élève vous fournira de lui-même. Un jour qu'avec un enfant de cinq ans je me livrais à cet exercice, par distraction je lui donnai à conjuguer un verbe réfléchi. Le petit drôle, qui n'avait pas encore entendu parler de pronoms, se mit à dire : c Je me promène, tu te promènes, il se promène, nous nous promenons... i La langue maternelle n'attendait pas les leçons de la grammaire.

Nos grammaires renferment des règles qui sont inutiles à de jeunes Français, il n'y a pas d'irrégularités pour celui qui parle sa langue : les irrégularités ne sont que pour les étrangers. L'enfant sait que prendre fait j'ai prisj «luo rendre fait /at rendu^ et il ne songe pas à s'en étonner. Le temps est déjà loin pour lui où il disait : fai prendu.

Pourquoi des règles comiUv*, celle-ci : c Le pluriel du présent de r indicatif se forme dn participe présent en changeant ani en ons^ ez, ent : aimant, nous aimons, vous aimez, ils aiment. II faut excepter la troisième personne du pluriel des verbes de la troisième conjugaison : on la forme en changeant evant en oivent : recevant, ils reçoivent? » Ces règles, qu'on a imitées de la grammaire latine, ne sont pas nécessaires ; l'enfant sait tout cela d'instinct, et en supprimant la règle vous aurez l'avantage de n'avoir pas à lui parler de l'exception. Il viendra un temps où vous pourrez appeler son attention sur la diversité du langage, qui veut que lire fasse au participe 2u, tandis que rire fait ri. Mais à l'âge où il commence et où il a tant de choses à apprendre, ces observations ne feraient que l'embarrasser.

Il est toutefois des règles essentielles, comme celle de la formation du pluriel ou comme celle des participes, qu'il faut que l'enfant apprenne. Mais il convient (et cette pratique vous est familière) que la règle soit précédée des exemples. L'ordre invariable à suivre me paraît être celui-ci:!" l'usage; 2* la règle; 3* (toutes les fois que cela se pourra) la cause de la règle. Nous commençons par l'usage. S'il s'agit du pluriel des substantifs en al^ vous prodiguez d'abord les exemples. Chaque élève devra trouver le sien. < Le cheval court vile. Les chevaux courent vite. — Le général commande l'armée. Les généraux commandent l'armée. — Le minéral est renfermé dans la terre. Les minéraux sont renfermés dans la

terre. > Et ainsi de suite. Une de ces phrases est prise comme type et écrite au tableau (car il faut autant que possible s'adressera Toreilleavan/ de s*adresseraux yeux). Après avoir insisté sur Torthographe aux y le maître fait formuler la règle comme un résumé de FusagCi et la fait ensuite répéter par une série d'élèves. Le lendemain, chaque écolier devra encore se rappeler son exemple. On dira peut-être que c'est bien du temps dépensé à ce que nos grammaires expédient en trois lignes. Mais autre chose est pour l'enfant d'observer en son propre langage la loi qu'il suivait sans le savoir et de donner une forme précise à cette loi, autre chose est de lui plaquer une règle qui est toute formulée d'avance et qui s'adresse uniquement à sa mémoire.

Un grand écrivain a dit qu'il faut apprendre la grammaire par la langue et non la langue au moyen de la grammaire. Si vous voulez légiférer, vous n'aurez jamais fini, et vous lasserez vos enfants par ces interminables prescriptions. Mais si vous observez les caprices apparents de la langue comme on observe les fantaisies d'une personne aimée dans lesquelles on finit par apercevoir une raison cachée, vous intéresserez l'élève et vous l'habituerez à l'attention. Savez-vous quel est le meilleur maître? C'est celui qui a l'air de découvrir à l'instant même la vérité qu'il enseigne. Toutes les fois qu'une partie de la classe n'a pas compris, faisons notre examen de conscience. N'avons-nous pas sauté des intermédiaires? Avons-nous ' assez multiplié les exemples? Étaient-ils toujours bien

choisis? Un maître peut quelquefois, pressé par le temps, ne pas préparer sa leçon ; mais les exemples, il les faut préparer toujours; car si vous comptez sur l'inspiration du moment, il ne vous viendra point d'exemples, ou ceux qui vous viendront ne vaudront rien.

Je suppose que vous rencontriez ce vers de Corneille :

Pour grands que soibnt les rois, ils sont ce que nous sommes.

Si vous voulez expliquer cette construction par une définition ou par le raisonnement, vous n'y arriverez pas. Mais amenez les enfants à l'entendre par une série d'exemples : c L'enfant va à l'école pour apprendre. Le laboureur sème pour récolter. L'écolier travaille pour satisfaire son maître. (Vous voyez que pour marque la cause ou rintention.) Pour s'être trompé une fois, il ne faut pas se décourager. Pour avoir bien répondu, il ne faut pas s'enorgueillir. Pour riche qu'il est, il n'est pas plus fier. Pour éclairés que soient les hommes, ils ne sont pas infaillibles. Votre lettre, dit Voltaire, a bien attendri mon vieux cœur qui, pour être vieux, n'en est pas plus dur. » Si nous revenons maintenant au vers de Corneille, les élèves le comprendront, et ils comprendront même cet autre qui eût été inintelligible :

On n'est pas criminel toujours powr le paraître.

Je viens maintenant à la cause de la règle. Toutes les fois qu'on peut rendre compte à l'élève des raisons qui ont présidé aux lois de notre langue, il ne faut pas manquer

de le faire; il s'habituera ainsi à penser. Mais Texpérience apprend que certaines précautions sont nécessaires. Si vous expliquez la règle avant que Télëve la possède, vos déductions ne lui offriront point d*intérêt. Un professeur parlait devant moi à de jeunes enfants de huit ans sur Torigine des futurs, comme j'aimerai, je finirai; il disait qu'on les avait composés en associant à TinGnitit Tauxiliaire avoir , en sorte que j'atm^aî, je finirai^ signifiaient d*abord c j'ai à aimer, j'ai à finir >. Telle est, en effet, l'origine de notre futur. Mais l'explication était prématurée, et il eût mieux valu la réserver pour un autre âge : autant cette formation est de nature à frapper ceux qui sont depuis longtemps familiers avec la conjugaison française, autant elle laisse indifférent le bambin qui est en train d'apprendre ses premiers verbes.

Pour une explication, le grand point est d'arriver à propos. C'est à l'occasion des exceptions que le motif de la règle sera accueilli le plus volontiers. Nous sommes ainsi faits que notre curiosité, pour être éveillée, a besoin de rencontrer quelque objet insolite. Une explosion nous fait songer à la loi de compression des gaz, une éclipse aux mouvements des planètes. La règle dont nous parlions plus haut, qui veut que cheval fasse au pluriel cAevauj;, trouvera le plus facilement son explication à l'occasion d'un mot comme chevau-léger ou Vaucluse. Quand vous enseignez la régie qui veut que nouveau^ beau fassent nouveliCy belles il ne faut point parler des masculins nour velj bel; mais quand nous rencontrerons une expression

comme nouvel an, bel enfant, nous pourrons dire que c*est là la vraie base des formes féminines.

Je viens à un autre défaut de notre enseignement grammatical : rimportance excessive donnée à l'analyse logique. Vous savez comme moi qu'on peut considérer les mots de deux manières, soit en eux-mêmes (substantif, adjectif, verbe...), soit d'après le rôle qu'ils jouent dans la phrase (sujet, copule, attribut)... Cette seconde manière d'envisager les mots a son utilité : il est nécessaire que les élèves sachent ce qu'est un sujet et un régime; il est bon aussi qu'ils puissent distinguer une proposition principale d'une proposition incidente ou subordonnée. Il est utile surtout qu'ils connaissent bien le rôle des pronoms relatifs, qui sont comme les articulations du discours et les charnières de la phrase. Prenons garde cependant d'aller trop loin dans cette voie. Je ne sais si votre expérience est d'accord avec la mienne, mais j'ai remarqué que les jeunes enfants, qui saisissent sans peine la partie proprement grammaticale, répugnent beaucoup plus à cette nomenclature abstraite que leur présente la logique.

Certes la logique et la grammaire doivent toujours vivre en bonne intelligence ; mais ces deux sciences ne sont pas identiques. La grammaire renferme une quantité d'idées que la logique ne connaît point. Dans la logique, la pensée se présente toujours sous la forme d'un jugement : Pierre est homme, Pierre est mortel. Voilà comme parle la logique. Mais le langage, outre les jugements, contient des vœux, des doutes, des ordres.

des interrogations, des exclamations. C'est une entreprise stérile de réduire toutes ces phrases à la forme simple du jugement. Telle est pourtant la prétention de l'analyse logique. Comme cet exercice m'a considérablement ennuyé dans ma jeunesse, je voulus savoir sMl était toujours aussi en faveur dans les écoles. J'ouvris il y a quelques jours une grammaire qu'on venait de m'envoyer (elle en est à sa neuvième édition), et j'y trouvai les modèles suivants :

ELLIPSE DE L'ATTRIBUT Ce sage vieillard était d*une éloquence persuasive.

c Cette proposition est principale, absolue et elliptique (pourquoi elliptique?) ; elle est principale parce qu'elle ne figure pas comme complément ; elle est absolue parce qu'elle a par elle-même un sens complet; elle est elliptique parce que l'attribut est sous-entendu. Le sujet est ce sage vieillard : il est simple, exprimant un seul être; il est complexe (ainsi il est à la fois simple et complexe!), ayant pour complément le mot sage (voyez comme cette terminologie est imparfaite : on appelle ordinairement complément un mot régi par un autre; ici, le nom de complément est donné à l'adjectif se rapportant à son substantif) et l'adjectif déterminatif ce. Le verbe est éiaiu L'attribut est : doué d'une éloquence persuasive (voilà donc pourquoi la proposition est elliptique : il faut rétablir l'attribut doué. Mais si je dis : le ciel est d*un beau bleuj que faudra-t-il sous-entendre?); ilestsimple, expri-

mant une seule qualité; il est complexe, ayant pour complément les mots (Tune éloqtience persuasive, i

Je demande quel est le proGt d'un tel exercice, qui n'a même pas le mérite de la difficulté; car l'enfant^ dont la mémoire est toujours complaisante, aura bientôt fait de retenir ces termes. Mais écoutez encore cet autre modèle d'analyse :

PROPOSITIONS IMPLICITES Ah! que de plaisir j'éprouve à vous voir!

c Cette phrase renferme deux propositions. La première est : Ah ! Cette proposition est principale, absolue (on appelle ordinairement absolue une proposition qui ne tient pas au reste de la phrase; une proposition ne peut donc pas être en même temps absolue et principale) et implicite : elle est principale parce qu'elle a par ellemême un sens complet; elle est implicite parce qu'elle est exprimée par un seul mot qui comprend effectivement le sujet, le verbe et l'attribut sans être lui-même un de ces trois termes ; elle équivaut à celle-ci : Je suis charmé. Le sujet est je : il est simple, exprimant un seul être; il est incomplexe, etc., etc. >

II est inutile de continuer : c'est toujours la même manivelle tournant à vide. Voyez-vous ce moi ah! qui renferme tant de choses? Mais non-seulement on perd son temps, mais les amateurs d'analyse logique fmissentquelquefois par imposer leurs règles à la langue qu'ils rendraient, si on les laissait faire, de jour en jour plus mé-

ticuleuse. Déjà notre langue est assez malaisée à bien parler et à bien écrire ; elle a moins de liberté que n'en possède ri(alien, qui, pour avoir été fixé au xvi* siècle, a gardé quelques-uns des tours que le français, fixé un siècle plus tard, perdit dans Tintervalle. Mais cela ne suffit pas à nos logiciens : quand ils s'occupent de langage, c'est ordinairement pour voir s'ils peuvent encore lui retrancher quelque chose. Ils rivalisent à qui supprimera un tour, une expression, et mettra une entrave de plus i la pensée. Écoutez les préceptes que je puise au hasard dans un écrivain du x vii" siècle :

c II y en a plus d'un qui dit : fai pris la hardiesse de vous écrire. C'est d'un très-méchant style; il faut s'exprimer ainsi :fai pris la liberté de vous écrire. — Je tâcherai de vous obliger est une expression hors du bel usage ; on la remplace par : je ferai en sorte. — On ne dit plus : pour que vous fassiez cela; il faut dire : afin que vous fassiez cela. — On ne se sert plus de naguère; il faut dire : depuis peu. — A la cour, il est bien reçu de dire : tandis que f irai là^ pour : pendant que j'irai là. — Le mot volontiers est si ancien, que ceux qui suivent le beau style ne s'en servent plus, i — Voilà comme on a procédé d'ordinaire, condamnant sans raison quantité d'expressions qui n'en peuvent mais. Celles qui sont proscrites ici ont heureusement survécu; mais beaucoup d'autres, qui n'étaient pas moins bonnes, ont succombé à des arrêts si légèrement portés. Le même esprit d'éli* mination continue de sévir. Dans un petit livre spéciale-

ment consacré à l'analyse logique que je feuilletais Tautre jour, je trouvai que les constructions comme : c C'est un vice odieux que le mensonge i, étaient de faux gallicismes^ qu'il vaudrait mieux y renoncer et dire : c Le mensonge est un vice odieux. >

Pour limiter le nombre des constructions permises, on a imaginé des équivoques la plupart du temps impossibles. Vous connaissez tous, pour l'avoir vu au Louvre, ce sujet de tableau cher à l'école hollandaise qu'on appelle le Coup de Vétrier. Un cavalier, prenant congé d'une famille, est déjà monté en selle et boit, avant de piquer des deux, un verre de vin qui lui est présenté. Je suppose que, décrivant ce tableau, je dise : c Au moment de monter à cheval, l'hôtesse lui tend un verre. — Il ne faut pas parler ainsi, interrompt un puriste ; car on pourrait croire que c'est l'hôtesse qui monte à cheval, i Et cependant si j'avais dit : c Au moment du départ l'hôtesse lui tend un verre », la phrase, qui n'eût été ni plus ni moins claire, était permise. — Je suppose cet autre exemple : c Nous lûmes le siège de Paris, sa résistance héroïque, ses souffrances et comment, au bout de cinq mois, il dut ouvrir ses portes. — ^Vous ne pouvez pas dire cela, reprend le même censeur. La conjonction et ne doit unir que des mots de même nature. > Et cependant nos meilleurs écrivains ont parlé de la sorte I Vous proscrivez un tour libre, commode, et qui était familier à la langue du xvii* siècle. Si on laissait une logique superficielle faire ainsi la loi à notre langue, elle la réduirait à la plus plate monotonie.

J'arrive à un dernier point où je voudrais voir renseignement grammatical se modifier quelque peu. Il s'attache trop à certaines subtilités d'orthographe. Gomme notre grammaire, notre orthographe dans son ensemble est fixée, et ceux qui voudraient la changer rencontreraient des diificultésde plus d'une sorte. Qui, pensez-vous, ferait le plus de résistance? Ce ne serait pas rAcadémie, ce ne seraient pas les professeurs ni les instituteurs. Non. Ce sont les protes et les compositeurs d'imprimerie. Si j'écrivais quelque part : c Cet objet, emporté parsonpoti, tomba à terre » ; le compositeur ne manquerait pas de corriger poids. J'enlèverais le d sur le placard ; il reviendrait à l'épreuve suivante. Je l'effacerais encore; il reparaîtrait sur le livre imprimé. Et cependant ce d n'est pas seulement parasite, il figure ici à tort, pois ne venant pas de pondfiSy mais du participe dependere^ peser». C'est là un exemple entre beaucoup d'autres. Il sera difficile de réformer notre orthographe, qui a plus de deux siècles d'existence, et qui est celle de nos meilleurs écrivains; mais puisqu'il est encore quelques points incertains et indifférents, laissons-les au choix de l'élève, et ne dépensons pas à ces vétilles le temps précieux de la classe. — Fautil écrire des serre-têtes ou des serre-tête y comme le veulent certaines grammaires (parce que chacun ne serre qu'une tête)? Faut-il écrire en tout temps ou en tous temps? vautil mieux un village en ruines ou un village en ruine? Vous voyez bien que ce sont là de pures conventions, puisque ni la prononciation, ni le sens n'y sont intéres-

ses. C'est pourtant à ces points que de mon temps certains maîtres s'attachaient de préférence; ils marquaient des fautes tantôt pour l'une, tantôt pour l'autre des deux orthographes, et quelquefois pour toutes les deux.

Combien il vaudra mieux exercer nos enfants à sentir la propriété des termes de la langue! Je suppose qu'il s'agisse du verbe prendre et de ses différentes nuances : Le soldat saisit son arme; l'enfant cueille une fleur; les gendarmes appréhendent un voleur; le chat attrape la souris; l'armée enlève la position; l'écolier comprend son problème. On fera percevoir ainsi la métaphore qui assimile notre intelligence à des mains qui s'emparent d'un objet. — Faites voir la hardiesse du langage qui assemble quelquefois toute une phrase dans un seul mot : C'est un crime pendable. — Montrez comme il anime tout : Une auberge borgne ; une affaire louche ; sourd comme un pot. — Laissez voir enfin à quel ordre de faits sont empruntées les innombrables métaphores de notre langue. Tantôt elles nous viennent d'un jeu, par exemple du jeu de paume : Il a pris la balle au bond. Je vais lui renvoyer la balle. Il s'est laissé empaumer. Tantôt c'est à quelque profession, comme celle du meunier, ou de l'aubergiste, ou du marchand, ou encore à la vie militaire ou à la marine. Pour ne parler que de cette dernière, voyez combien elle fournit de termes : Allons l'accoster I il ne veut pas démarrer d'ici. Aborde-le! Mettons le grappin sur lui! Donnons-lui la chasse ! Des expressions d'un usage courant, telles que échouer ou arriver ^ n'ont pas d'autre ori-

gine. Des écrivains comme La Fontaine et Saint-Simon abondent en expressions pittoresques, parce qu'ils savent la langue de beaucoup de corps d*état et de la plupart des situations sociales.

L'étude de la formation des mots et leur classement en groupes et en familles a fait des progrès, grâce à de bons livres qui sont aujourd'hui entre les mains de tous nos maîtres. Ici suilout il importe de choisir ses exemples : autant que possible des verbes, et des verbes ayant pris naissance en français. Tel est le verbe monter^ qui vient du substantif monty l'idée du mouvement ascensionnel en général ayant été exprimée par un verbe qui voulait dire d'abord escalader une montagne. Voyez-vous la hardiesse d'une langue qui dit : monter à cheval, le prix du blé a montéy le vin monte dans la bouteille. — Ce verbe a donné les composés : surmonter (avec son dérivé insurmontable) j remonter (un cavalier de remonte), démonter (cette interruption a démonté l'orateur). On dit aussi : la montée d'une colline; le montant d'une échelle, ou encore d'une note à payer; le montage d'une machine, d'une filature ; la monture d'un cavalier, ou encore celle d'un thermomètre, d'un violon, d'un pistolet, d'un éventail, d'un bijou. Quand on dit qu'un directeur de théâtre monte une pièce, on compai^e le drame à un mécanisme dont les acteurs et les décors forment les ressorts et les rouages. Monter la tête à quelqu'un, c'est lui disposer la tête de telle façon qu'elle soit prête à un certain acte, ordinairement quelque sottise. Nous retournons mainte-

nant au primitif mont pour Tentourer de ses dérivés montueiix et montagne (qui a donné montagnard et montagneux). EnGn, en latin mons avait déjà donné pronuontoire. — Les verbes passer^ tourner ^ d'autres encore, pourraient donner lieu à des classifications analogues. Un tel exercice, fait de temps à autre, montre à l'élève quels . sont les moyens de formation dont dispose notre langue et le parti intelligent qu'elle en a su tirer. Le maître pourra écrire exprès et dicter quelque narration renfermant nombre de mots de même famille, et que l'élève rapportera soulignés.

Vous connaissez la difficulté qu'on rencontre ici : à côté des mots d'origine populaire, il y a des- mots d'extraction savante, tirés du latin par les érudits. Tandis que les mots populaires sont toujours bien formés, ceux d'origine savante laissent parfois à désirer, car ils ne sont guère autre chose que le mot latin qu'on a fait entrer tout vif en français. Ainsi éteindre et éteignoir sont d'origine populaire; mais inextinguible et extinction sont de provenance savante. C'est au tact de l'instituteur qu'il appartient d'examiner dans chaque cas s'il est possible de faire sentir la parenté aux élèves. Pour le verbe muer, par exemple, on pourra montrer le sens primitif, qui est € changer > , par le rapprochement des composés cornmuer et remuer ^ et dès lors il sera possible de mentionner les mots savants tels que permutation et commutation. Mais il serait difficile, à l'école, de faire sentir la parenté de strict et étroity de direct et adresse. Entre

deux mots d'origine populaire, souvent la parenté remonte aux temps de la langue latine ; il vaut mieux alors n'en point parler. Comment faire comprendre à des écoliers le lien qui rattache le verbe pondre aux substantifs dépôt et compote? Même la parenté de prendre et de prison ne se révèle que par le latin. D'autres fois, on peut bien composer des groupes, comme quand sous le verbe écrire on réunit les mots savants conscription ei proscription; mais le sens qu'ont ces derniers termes n'est éclairé que par l'histoire de la langue latine et des institutions romaines. Il faut donc un certain choix dans cette étude si intéressante.

Pour les élèves voisins de nos frontières du midi, l'italien ou l'espagnol aideront à éclairer le français; ils seront comme des plantes exotiques qui appellent l'attention sur les productions de notre sol. Pour tous ceux qui, à côté du français, possèdent un patois, le patois donnera pareillement matière à de nombreux et instructifs rapprochements. Les expressions anciennes et bien formées y abondent. A Jersey, non loin de Saint-Hélier, sur un poteau placé à l'entrée d'un champ, on peut encore lire aujourd'hui ces mots : Il est défendu de trépasser dans ce champ. Nous avons ici l'ancien mot trépasser^ en italien trapcLssarj employé comme dans le livre des Rois : c Et la charogne Jesabel girra cume feins (conune du fumier) el champ de Israël, si que li trespassant dirrunt : Est-ço la noble dame Jesabel? i Ce mot, qui marque le passage à travers, n'est plus usité en français iitté-

raire que dans le sens unique du grand passage. Le même préfixe se trouve dans tressaillir^ tressauter^ et notre adverbe très^ qui voulait dire : « de part en part, toul à fait s>, n'a pas d'autre origine. Que d'expressions pittoresques les patois ne contiennent-ils pas! Dans le Berry, une toile d'araignée s'appelle une arantèle; nous avons ici l'ancien mot d'aragney encore employé par La Fontaine, figurant comme premier terme d'un composé. A des enfants on dit : Allez vous évacuer dans le jardin ! C'est le même verbe qui est contenu dans vagabond et extravagant. Nos petits Parisiens n'ont pas de patois à leur usage ; mais l'instituteur fera bien de leur citer de temps à autre quelques mots de ce genre, pour leur donner une idée plus juste de ces anciens dialectes : ils ne sont pas la corruption ou la caricature du français ; ce sont des idiomes non moins anciens, non moins respectables que le français, mais qui, pour n'avoir pas été la langue de la capitale, ont été abandonnés à eux-mêmes et prii^és de culture littéraire. Que nos enfants accueillent toujours avec affection et curiosité ces frères déshérités du français ! Une fois qu'ils auront pris l'habitude d'observer les mots, ils feront aussi attention aux idées et aux usages; ce sera un motif de plus pour que l'antagonisme qu'on a follement songé un instant à créer entre urbains et ruraux fasse place à une cordiale et mutuelle sympathie.

C'est ainsi que tous les moyens concourront à enrichir le vocabulaire de l'élève. On a remarqué que nos écoles

jettent tous les ans dans la société une quantité de jeunes gens qui savent lire, mais qui ne lisent point. Les plus belles œuvres de notre littérature sont non avenues poui eux; tout au plus les journaux avec leurs produits frelatés : faits divers, procès criminels, feuilletons, parviennent-ils à captiver un instant leur attention. Si les élèves de nos écoles ne lisent pas assez, c'est que beaucoup de mots qu'ils rencontrent dans les livres n'ont pas pour leur esprit un sens précis et clair. Ils ferment bientôt des volumes dont la pensée se dérobe pour eux. Le temps passé à expliquer les mots ouvrira l'esprit aux idées et aux choses. Par les mots l'homme entre en possession de l'héritage intellectuel de ses ancêtres. Quelles longues et précieuses conquêtes de l'humanité ne représentent pas les noms de vertu^ liberté^ justice^ honneur y charité, droit j devoir y patrie! Mais pour les posséder, il ne suffit pas de les recevoir; on ne les tient vraiment que quand on a refait le travail qui les a créés. Il faut repenser ces mots, il faut savoir ce qu'ils ont coûté d'efforts et de luttes parfois sanglantes, autrement on ressemblerait à l'homme qui porte une dépêche, mais qui en ignore le contenu. Voltaire pendant soixante ans pense, écrit, agit, combat, et cette longue suite d'efforts vient se résumer dans le mot de tolérance^ qui prend place dans notre vocabulaire. Celui de bienfaisance y si familier à nos oreilles, est seulement entré dans la langue au siècle demier, il est dû à l'abbé de Saint-Pierre. Ne serait-ce pas un bel exercice de français, que de faire sentir la différence qui

existe entre la bienfaisance et la charilé? Montrons aux enfants ce que valent ces diamants du langage. Ainsi fait le niaitre de calcul quand, prononçant un nombre, il e xplique ce qu'il renferme et apprend à le décomposer.

Une fois que l'élève aura pris l'habitude de chercher ce q ui est derrière les mots, ce sera pour son esprit un besoin et une règle. 11 voudra vérifier ce qu'on lui propose. Vous for merez ainsi les hommes et les femmes d'un pays qui se gouverne lui-même. Il n'est pas surprenant que l'ense ignement de la langue, pris dans toute son étendue et dans son vrai sens, se confonde avec l'éducation générale, puisque le langage est le principal instrument de comnaunication entre les hommes, et puisque au moyen de la p arole les générations sont solidaires les unes des autres. Voyez quelle chose admirable : à un an, l'enfant bégaye quelques sons et essaye ses premiers pas en trébuchant. Vingt ans après, il pourra prévoir le cours des astres, résoudre en leurs éléments les substances de la nature, et, s'il a appris l'histoire, il a été témoin du passé de l'humanité. Telle est la puissance de l'éducation I Jusqu'à présent ce fut seulement le lot d'un petit nombre ; mais la société fait des eflorts pour que le cercle des privilégiés s'élargisse tous les jours, et nous qui, chacun à notre manière, travaillons à cette grande tâche de l'éducation, nous continuerons à chercher les moyens de la rendre plus complète et plus efficace.

LES

MCÏNES INDO-EUROPÉENNES*

On est convenu d'appeler langtie mère indo-européenne la langue dont sont issus le sanscrit, le zend, le grec, le latin, le celtique, le germanique et le slave, langue qui ne nous a été directement conservée par aucun document, mais dont, grâce à la comparaison et à l'induction, nous pouvons entrevoir, d'une façon plus ou moins distincte, les linéaments principaux. Tous les linguistes, depuis fiopj) et Schleicher jusqu'à MM. Pott et Max Mûller, se sont appliqués à en retrouver quelques traits. Mais c'est surtout dans les dernières années que les travaux relatifs à cette langue se sont multipliés. M. Auguste Fick a publié un dictionnaire de la langue mère indo-germanique, lequel est déjà à sa troisième édition. La méthode suivie par Schleicher, qui place toujours en tète de ses recherches grammaticales la forme mère restituée par hypothèsci a trouvé de nombreux imitateurs. Il ne sera

(1) Journal dei SavanUf 1870.

376 LES RACINES IMDO-EUROPÉfiNNES.

donc pas inutile de soumettre cette méthode, ainsi que les principes qu'elle suppose d'une façon plus ou moins explicite, à un examen critique.

Disons d'abord que cette manière de procéder, quand elle est entourée de certaines précautions, nous parait légitime. Reconstruire une forme vaghantij ils transportent, comme prototype du latin vehunt et du sanscrit vahantij est une hypothèse permise. Un substantif neutre ganasj naissance, race, nous est suggéré, par le sanscrit gancLSj le grec 76V0; et le latin genus. Ce mode de reconstitution a le double avantage de se bien prêter, par sa clarté et par sa brièveté, à renseignement, et d'imposer aux conjectures une forme précise. Mais tout ce que nous mettons dans ces mots dits indo-européens^ se trouvant fourni (comme le nom de la langue elle-même) par les idiomes qui sont venus jusqu'à nous, il est clair que nous ne saurions tirer de cette source aucune connaissance positive. Ce serait renverser l'ordre logique que de prétendre éclairer nos idiomes à l'aide de l'indo-européen. Un avertissement de ce genre paraît presque superflu, tant la chose est évidente : on peut craindre cependant que la simplicité apparente et la commodité de la méthode n'aient fait quelquefois illusion. Ce n'est pas sans doute celui qui crée la langue, ce n'est pas M. Fick, par exemple, qui peut se tromper h cet égard : nous en avons pour preuve les éliminations et les retouches que subit le vocabulaire indo- germanique dans les éditions successives de son livre. Mais quand on voit dans des dictionnaires

latins, comme dans celui de M. Yanicek, figurer des racines indo-européennes, dont on déduit la forme et le sens des mots latins, on sent les dangers du système. Je voudrais, à ce sujet, présenter quelques réflexions. Je laisserai de côté les abus qui ont pu être faits de la méthode de reconstruction, et je la considérerai seulement en ce qu'elle a de légitime et de fondé.

Cette langue mère, dont nous entrevoyons les contours, s'est sans doute développée dans les mêmes conditions que nos langues, et de ce qu'elle ne nous a pas été conservée, nous n'avons pas le droit de conclure qu'elle fût faite autrement que les idiomes dont nous avons une connaissance directe. Telle serait pourtant l'erreur où l'on tomberait si l'on attribuait à la langue mère une régularité qui ne se trouve dans aucune de ses fiiles. Pour commencer par la phonétique, toutes les langues qui ont été parlées pendant un long espace de temps par un grand nombre d'hommes, offrent des variétés dialectales : la langue mère, sur laquelle nous n'avons aucun renseignement positif, mais dont on peut dire avec assurance qu'elle a été maniée durant une série considérable de siècles avant d'arriver au développement grammatical qu'elle présente, a dû également subir le mélange des dialectes. J'en donnerai un seul exemple. Les mots qui désignent le cœur dans nos langues de l'Europe supposent tous un primitif kard. D'autre part, les mots qui désignent le cœur en sanscrit et en zend supposent un primitif ghard. Mais ce qui prouve que

la forme kard n'était pas étrangère aux langues de l'Asie, c'est qu'elle s'est conservée dans le juxtaposé çrad-dhâ qui désigne un acte de foi, ainsi que dans le verbe çrad-dadhâmiy qui veut dire j'accorde mon cœur, ma foi (c'est le latin credo) (1). Nous avons donc deux formes, kard et ghardy dont il serait difficile de nier la parenté, mais qui ne se laissent pas réduire à une forme commune. Probablement l'une et l'autre coexistaient dans la langue mère indo-européenne. Je ne veux pas dire que toutes les variantes dialectales ne doivent pas, en dernière analyse, être ramenées à un type unique. L'erreur, c'est de placer les points de jonction sur un seul et même plan. Un certain nombre de ces formes dialectales ont pris naissance antérieurement à la langue qu'à l'aide de nos comparaisons nous pouvons reconstruire, de sorte que la phonétique selon laquelle ces variantes se sont produites, nous échappe.

Si l'on garde ce principe présent à l'esprit, on s* explique la présence de certaines formes dont il est impossible, d'après les règles connues, de montrer la parenté, et qui semblent pourtant appartenir à une origine commune. Je citerai comme exemples les mots qui désignent les ongles : nakha en sanscrit, naga en lithuanien, et d'autre part &vS en grec, unguis en latin ; le nombril : nâbhi en sanscrit, nabalo en vieux haut-allemand, tftfokoç en grec, umbilicus en latin. Quelques mots qu'une vraisemblance

(1) Cette belle étymologie est due à M. James Darmestetor, -dans les Mémoires de la Sodélé de linguiitiquet t, III, p. 52.

parlant plus haut que les règles de la phonétique nous invite à identifier, comme Mç et deusj comme ^a et dvâr, doivent sans doute s'expliquer par le mélange des dialectes au sein de la langue mère.

Mais ce n'est pas seulement pour la prononciation qu'on a imaginé sans motif une régularité idéale. Dans toutes les langues sans exception qui sont directement observables, nous rencontrons des mots dont l'étymologie s'explique par le secours de la langue où ils se trouvent, et d'autres mots qui sont inexplicables ou qui ont besoin, pour être analysés, d'être rapportés à une période phis ancienne. Nous devons penser qu'il en était de même dans la langue mère : elle sortirait tout à fait des conditions ordinaires si tous les mots qui la composent étaient également transparents. C'est ce que paraissent avoir oublié quelquefois nos modernes linguistes, qui, non contents de poser la forme indo-européenne, veulent aussi en donner chaque fois l'étymologie. S'agit-il, par exemple, du mot at;»-s, brebis? Ce substantif a existé dans la langue mère, puisque nous le rencontrons en sanscrit sous la forme avt-s, en grec 6%, latin ovw, lithuanien avis, irlandais ou Mais s'il n'est nullement téméraire d'affirmer Texistence du mot dans un temps antérieur à la séparation de nos idiomes, la recherche de l'étymologie nous transporterait dans une période beaucoup plus reculée et sur un terrain moins solide : Y Indo-européen qui nommait avis la brebis pensait probablement, en la nommant, à une brebis, et à nulle autre chose. Si nous voulons con-

naître la racine renfermée dans ce substantif, nous franchissons une nouvelle série de siècles et nous faisons de l'étymologie anté-indo-européenne. C'est ce que nous parait faire M. 6. Curtius quand il suppose que la brebis est nommée d'après sa douceur, et quand il identifie son nom avec l'adjectif sanscrit aviy bienveillant, &vorable; c'est ce que fait M. Auguste Fick, quand il rattache le mot à une racine av^ marcher, dont l'existence, pour le dire en passant, nous pamit bien problémalique.

Ce que nous venons de dire pour la brebis n'est pas moins vrai pour le bœuf ou pour le taureau. Faut-il croire que la vache a été nommée gâiis d'après l'idée de marcher, et le taureau ^f/^ura, d'après l'idée d'être debout ou d'être fort? A moins de se représenter l'Arya sous les traits d'un autre Adam donnant des noms aux oiseaux des cieuxet à toutes les bêtes des champs, il faut supposer sans doute, qu'en même temps qu'il a hérité de ces animaux, il les a trouvés déjà bien et dûment pourvus de leurs dénominations. Qu'on fasse la part aussi large qu'on voudra au rajeunissement du langage, lequel substitue des termes nouveaux, ordinairement des adjectifs, aux anciens noms devenus inintelligibles, ce rajeunissement n'est pas tel qu'il ne subsiste beaucoup d'anciens mots. C'est ainsi que nous avons encore en irançais les noms de bœuf et de taureauj et qu'en allemand on a die kuhy der stier^ c'est-à-dire les anciens termes. On peut donc croire que gâus et sthûra sont un vieil héritage, de sorte que la ressemblance avec les verbes gamj aller, et

LES RÂCINE.S INDO-EUROP££NNËS. 381

sthâj être debout, se borne peut-être à une simple coïncidence de son. Je laisse de côté à dessein la possibilité d'un emprunt fait à une autre famille de langues, qu'on n'a cependant pas le droit de perdre de vue.

Prenons encore le mot ukshatiy bœuf, dont l'antiquité est assurée par le sanscrit d'une part, et d'un autre côté par le gothique auhsa; qu'on le ramène à uksh^ grandir, ou à uksh, arroser, féconder, de toutes manières on l'interprète par deux verbes beaucoup plus récents, à ce que je crois, que le nom de l'animal. Même observation pour le cochon (su) qu'on a rattaché à l'idée de fécondité, l'oie (ghansuj hanaa) ainsi nommée, a-t-on dit, parce qu'elle a le bec ouvert O^a^v»), et le bétail en général (paku^ paçu)^ qui viendrait de l'idée de prendre ou d'attacher .

Je viens à une autre classe de mots qu'il ne serait pas moins dangereux de vouloir tous expliquer à l'aide des verbes restés en usage. Ce sont les noms qui désignent les différentes parties du corps. L'entant, parmi ses premières acquisitions linguistiques, apprend à nommer sa bouche, son nez, ses oreilles, ses yeux, ses mains, ses pieds; il en a été probablement de même dans cette période, et l'on n'avait sans doute pas attendu jusque-là pour trouver des noms à ces organes. Il serait donc bien imprudent d'affirmer que le verbe sanscrit })ad, marcher, a servi à désiper le pied; le contraire, à savoir que le verbe sanscrit padaliy il marche, est dérivé du substantif, est tout aussi possible, d'autant plus que les verbes correspondants dans les langues de l'Europe paraissent faire

défaut. M. Fick cite le latin pessum {daté) qu'il rapproche de rinfinitif sanscrit pattum : mais pessum^ ainsi que l'indique l'expression pessum de^icere^ renferme la même contraction que susum, prosa, et doit être rapporté aa verbe latin pervertere. La dent est-^Ue appelée danl parce qu'elle est la mangeuse : {a)danty ou parce qu'elle est celle qui sépare et qui déchire ((tô, diviser)? Je croirais aussi volontiers que dani était déjà un appellatif, un nom dont la signification étymologique est oubliée, comme notre français denit et l'anglais iooih. On peut dire pareille chose pour les joues {ghanu^ hanu)^ la bouche {âs)^ le nez {nâs^ nâsâ)y la tète {kar)^ le bras {bâhu)^ l'épaule {amsa)^ le foie {jakart)y la chair {kravas)^ le corps (karpus). Du moins, toutes les étymologies qu'on a proposées pour ces noms paraissent-elles bien cherchées.

Les degrés de parenté ne sont pas non plus de ces mots qu'on se résoud facilement à changer, pour les remplacer par d'autres qui soient tirés des verbes actuellement en usage. Aucune étymologie satisfaisante n'a été présentée pour les noms de svasaty la sœur; snushâj la bru ; dêvary le beau-frère ; napât^ le petit-fils ; çvaçuray le beau-père; çvaçrûy la belle-mère. Quelques philologues ont cru devoir chercher en sanscrit Tétymologie de ces mots ; ainsi napât , le petit-fils, a été expliqué par na-patiy celui qui n'est pas [son] maître; svtisar la sœur, par sva-stri^ sa propre femme (1); dêvar^ le beaufrère, par le verbe sanscrit dêvati^ il joue, et M. Delbrûck a découvert, dans ce jeune frère amusé par ses

belles-sœurs, une idylle indo- germanique. Mais c'est montrer une grande confiance dans les ressources que le vocabulaire indien met entre les mains de Tétymologiste. Les deux termes pour lesquels on peut avec le plus de vraisemblance admettre l'explication généralement adoptée, sont ceux du père et de la mère, patar ou pitar étant le protecteur, et mâtar celle qui met au monde. Mais à côté de ces deux termes, qui sont, comme genitor ou parens en latin, des créations nouvelles du langage, la plupart des idiomes en ont conservé d'autres, telle que atiaj père, en gothique; attâj mère, en sanscrit, qui sont probablement les anciennes dénominations.

J'en dirai autant, sans m'y arrêter, pour les noms qui désignentle feu {agni)^ la neige {ghima et ghjâ)y le nuage {nabha$)j la campagne (ravas). Aucun de ces mots ne me semble pouvoir s'expliquer à l'aide des verbes restés usités. Il en est de même encore pour quelques qualités essentielles des corps, telles que garuj lourd; laghuy léger; varuy large; nat;a, nouveau, ainsi que pour les divers âges de l'homme : juvan^ jeune; vira, nar, homme; sanuy vieux. Quelques produits de la civilisation et de l'industrie humaines semblent protester également contre l'âge trop récent qu'on leur attribue, en les voulant expliquer par des racines encore vivantes; je citerai: dam, la maison ; ajas^ le métal, l'airain, sans compter quelques termes abstraits, qui représentent les premières conquêtes de la moralité humaine, comme apaSy le travail; râ, la propriété ; jaus, le droit.

Je viens maintenant à une série de mots que l'intérêt public dut défendre contre tout remplacement une fois qu'ils eurent été trouvés : ce sont les noms de nombre. Depuis plus de trente siècles, sauf quelques changements insignifiants, les langues de notre famille comptent de 3 à 100 par les mêmes mots, et elles continueront probablement à le faire aussi longtemps qu'elles dureront. Pour la même raison, nous devons penser que ceux qui créèrent notre système grammatical ont respecté les noms de nombre qu'ils trouvèrent en usage. A moins de supposer que l'homme ne savait pas encore compter de 1 à iO, il faut bien admettre que ces termes dva^ tri^ katur, etc., sont antérieurs à la période où furent jetées les bases de notre grammaire. C'est donc une entreprise bien risquée de chercher dans le vocabulaire sanscrit ou grec l'explication de ces termes, comme le fait, par exemple, M. Goldstûcker, quand il voit dans pancan^ cinq, un parent du sanscrit paçcâtj après, ou dans saptarij cYrra, un participe du verbe sap^ eito^taj, suivre, probablement parce que le nombre sept suit [les six premiers]. Le seul nom de nombre qui change est le nombre un^ à cause de la facilité avec laquelle il se confond avec les pronoms. Le nombre deux semble emprunter sa signification à la désinence duelle ; mais ce qui a fait choisir les mots dva et ambha pour porter cette désinence, c'est sans doute qu'ils étaient déjà précédemment employés comme nombre signifiant deux. On a fait ressoitir souvent la ressemblance du nombre dix {dakatij dàçan) avec les mots signifiant

doigts (^(xxTu>oc, digiti). Si cette parenté existe, on en peut tirer deux renseignements : le premier, c'est que dak, ou quelque forme de ce genre, a été le plus ancien nom des doigts ou de la main ; le second, c'est que le nombre dix n'a pas été pris dans une autre famille de langues, d'où la présomption pour la série des neuf nombres précédents qu'elle n'a pas été empruntée. Les coïncidences qu'on a souvent signalées avec la famille sémitique, où l'on a, par exemple, l'hébreu shêsh^ six, shebà^ sept, devraient dès lors être expliquées comme remontant à une époque anté-grammaticale où les deux familles étaient encore confondues en une seule.

Qu'il nous soit permis de citer ici quelques lignes qui n'ont pas été écrites par un linguiste, ni en vue d'une question de linguistique, mais qui n'en trouvent pas moins leur application :

€ On raisonne trop souvent comme si le genre humain finissait et commençait à chaque instant, sans aucune sorte de communication entre une génération et celle qui la remplace. Les générations, en se succédant, se mêlent,

s'entrelacent et se confondent Un peuple, à moins

qu'il ne soit exterminé, ou qu'il ne tombe dans une dégradation pire que l'anéantissement, ne cesse jamais, jusqu'à un certain point, de se ressembler à lui-même, t

C'est l'un des rédacteurs de noire Gode civil, c'est Portalis, qui parlait ainsi, faisant allusion aux théories trop idéales de législation et de droit qui avaient eu cours de son temps. Nos linguistes ont quelquefois raisonné i

la manière de ces théoriciens du xviii* siècle, comme si, à un certain moment, rien n'avait survécu des âges pré-

cédents, et comme si le langage avait été créé en une fois et sur un modèle unique. Nous ajouterons quelques mots de Guillaume de Ilumboldt, qu'il n'a pas écrits non plus en songeant à la question qui nous occupe, mais qui peuvent également s'y appliquer : t Comme chaque langue reçoit sa matière première des générations précédentes, l'activité intellectuelle consistant à créer l'expression des idées est toujours tournée vers quelque chose qui est déjà là : elle ne produit pas, elle transforme. »

Je viens maintenant à quelques faits de grammaire. Nos linguistes ont pu sourire avec raison de Gottfried Hermann expliquant, d'après la philosophie de Kant, la signification des cinq cas de la déclinaison grecque : on n'a pas eu de peine à montrer que cette déclinaison fort remaniée, fort réduite, a dû reporter sur les cas qui survivent la fonction de ceux qu'elle a perdus. Mais n'est-ce pas retomber dans un défaut analogue, que de cherdier quelle était, dans la langue indo-européenne, la fonction primitive du génitif ou du datif? La déclinaison à huit cas que Schleicher reconstruit dans son Compendium n'est sans doute pas tout ce que la race avait essayé en ce genre. Puisque nous voyons que, dans toutes nos langues, la déclinaison ne cesse de s'appauvrir, il est assez naturel de croire que la langue mère, subissant les mêmes conditiens, n'avait pas hérité de toutes les richesses des âges précédents, et qu'elle avait déjà attribué aux désinences

casuelles dont elle dispose certaines fonctions dévolues primitivement à d'autres désinences. La recherche de ridêe fondamentale exprimée par chaque cas, n'est donc guère plus à sa place dans cette période que dans la période védique ou homérique. On peut même aller plus loin. Je ne pense point qu'il y ait eu jamais, à un moment quelconque du passé anté-historique, une heure de perlection où la déclinaison eût répondu exactement à un ensemble de notions logiques. Le langage nous représente une longue suite de tentatives à moitié réussies, à moitié avortées, qui se mêlent et qui se combattent, de sorte qu'en tout temps, même à l'époque où elle était encore en voie de croissance, la déclinaison avait déjà dû éprouver des pertes et cacher des blessures. A plus forte raison dans une période aussi voisine que ceHe où nos conjectures peuvent atteindre. Si la signification du datif, en sanscrit comme en grec, ne se laisse pas facilement réduire à une fonction unique, si l'instrumental cumule en même temps le rôle d'un sociatif , il ne faut pas perdre de vue que chacun de ces cas a pu assumer la fonction d'un ou plusieurs autres cas irappés de mort à ses côtés.

Ea général, quand on voit dans l'histoire un mouvement qui s'effectue au premier moment où il nous est donné de commencer nos observations et qui se prolonge ensuite durant une notable série de siècles, il serait hasardeux de croire que ce mouvement avait pris naissance tout justement à l'époque où les faits deviennent pour nous observables. Une langue qui marche

jM8 L£S RACINES INDO-EUROP£ENN£S.

vers rappauvrissement des désinences casuelles depuis les premiers textes où nous pouvons l'étudier, avait sans doute commencé à éprouver des pertes avant le jour où furent composés les premiers hymnes védiques. Même on aurait peine à comprendre qu'un idiome qui se serait mis en frais pour trouver un mécanisme aussi ingénieux que la déclinaison, eût borné ses créations en ce genre à sept ou huit désinences. Ce sont les derniers survivants, eux-mêmes destinés à périr, que nous apercevons : mais leur nombre a dû être plus grand dans une période plus ancienne; le groenlandais, le finnois, le basque montrent quelle peut être la productivité du

langage quand il tourne ses facultés d'invention de ce côte.

S'il fallait quelque chose pour nous en convaincre, ce serait la variété des désinences qu'on rencontre i un seul et même cas. Quand un cas vient à disparaître, il ne périt pas matériellement tout entier, mais il repasse une partie de son avoir à ses collègues. C'est parce que le datif-ablatif pluriel, en latin, a hérité des désinences d'un ou plusieurs cas sortis de l'usage» qu'il présente des désinences aussi dissemblables que dominis et avibus; pour la même jraison, on trouve au locatif sanscrit pad-i et vadhv'âm. On peut encore citer les génitifs latins /bmîlias et familÙBj les nominatifs pluriels sanscrits martiicis et tê. En général, quand on trouve dans une langue cette bigarrure de désinences, il faut admettre ou bien que le langage avait créé un certain nombre de flexions syno-

LES RACINES INDO-EUROPÉENNES. Slf9

nymes, ou bien que les épaves d'une forme grammaticale ont été recueillies par une autre forme. Des deux explicationsy c'est tantôt Tune, tantôt Fautre qui convient. Mais, en ce qui concerne la déclinaison, nous pensons que la seconde est le plus souvent à sa place, parce que la déclinaison, sous l'action d'une nouvelle syntaxe, est un mécanisme qui, dès les plus anciens temps que nous pouvons observer, est en voie de se dissoudre, et dont les pièces deviennent peu à peu inutiles. A l'époque de la séparation, le travail de désoi^anisation était déjà commencé, de sorte que chaque langue a emporté avec elle, outre les cas qu'elle emploie, quelques débris qui ne font point partie de la déclinaison régulière. Telles sont, en grec, les formes comme I^c, jSin^M, ou comme olxoo'c, xux^ioot.

Ce serait donc s'écarter des saines données de l'expérience, que de dresser pour la langue mère des paradigmes parfaitement réguliers, comme on les trouve dans 'a Grammaire de Scbleicher. On a souvent appelé la déclinaison un organisme : mais ces sortes de métaphores ne peuvent qu'induire en erreur; la déclinaison est un système, une création successive où il est aisé d'apercevoir des lacunes et des surcharges, et où des matériaux fort différents d'ancienneté ont été mis en œuvre. Quand, par exemple, on rapproche l'un de l'autre les deux adverbes apUy hors de (grec àirô), et apiy vers (grec m), et de même na^ et mpiy àva et M, on entrevoit un mécanisme plus ancien et plus imparfait, qui a précédé la

déclinaison classique. Quelquefois même on retrouve encore les anciennes flexions à la base des flexions nouvelles. En voici un exemple.

Nous avons en sanscrit des adverbes en tasj comme aiaSfjataSj kutas^pûrvalas^ svargataSy maltas, Ivattas^ abhitasy paritas. A ces adverbes correspondent les adverbes latins : intus, subtuSy funditusy antiquitus^ pnmitu^y radicitus. On a de même en grec hxéç et htôç, et en slave otu. La syllabe tas est, à ce que je crois, une forme déclinée du thème pronominal ta. Nous avons ici un s servant à marquer Tablatif ou le génitif. Sont formés de même les adverbes sanscrits adhas^ ados, puras. Cette flexion a-t-elle disparu absolument de la déclinaison régulière? Je ne le pense point. Elle se trouve dans les pronoms sanscrits nas^ vas (1), on la reconnaît dans les formes telles que kavês, sûnôs; elle est adjointe au pronom féminin jâ dans les génitifs comme çwajâ-s (2), et je la retrouve enfin, mais cette fois suivie de la syllabe ja^ dans çiva-s-ja.

Cet exemple nous montre combien les éléments employés dans les flexions casuelles sont loin d'être tous du même temps. L'analyse doit essayer de reconnaître les couches successives, comme on a commencé de le &^^ dans la conjugaison ; il ne viendra à l'esprit d'aucun pb'

(1) Na» et vat servent non-sealenieiit de génitif, maif de dati/ et à^is»satif. Mais on sait par les ad?eri>es que les formes sorties de U déclin»^ régulière prennent facilement une signification indéterminée.

(2) C'est le môme s qui termine les géniiiili grecs comme rjf^^* ^

lologue de regarder comme contemporains les aoristes ajâsisham et abudham. C'est pourtant en un défaut de ce genre que sont tombés ceux qui ont expliqué les génitifs en sja par un thème pronominal s/a, et qui, avec plus d'ingéniosité que de justesse, ont rapproché èr,iioto des adjectifs comme ^itâatoç. Dans açvas-ja^ la première partie açvas est la plus ancienne; il est même probable que cette formation remonte à un temps où le nominatif n'existait pas encore. Ce cas, ainsi que l'accusatif, loin de devoir être tenus, comme ils le sont par M. Curtius, pour les deux phis anciens de la déclinaison, me paraissent les plus modernes : c'est ce que j'induis de la forme renforcée que présentent beaucoup de thèmes au nominatif et à l'accusatif, ainsi que de la différence qui existe à ces deux cas entre le masculin et le neutre, différence qui manque aux autres cas delà déclinaison.

Si la déclinaison était l'organisme dont parlent quelques philologues, on devrait s'attendre, entre les cas du singulier et ceux du pluriel, à un certain parallélisme. Il n'y aurait aucune raison pour que le même exposant, qui marque au singulier la relation ablative ou génitive, ne se retrouvât pas à l'ablatif ou au génitif pluriel, avec cette différence qu'il serait accompagné de l'exposant de la pluralité. Schleicher a, en effet, supposé quelque chose de semblable ; il a cru reconnaître que les cas du pluriel se formaient des cas du singulier par l'addition du pronom sa, en sorte que le nominatif pluriel, par exemple, aurait , été exprimé par sa + sa, celui-ci [et] celui-là. Mais il

392 LES RACINES INDO-£l]ROP£ENMES.

suffit de parcourir les paradigmes de la déclinaison, pour s'assurer que cette théorie ne va pas sans de grands tiraillements, et que finalement elle ne s*applique, tant bien que mal, qu'à un petit nombre de formes. Quelle parente découvrir entre le génitif singulier marutas et son pluriel marutâmy entre le locatif singulier maruti et le pluriel marutsu. On voit bien clairement ici que la * langue se sert d'éléments disparates, soit que rélémeol correspondant ait péri, soit qu'une répartition ait spécialement affecté au pluriel des flexions qui, dans le principe, servaient indifféremment pour les deux nombres. Quand on relit le brillant travail de Guillaume de Humboldl sur le duel, on touche du doigt le défaut d'une école qui était disposée à s'exagérer la portée logique et l'harmonie primordiale des formes grammaticales. L'idée du nombre parait avoir trouvé son expression assez tard dans la déclinaison, sans quoi celle-ci aurait pris un tout autre tour. On devine la perturbation que cette idée, quand le langage commença à lui chercher une expression, dut porter dans l'ancien système de la déclinaison, et quel remaniement nécessita l'introduction d'une catégorie grammaticale nouvelle. C'est donc une entreprise à peu près sans issue de chercher, comme l'ont fait beaucoup de lioguistes contemporains, l'étymologie des désinences. Expliquer les cas de la déclinaison indo-européenne au nîoyen des prépositions restées en usage ou des racines pronominales qui nous sont parvenues, c'est s'exposer i de nombreuses chances d'erreur, parce que ce m^'

nisme n'est pas de la langue indo-européenne, mais d*un âge -antérieur. Je rappelle seulement les cas en bhiSf bhjam^ bhjaSy bhjâniy dans lesquels on découvre un élément commun bhi dont la langue indo-européenne, hors de là, ne fait plus aucun usage. Au lieu de placer, avec M. Curtius, la formation de la déclinaison dans un temps relativement récent, je pense donc qu'il faut la reporter à une époque très-reculée : c'est de beaucoup la portion la plus obscure de nos idiomes.

Parmi les fleiions, si l'on veut trouver ce qu'il y a de plus archaïque, je crois qu'il faut s'adresser aux pronoms, et particulièrement aux pronoms personnels, qui témoignent déjà de leur antiquité par leur indifférence au genre. Des formes comme mamay tava, mé, (é, ma, tvâ^ majâ, tubhjam^ nas, vas^ nâuj mm, asmat^ asmêy doivent compter parmi les débris les plus vénérables de la déclinaison. De même que la flexion, peu à peu délogée de nos langues modernes, trouve son dernier asile chez les pronoms, de même il est à supposer qu'elle a pris naissance parmi eux.

J'arrive à la conjugaison, qui présente moins d'obscurité. Cependant, ici encore, nous retrouvons des difficultés causées par la différence d'âge des éléments mis en œuvre; ceux qui ont pensé que la conjugaison s'expliquerait tout entièr&par les pronoms que nous livrent nos idiomes n'ont pas raisonné autrement, au fond, que les philologues de la vieille école, expUquant 1'» de f«?« par le pronom ey«!>. Je commencerai par les désinences du pluriel.

On sait que les idées nouSy vom^ sont assez complexes :

dans beaucoup de langues, surtout dans les langues

. encore jeunes, il existe plusieurs mots pour exprimer

chacune de ces idées. M. Frédéric Mùller raconte This-

loire d'un missionnaire anglais qui, prêchant un jour dans une île de la mer du Sud sur le péché et sur la grâce, s'écria : c Nous sommes de grands coupables! > Et là-dessus il énumère les péchés auxquels, en tous pays, l'humaine nature a trop d'inclination. Mais il se servit du pluriel au lieu d'employer l'omniel, en sorte que le pronom nous parut se rapporter exclusivement aux missionnaires, et que l'impression à produire sur les indigènes fut manquée. Pour créer le pronom nous, diverses combinaisons sont possibles, telles que mot et lot, moi et ily moi et ceux-ci. 11 est donc peu surprenant que nous trouvions dans la conjugaison une désinence masi masi qui n'offre aucune ressemblance avec les pronoms pluriels de la première personne. Cependant, l'on s est donné assez de peine pour expliquer ce masi à Taide de asmaty ou de ma + /va, et il n'est artifice de phonetique qu'on n'ait essayé. Non-seulement mast peut venir d'un pronom pluriel qui ne nous a pas été consene, mais la désinence moyenne m^dhê nous met sur la votf d'une troisième forme. Il subsiste encore dans la déclinaison une preuve de cette surabondance de pronoms, puisque nous trouvons, à côté de asm^t^ le pronom «^> qui ne paraît être d'aucun emploi pour la flexion du verbe. La même observation s'applique à la seconde pc '

sonne : quel rapport y a-t-il entre V'^ 6t la désinence de féptrty fiptaQtl Je ne veux pas nier pour cela l'origine pronominale des flexions verbales. Mais on peut être partisan de la théorie de l'agglutination sans croire que tous les morceaux qui ont été joints ensemble doivent encore se trouver sous la main.

Même au singulier, les tentatives pour ramener au pronom tvam les désinences qu'on a dans bharasi et dans çrtidhi ne sont pas sans présenter de grandes difficultés. Les deux seules personnes qui s'expliquent facilement sont la première {as-mi) et la troisième {as-tt). De là est partie toute la théorie de Bopp, qu'on a cru trop aisément pouvoir vérifier sur l'étendue entière de la langue.

Ces deux désinences elles-mêmes peuvent donner lieu à une observation. Il est remarquable qu'à côté de la première personne tliUy ^i%»fAi, le grec en ait une autre >^«>t it^tù, qui ne s'explique point, comme on l'a cru trop aisément, par la chute de la syllabe mt, mais qui parait être jetée dans un autre moule. A la troisième personne, ^yu n'est pas non plus sans causer quelque doute ; car on ne voit pas comment un primitif Hym aurait donné cette forme (1). D se pourrait donc que les désinences mi et ^i, les deux seules qui ne présentent point de difficulté, fussent aussi les plus modernes. On a plus d'un exemple de

(1) G. GurtiuB {Dos Verbunit l, p. 60) suppose comme intermédiaires X^YtiTi, Uytix. Mais poimiuoi \\ final serait-il tombé dans cette conjugaison, tandis qu'il reste dans les verbes en (ai?

flexions pronominales ainsi ajoutées après coup : Tallemand, au moyen âge, a failli se donner une seconde personne wirstUj hdstu.

Dans la théorie des suffixes, l'idée qu'on atteignait les premiers éléments de la parole n'a pas fait commettre moins de méprises. Quelques linguistes, et Schleicher i leur tête, semblent croire qu'on ne saurait réduire les suffixes à des syllabes assez simples et assez faciles. Ainsi tra est expliqué comme étant pour ta + ra^ ska pour sa + ka. Cependant quelques suffixes résistent à cet émieltement, par exemple celui du comparatif jatiSy qui est fort ancien, puisqu'il se retrouve dans toute la iamille, puisqu'il se joint immédiatement à la racine et puisqu u est contenu dans le superlatif tsto. Loin d'esquiver ces sortes de difficultés, il convient d'y insister, pour prouver que la langue indo-européenne, conforme en ceci aux autres langues, ne rend point compte de tous les éléments qu'elle emploie. Parmi les composés, il en est qui contiennent des mots remontant à une époque antérieure, et dont le souvenir, à l'état simple, s'est perdu. Bopp ^'^' site pas à reconnaître le substantif divas^ jour, dans la seconde partie de l'adverbe signifiant hier : sanscnl, hjas; grec, ^iç] latin, heri; gothique, gistra. Cependan un adverbe d'usage aussi fréquent a fort bien pu n^ P^ attendre la formation du mot divas.

Je passe maintenant aux racines. Jusqu'à quel poi^ a-t-on le droit de parler de racines latines, grecques» sanscrites, puisque ces langues n'ont pas l'habitude d eni-

ployer des racines nues, mais seulement des mots formés et fléchis? On ne saurait évidemment parler de racines sanscrites, latines ou grecques que d'une manière un peu abusive et impropre : on peut seulement dire que nous sentons la présence des racines à l'intérieur des mots où elles sont placées. Ainsi en grec la racine yn se sent dans lycvrro, yiywa, ys)tiwp^ yéwç; BTi latin, la raciue fiec s'aperçoit dans necare, nex^ pernicies. Dans toutes les langues que nous connaissons, il nous faut dégager la racine soit par ranalyse grammaticale, soit par une sorte d'instinct dû à une longue habitude. Mais la langue mère indo-européenne ne se comporte pas, à cet égard, autrement que le grec, le latin, le sanscrit ou le slave. Elle emploie des mots : elle n'emploie pas de racines unes. Toutes les formes comme iy^iro, ytyoya, nex^ neco auraient leur forme correspondante dans la langue mère. L'expression de racine indo-européenne est donc aussi impropre que celle de racine grecque ou sanscrite : ou plutôt le mot indoeuropéen est à tort employé par les linguistes en deux sens différents, et il désigne tour à tour deux périodes fort éloignées Tune de l'autre, suivant que nous l'appliquons à l'époque précédant immédiatement la séparation des idiomes ou aux temps anté-grammaticaux. Pour éviter cette confusion, j'appellerai cette dernière période la période monosyllabique (1). M. 6. Curtius a essayé de

(1) Dans an lÎTre dont les idées, sur certains points, se rapprochent des nôtres {Principleg of comparative pkUology, 2« édition. Londres, 1875), M. Sayce met en doute le monosyllabisme des racines indo-européennes :

montrer combien de couches il faut traverser pour ar river de la période monosyllabique jusqu'à la période indo-européenne. On peut ne point partager Topinion du savant professeur de Leipzig sur Tordre de succession et sur le rapport chronologique de ces différentes couches: mais où tout le monde tombera d'accord , c'est sur le long espace de temps qu'il a fallu pour ces évolutions. Une forme telle que adikshaty il montra, en grec lî^ccfc, aoriste de la racine dikj montrer, a exigé le travail continu d'une longue suite de siècles.

Il est bon de garder présente à l'esprit une distinction si essentielle. Autrement on s'exposerait à plus d'une sorte d'erreur. Pour commencer par le côté phonétique, je crois que s'il est possible de nous représenter à peu près le son des racines de la langue indo-européenne, le son qu'avaient ces mêmes racines dans la période monosyllabique est beaucoup plus difficile à déterminer. Do exemple fera mieux comprendre ceci. On sait que nos dictionnaires de racines contiennent un bon nombre de racines homophones : ainsi nous avons une racine kar, faire (latin creare)^ une autre racine ter, mélanger, verser

« La tendance du langage étant plutdt d'user et de contracter les mots 40^ de les étendre et de les accroître, s Et il ajoute que certaines rseioeii comme celle du verbe loqu-or, eussent été impossibles à pronooeer. Os va voir que ce dernier argument n*est pas très-solide, car il impl)^ que nous pouvons nous faire une idée exacte de la prononciation 4^'^' vaient les racines à une époque si reculée. Sans vouloir nier la V^' bilité d'une transformation qui aurait abouti au monosyUabisine, n^^ croyons qu'U faut attendre, pour radmettre, des preuves plus ^^^ cantes. Il serait assez eictraordinaire que pas un ancien dissyllabe n*^ survéeu.

(grec xs/x&yyuftt), une troisième racine kar^ couper, séparer (latin cernere). Il n'existe aucun danger de confusion, car ces racines, qui se retrouvent toutes les trois en sanscrit, ne s'y conjuguent pas de la même manière. Comme la langue indo-européenne dispose des mêmes richesses de flexion, le danger de confusion n'existe pas davantage pour cette langue. Au contraire, si nous franchissions les siècles et si nous remontions à la période monosyllabique, nous nous trouverions en présence de trois monosyllabes kar à. sens fort différents, sans parler du substantif kar qui v€ut dire tète. Mais quoiqu'il reste encore, pour distingaer ces homonymes, la ressource du geste, je crois qu'on aurait tort de raisonner 4e la sorte. Durant le long espace de temps qui sépare de la langue indo-européenne, rage monosyllabique, l'altération phonétique n'a pas dû manquer de faire sentir son influence. Il est même à présumer qu'elle a dû s'exercer pendant cette période d'une façon toute particulière. En eflet, s'il y a eu dans l'histoire de nos langues une révolution importante, c'est celle qui a produit le système de la conjugaison et de la déclinaison. Or, l'expérience nous apprend que des créations de ce genre ne vont jamais sans compensation : là où la syntaxe se perfectionne, les flexions s'oblitèrent; quand la construction devient plus rigoureuse, on ne donne plus le même soiii à la prononciation de chaque mot. Mais aucun de ces &its n'est comparable en importance au changement qui se produisit quand un appareil grammatical comme celui que présente notre famille de langues com-

mença d'être formé. L'usage de ces suffixes et de ces désinences qui, en s'ajoutant à la racine, la déterminent et la nuancent en tant de façons, ouvrait un âge nouTeau, qui devait faire négliger les ressources plus imparfaites de l'âge précédent. On commettrait donc une sorte d'anachronisme en prêtant à la période monosyllabique la phonétique relativement simple de la langue indoeuropéenne. Ce qu'on appelle l'altération phonétique n'étant en général qu'un adoucissement des sons, il est à supposer que les sons les plus difficiles se perdirent lorsque le langage, ayant inventé la flexion, put renoncer à une partie de ses moyens d'expression antérieurs. On voit combien est téméraire la confiance de ceux qui prétendent reconnaître dans nos racines, telles que les livre la langue indo-européenne, un écho de l'impression q«c le monde extérieur aurait faite sur les ancêtres de la race (1). Retrouver des onomatopées ou des cris naturels dans ces syllabes, qui sont déjà usées par le frottement des siècles, c'est recommencer d'une autre manière te Cratyle.

Je ne songe pas à contester le rôle de ronomalopéedans la formation du langage. Mais il en est des mots comme de ces blocs de rochers que les rivières, au commence ment de leur course, arrachent des montagnes et emportent avec elles; déjà à la moitié du voyage, ilâ ont perdu leurs aspérités, et ils finissent par être ces galets ronds

(1) C'est ce que fait, par exemple, Heyie, à propos des racines i<«» **** debout; i, aUer, etc.

LES RACINES INDO-EUROPËENNES. iOl

et polis que lave et amincit sans cesse la mer. Si nous croyons parfois entendre dans certains sons de nos idiomes une imitation des bruits de la nature, nous devrions nous rappeler que les mêmes bruits, dans d'autres langues, sont représentés par de tout autres sons, dans lesquels les peuples étrangers croient également sentir des onomatopées : de sorte qu*il serait plus vrai de dire que nous entendons les bruits de la nature, à travers les mots auxquels notre oreille est habituée depuis l'enfance.

Pour faire toucher du doigt le danger qu'il y a à confondre la période monosyllabique avec la période indoeuropéenne, je rappellerai la formule que Schleicher a cru pouvoir donner des mots de nos langues : fi« s. Le x placé comme exposant auprès de R (racine) fait allusion au renforcement (gouna ou vriddhi) de la voyelle radicale. Il semble que cette faculté de changer un a en ây un t en é ou âî, un u en â ou au, soit propre à la racine. Le regrettable linguiste, en inventant cette formule qu'il oppose à jRs, formule des langues finnoises, présente comme une faculté inhérente à la racine ce qui est certainement postérieur à la formation des mots : tout porte à croire que le gouna et à plus forte raison le vriddhi n'ont commencé d'exister qu'à partir du moment où la racine s'est adjoint des suffixes. Il n'y a pas de raison pour poser une formule qui mentionne spécialement ce phénomène. On pourrait aussi bien choisir une formule qui ferait allusion au changement de tnan (latin memini) en mnâ (grec fUfAvridma), ou de dam (iwâtS) en ^fni {&^iiyixoç).

402 L£S RACINES IiNDO-ëUROPELiNKëS.

Schleicher transporte ici dans la période monosyllabique ce qui appartient à la langue indo-européenne.

C'est par une confusion d'un autre genre qu'à divei^s reprises on a essayé de distinguer parmi les racines plusieurs couches d'âge plus ou moins reculé, suivant que la racine est composée d'un plus ou moins grand nombre de lettres. Ceux qui se sont livrés à ce travail se laissaient conduire par l'idée qu'ils touchaient aux commencemenls de la parole humaine. Ainsi M, Fick, dans son ouvi-aïC, déclare que les seules racines primitives sont les racin s d'une, deux ou trois lettres, telles que t, aller; (te, donner; adj manger; sta^ être debout. Tout ce qui dépasse cette longueur ou sort de ce modèle n*est pas urwunel M. Max Mùller, dans le tome I de ses Lectures sur te science du langage, établit pareillement une division entre les racines primatreSy telles que t, adj da; secondaires, comme tud, frapper; tertiaires^ comme ?'«> couler; spak, voir; spand, étendre, c Les racines primitives, dit l'éminent indianiste, sont les plus imporlanies

pour l'histoire des commencements du langage; mais leur force d'affirmation étant généralement trop indéterminée pour satisfaire aux progrès de la pensée, elles odI bientôt été envahies et presque supplantées par les r*' cines secondaires et tertiaires, i

Les linguistes que nous avons nommés, et dont il serai aisé d'accroître le nombre (i), plaçant la simpli^'^^

(1) n est juste de rappeler que cette théorie a été présentée ^^^^ mière fois et avec des développements qui ne se trouvent ptf ^^

Torigine, veulent diminuer l'effort que les ancêtres de la race auraient eu à faire pour créer les premiers moyens d'expression. D'autres savants ont pensé que la forme la plus complexe était la plus ancienne, el que des formes plus simples en ont été déduites par voie d'élimination. Nous retrouvons ici M. Max Mûller, dans le second volume de ses Lectures sur la science du langage : c On peut aussi, dit-il, défendre Thypothése opposée, à savoir que le langage débuta par la variété, que l'esprit humain émit d'abord un grand nombre de racines spéciales d'où on tira ensuite les racines plus générales, en omettant les lettres qui constituaient les différences spécifiques. Il y a beaucoup à dire en faveur de l'une ou de l'autre de ces vues. » L'hypothèse qui se trouve au fond de ces théories opposées est la même : à savoir que les racines représentent le commencement de la parole (1).

Mais ce n'est pas seulement sur la forme des racines

philologues allemands, par H. H. Charée, dans sa Leanologie tti/fo-etiropéerme (Paris, 1848). H a reproduit depuis les marnes idées dans la Ilevue de Unguitiique (I, p. 138, 253), sous le titre : Idéologie poiitive, Familles naturelles des idées verbales.

(1 ) Voici, par exemple, un passage de la Grammaire philosophique et historique de R. Westphal, où se montre à découvert cette confusion entre les commencements de la grammaire indo-européenne et les commencements du monde. L'auteur (p. 94) traite de Torigine des catégories grammaticales, on, comme nous dirions, des parties du discouis; il suppose que ces catégories sont primitives, et il s'écrie : a Nos ancêtres Indo- Germains ont suivi ces catégories avec la même inconscience que quand, pour soutenir leur corps, ils ont saisi leur pr&mier aliment, ou quand rindo-Germain a pour la première fois serré dans ses bras rindo-GermainOy laquelle, sans qu'il le sût, devait mettre au monde un homme pareil à luimême. 9 La seule présence des mots Indou et Germain n'aurait-elle pas dû avertir l'auteur et lui faire retrancher ce développement extraordinaire?

que la fantaisie et Tesprit de système se sont donné carrière. Le sens de ces monosyllabes n'a pas provoqué moins de théories aventureuses. Quand on parcourt dans nos dictionnaires la liste de ces racines, on voit que le plus grand nombre expriment une action ou un état, comme aller j frapper ^ porter ^ briller ^ résonnery penser. Celte action ou cet état a l'air d'être conçu d'une façon abstraite , c'est-à-dire détaché de l'être ou de la chose qui va , frappe , porte , brille , résonne , pense. 11 y a très-peu de racines désignant des êtres ou des choses. Pour nommer le soleil, par exemple, ou le cheval, on se sert, non pas d'une simple racine, mais d'un dérivé de la racine briller ou de la racine courir. Le soleil est le brillant, le cheval est le coureur. De cette signification abstraite des racines, on a cru pouvoir tirer des conclusions sur la succession des premières idées de l'homme. € Nous commençons, dit M. Max Mûller, nous commençons réellement par connaître les idées générales, et c*est par elles que nous connaissons et que nous nommons ensuite les objets individuels. > Disons seulement que cette théorie, dont il serait hors de propos de juger la valeur philosophique, n'est point ici à sa place. Pour nous convaincre que nous ne touchons pas aux premières conceptions de l'homme, il faut d'abord nous rappel^^ qu'il s'agit d'une seule famille de langues, et non sans doute de la plus ancienne. Dans cette famille de laogués, nous dégageons des syllabes, au nombre de quatre ou cinq cents, qui ont servi à former les ver*

bes et les noms. Qu'était-ce d'abord que ces syllabes?

Je crois qu'ici surtout il faut faire la part des transformations successives éprouvées par le langage. Le jour où commença le système agglutinatif, un instrument d'une puissance extraordinaire était créé. Il devait avoir un double effet : l*" transformer en racines tous les mots qui étaient pris dans ses engrenages; 2"* faire peu à peu tomber dans l'oubli y comme superflus, comme obscurs ou comme surannés, la plus grande partie des mots qui n'étaient pas saisis par ce mécanisme.

n est impossible de savoir ce que signifiait autrefois le monosyllabe 6Aar, qui a donné le grec fépt^j le latin fero^ le germanique bairan (lequel se trouve encore, en allemand, dans le composé gebàreriy mettre au monde). Désignait-il le porteur d'un fardeau, ou le fardeau lui-même, ou avait-il quelque sens encore plus particulier, comme le serait, par exemple, l'enfant que la mère porte dans son sein ? On comprend qu'il serait quelque peu téméraire de rien assurer à cet égard. Mais ce qui est certain, c'est qu'il ne faut pas transporter dans cette ancienne période la signification abstraite qu'il a prise quand on a commencé à dire bhar-miy je porte; bUar-H^ il porte; bhartarj le porteur. Ce jour-là, bhar est devenu une racine. Il suffit d'observer nos idiomes modernes pourvoir comme un verbe, tiré d'un nom, surpasse ordinairement en abstraction le nom dont il est sorti. Que l'on compare en latin, par exemple, au substantif monstruniy le verbe monslrare^ ou au substantif porttw, le verbe portare (qui

était probablement d'abord un terme de marine), ou à l'adjectif durttô, le verbe durare; on voit aussitôt comme le verbe se débarrasse facilement de ce qu'il y avait de trop particulier dans le nom dont il est issu. Le même iail a dft se passer dans un temps plus lointain. Il n'est pas vraisemblable que, dans la période anté-grammaticale, il n'y eût pas encore de termes pour désigner le soleilj le tonnerre, la flamme. Mais le jour où ces mots sont entrés en contact avec les éléments pronominaux, pour former des verbes, leur sens est devenu plus fluide, et ils se sont résolus en racines signifiant briller^ résonner ^ brûler. On comprend dès lors que les anciens termes qui désignaient les objets aient disparu pour faire place à des mots dérivés, à l'aide de suffixes, de ces racines nouvellement créées. On comprend mieux aussi la présence des nombreux synonymes qui signifient allers briller^ retentir, ce sont les abstraits (abstracta) d'anciens appellatifs. L'idée de &n7ter, par exemple, ayant pu être tirée du fe« et de la neige aussi bien que du soleil, un assez grand nombre de racines, à points de départ fort différents, sont venues se rejoindre dans une acception commune.

Si nous voulions percer le voile qui nous dérobe les appellatifs antérieurs à la formation du système grammatical, il faudrait chercher parmi les racines verbale> celles qui ont conservé en leur signification quelque chose de caractéristique qui trahisse leur ancienne nature nominale. Ainsi les grammairiens indous placent parmi i^ nombreuses racines signifiant aller ^ la racine sarp - ^^

LES RAClMfiS INDO-EUROPÉENNES. 407

quand on voit que sarp a donné serpens en latin, r^iro» on grec, sarpay serpent, en sanscrit, on peut conjecturer que les reptiles avaient depuis longtemps quelque nom approchant et que la racine sarp doit à cette origine la spécialité de désigner une marche rampante. Le mécanisme grammatical a changé de cette façon en verbes quantité d'appellatifs. 11 est intéressant de comparer, à ce point de vue, les langues modernes, par exemple le français, oà il subsiste tant de verbes dont les primitifs, autrefois employés, sont sortis de Tusage. Même, il arrive à notre enseignement, quand il néglige la filiation historique, de construire des racines imaginaires et de recommencer, pour une période beaucoup plus récente. \*i taux raisonnement dont nous parlons Mais cette fois, il est plus facile de mettre le doigt sur Terreur Ainsi dans un livi*c élémentaire d'élymologiefrançaise, on groupe les mots comme ronleTy roulement, roulage. rouliei\ rouleaUy rouletlej roulis^ autour d'un radical roui, qu'on suppose marquer un mouvement circulaire. Ce prétendu mdical roul^ comme on sait, n'est autre chose que le substantif latin rotula.

Si l'on est autorisé à penser qu'un bon nombre de substantifs usités à une époque très-reculée se cachent dans des racines verbales, un plus gi'and nombre a dû périr après la création du système grammatical. Ce qui caractérise, en effet, ce système, c'est sa grande fécondité : à l'aide des suffixes, une racine verbolc met au monde un nombre considérable d'adjectifs et de sui)stantifs qui peuvent, grâce à la répartition et à la fixation du sens.

406 LES RACINES INDO-EUROPfiENNES.

devenirdes appellatifs. En outre, dansla conjugaison, Tactif et le moyen permettent d'exprimer la même action sous deux points de vue très-différents. Les particules qa*on adjoint aux verbes en diversifient remploi de la façon la plus riche. Les préfixes, notamment les préfixes privatifs, varient le sens des adjectifs. Les monosyllabes appelés au rôle de racines sont donc comme une espèce prolifique et pullulante qui limitait l'espace et entravait l'existence des autres mots, restes de la période anté-grammaticale. Il faut ajouter que les mots nouvellement formés avaient l'avantage de la clarté puisqu*ils contenaient une racine devenue agissante. On ne sera donc pas étonné que les quatre ou cinq cents racines (1) qui ont formé les mots nouveaux de notre famille de langues, aient pu dévorer, en quelque sorte, ce qui, à côté d'elles, restait de la période antérieure, sauf un certain nombre de mots qui, grâce à des circonstances particulières, ont su se défendre et se maintenir. En effet, si étendue que soit l'influence des révolutions en linguistique, il reste ordinairement quelques témoins de l'âge antérieur : tous les anciens appellatifs n'ont sans doute pas été changés en racines verbales ni effacés de la mémoire des hommes. Je prends, f^ exemple, le mot ap ou âp qui désigne l'eau ; conune il n'existe pas de racine verbale qui puisse expliquer ce

(1) U j ea avait probablement un plus grand nombre à l'origine. lÊ»»» lutte pour l'existence, qui est une loi constante en linguistique eomo^ ^ histoire naturelle, a dû en faire disparaître une partie, le rappelle ea qv< j*ai dit, au commencement de ce travail, de certains mots eooune 40"** feu; garu, lourd

substantif, on doit croire que nous avons ici le représentant plus ou moins altéré d'un ancien nom; on en peut dire autant pour ghmâj la terre. Il est possible qu'une partie des mots que nous avons cités en commençant, comme nar^ l'homme ; râj la propriété, soient des appellatifs déjà employés comme tels dans la période monosyllabique.

Quant aux ressources de grammaire et de syntaxe qui ont pu être en usage dans cette période reculée, elles ont dû se perdre quand notre système grammatical a été créé. Il y a place ici pour toutes les hypothèses, depuis celle d'une langue à modulations, comme le chinois ou le siamois, jusqu'à celle d'une langue polysynthétique comme les idiomes américains. Certains phénomènes de changement de voyelle^ comme ce que nous observons dans les pronoms na, nî, nu; dvaj dvi; ka, &t, ku; to,^t, pourraient donner lieu à d'autres hypothèses et faire chercher des affinités avec d'autres familles d'idiomes. Mais c'est là un domaine trop évidemment voué aux constructions de l'imagination pour que nous y arrêtions le lecteur. Nous voulons seulement faire observer qu'il serait hardi d'affirmer, comme le fait par exemple M. Curtius, qu'aucune grammaire n'existait dans l'âge monosyllabique, et que l'esprit devait suppléer les idées de subordination el de rapport qu'avaient entre eux ces mots invariables.

410 LES RACINES INOO-EUROPÊENNES.

Nous bornons ici ces considérations, qui ont été suggérées par la lecture d'un certain nombre d'ouvrages où les enseignements nouveaux fournis par la grammaire comparée nous paraissent avoir conduit à des condusions excessives. Une appréciation plus vraie doit à la fois limiter notre ambition philologique et étendre notre horizoo intellectuel. La création du système grammatical dont nous nous servons fut une révolution qui plia à des usages ' nouveaux la matière transmise par des âges antérieurs. S'il est impossible dédire ce qui précéda, on peut du moins affirmer que de longs siècles de parole se trouvent par deli notre horizon linguistique. Il n'y a aucune inlormation directe à tirer des racines pour la question de l'ojngine du langage (1). Si c'est une entreprise vainc de chercher dans ces syllabes une imitation des bruits de la nature, ii n'est pas moins déplacé de triompher parce que ces racines ne sont pas des onomatopées, ou de développer des con* sidérations sur la supériorité native de l'intelligence bn* maine, parce que la pluparl des racines expriment des idées verbales. Les premiers balbuliemenls de Thonmic n'ont rien de commun avec des types phonétiques aussi aiTéi'iS dans leur forme et aussi abstraits dans leur signiGcatioD que dhâj poser; vid, voir, savoir; man, penser. L'erreur serait à peu près la même que si Ton voulait présenter

(1) l'ai d^à indiqué ces idées à propos d'un travail de M. Frédéric Minier, dans la Revue critique du 18 mai 1872. On trouvera quelques sperctf d*une grande pénétration dans un article de M. Benfoy, dans le recaeil Orient und Occident, II, p. 744.

les anciennes monnaies de la Grèce, d'un modelé si pur, comme le premier moyen d'échange inventé par les hommes.

Il est dans la nature des sciences d'observation de devenir tous les jours plus exigeantes pour elles-mêmes. Nous apercevons des difficultés là où n'en voyaient point nos devanciers : nous distinguons des séries successives de faits où tout leur semblait du même temps. En linguistique comme ailleurs, nous apprenons à voir que le monde n'a point commencé là où expire le champ de notre regard.

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