I. Hyspaosirès
Tête diadéméc du roi à droite, dans un cercle de perles et d'oves.
^ {B]AIIAEû2: YinAoIINor. Hercule assis sur un rocher à gauche, et tenant de la main droite sa massue, dont rextrémité est appuyée sur son genou. Dans le champ, un monogramme ; à l'exergue, la date HHP. — Tétradrachme du cabinet de M. de Prokesch. Poids, 16*%02. (PL VI, n- 2.)
Une photographie de cette importante médaille a été communiquée à l'Académie des Inscriptions à la séance du 10 février dernier; en la présentant & ses confrères, M. Reinaud a lu une savante note de M. de Prokesch, qui avait parfaitement apprécié la valeur scientifique du trésor qu'il venait d'acquérir ; cette note, dont nous reproduisons ici la substance, a été publiée intégralement dans les Comptes rendus de t Académie (1866, p. AO).
La date inscrite sur le tétradrachme d*Hyspaosinès, 188 de l'ère des Séleucides, ou ISA avant Jésus^hrist, a une véritable importance historique, parce qu*elle permet de fixer définitivement l'époque où la Gharacëne devint un royaume indépendant, et qu'elle résout une question longtemps débattue entre les savants qui se sont occupés de ce eoin obscur du monde ancien. Les uns, comme Visconti {lœnogr. grecque^ III, p. 180, et Supplément^ p. 29), et après lui M. Charles Muller(GeogFrflp/iî grctci minores^ 1, p. Lxxxiv), ont placé l'origine du royaume de Characène vers l'an 2b0,sous le règne d'Antiochus II Deus. Les autres, comme Saint-Martin (Rech. sur la Méséne ci la Characène^
p. 15A) , dont M. Reinaud (Mhn. sur la Mèsène et la Kharacène, dans les Jf^^m. de VÀcad. des inscrtp., t. XXIV, 2* part.), a adopté le système, fixent cet événement à Tannée 129, après la mort d*Antiochus VU Sidétès. Nous ne suivrons pas Saint-Martin dans la longue et savante discussion au moyen de laquelle il a établi cette date ; la médaille d*Hyspaosinës, tout en lui donnant raison, rend son argumentation superflue. Nous retournerons la question, et nous examinerons à la lumière des nouveaux documents que nous fournit la numismatique le petit nombre de passages des auteurs anciens qui se rapportent à Tbistoire de la Cbaracène, et h celle de sa capitale, appelée tantôt Charax, tantôt Spasinou-Charax, du nom de son fondateur, pour la distinguer d'autres villes du même nom.
Lucien nous apprend que Hyspaosinës, roi de Charax et des lieux voisins de la mer Erythrée, mourut de maladie à Tâgede quatre-vingt-cinq ans (/Ifacrofttï, cap. 16). Sa médaille prouve qn'il régnait en Tan 12& avant Jésus-Christ, et celle de son successeur Apodacus, qu'il étiût déjà mort en Tan 109. Voilà les seuls renseignements précis que l'on possède sur son compte. Examinons maintenant le passage de Pline, relatif à la fondation de Charax. « La ville de Charax, dit-il, fat d'abord fondée par Alexandre le Grand, et reçut le nom d'Alexandrie ; mais elle fut détruite par les oaux du Tigre et de l'Ëulseus. Elle fut restaurée par Antiochus, cinquième des rois, qui lui donna le nom d'Antioche ; mais les eaux l'ayant ruinée une seconde fois, elle fut rebâtie par Spasinës, fils de Saggonadacus, et roi des Arabes du voisinage, que Juba dit à tort avoir été un satrape d'Antiochus; Spasinès entoura la ville de digues et lui donna son nom. » {Hist. iYa(.,VI, §§ 138-139.)
L'expression de Pline, Ànliochus quintus regum, a fort
exercé la sagacité des commentateurs, et ii est effectivemeDt assez difficile de savoir lequel des Séleucides l'auteur latin a voulu désigner. On a cru généralement, et tel est Favis de M. Reinaud, que le passage se rapporte à Antiocbus II Deus, troisième prince de la famille des Séleucides; Pline aurait alors voulu dire que cet Antiocbus était le cinquième roi grec de Syrie ; mais dans ce système, on ne comprend pas comment ii comptait, et pour placer Antiocbus au cinquième rang dans la liste, il ne faudrait compter avant Séleucus Nicator qu'Alexandre le GraQd et Antigone, ce qui est bistoriquement inexact. L'interprétation proposée par Saint-Martin me parait plus vraisemblable; ce savant pense que Plme a voulu parler d' Antiocbus III le Grand, sixième roi de la race des Séleucides, et qu'il n'a pas tenu compte du règne de son frère aîné, Séleucus III Céraunus, qui n'occupa le trône que pendant trois ans; Antiocbus III fit une expédition en Arabie et dans le golfe Persique vers l'an 205, et c'est à cet événement que Saint-Martin rattacbe la restauration de la viHe de Charax. Quoi qu'il en soit de ce point, qui reste encore assez obscur, les recbercbes de Ssûnt-Martin et de M. Reinaud ont démontré que les pays situés autour de l'embouchure du Tigre ne cessèrent pas de faire partie de l'empire des Séleucides jusqu'au règne de Mitbridaie I, roi des Partbes.
Ce prince, qui monta sur le trône en Tan 1A3, conquit d'abord la Perse et tout ce que les Séleucides possédaient encore à l'est du Tigre ; il franchit ensuite le fleuve et s'empara de la Babylonie, puis il parcourut TÉIymaïs, dont il pilla les deux temples célèbres dédiés à Bélus et à Anaîtis. Les roié de Syrie s'opposèrent en vain aux envahissements du conquérant parthe ^ malgré quelques succès momentanés, ils ne purent reconquérir la Babylonie ; Démétrius Ni-
cator fut fait prisoonier par Blitbridate« et 9on frère et sdc« cesseur Antiocbus VU perdit la vie dans un combat. A partir de cet événement, qui eut lieu vers le commencement de l'an 126 (Clinton, FasH Hellen., IIU p. 3SA), l'empire des Séleucidea ne dépassa plus TEuphrate.
Pline {H. iV., VI, % 152) meotionne un certain Numéoins qui gouvernait la Mésène sous un des Antiocbus, et qui vainquit les Perses le même jour sur terre et sur mer, vers l'entrée du golfe Persique* Saint Martin {Recherches eur la Mésénêi p. 13A) , qui le premier a signalé ce passage, cherche à établir que le prince nommé par Pline ne peut être qu' Antiocbus VIT, et M. Reinaud se range à Boa ojmnioâ« En effet, dit le savant académicien, cet événement ne peut être placé avant le règne d' Antiocbus VII» parce qu'avant les conquêtes de llitbridate dans les provinces méridionales de la Perse , les Parthes ne pouvaient avoûr de maiine, et il ne peut être reporté à une époque postérieure, parce qu'à partir de ce moment les rois de Syrie n'eurent plus d'intérêts à défendre sur les bords du golfe Persique. » Je ferai remarquer toutefois que la double victoire de Numénius pourrait bien avoir été remportée pendant la guerre d' Antiocbus le Grand contre Alexandre, le satrape révolté de Perse ; car Pline ne parle pas des Parthes, mais des Perses, ce qui n'est point la même chose. Quoi qu'il en soit de ce détay, il est certain qu'on ne trouve dans l'histmre aucune trace de l'affaiblissement de la domination séleucide dans ces contrées avant les conquêtes de Mithridate, c'est^-diro avant l'an 140 environ. Il est difficile peut-être de préciser exactement le moment où la Characëne devint indépendante; mais on peut affirmer avec certitude que ce changement s'accomplit entre les années 1A3 et 126, date de l'avénement de Mithridate et de ia mort d' Antiocbus VII.
SuivaiU le témoignage de Juba, Hyspaoidnës était satrape du roi Antiochus; selon Pline^ qui révoque en doute la circonstance rapportée par Juba, il était roi des Arabes répandus dans le voisinage de Cbarax. Pline et Juba doivent avoir raison tous les deux ; Hyspaosinës était chef béréditaire des Arabes du bas Tigre, et il était sans doute en luécoe temps tributaire et vassal des Séleucides, de sorte que Juba a parfaitement pu le qualifier de satrape. En effet, dans les uionarcbies asiatiques, et surtout sur la lisière des déserts et dans les pays montagneux, il y eut de tout temps un grand nombre de ces positions mixtes, royautés vassales ou satrapies héréditaires; et plusieurs siècles après Hyspaosînès, les Gbassanides du Haouràn et de Hira occupaient exactement la même position vis-à-vis de leurs suzerains, les empereurs de Byzance et les rois de Perse. Juba ne dit pas de quel Antiochus Hyspaosinës était satrape ; comme il mourut avant Tan 109 et qu'il était âgé de quatre-vingtcinq ans à l'époque de sa mort, il peut à la rigueur avoir été vassal d' Antiochus IV Épipbane (175-16i|) aussi bien que d' Antiochus VU Sidétès (138-126); mais il est beaucoup plus probable que c'est du dernier de ces princes que Juba a voulu parler, et cette circonstance paraît devoir fixer définitivement à la mort d' Antiochus Vil le commencement c^ciel du royaume de la Characène. De la sorte la médaille que nous avons décrite aurait été frappée pendant la troisième année du règne d'Hyspaosinès, en comptant à partir du moment où il devint maître de Gharax et des autres villes du littoral, où il pouvait y avoir une population plus ou moins hellénisée.
Outre son importance historique, la médaille d'Hyspaosinès est intéressante en ce qu'elle donne la vraie forme du nom de ce prince. Dans le texte de Lucien il est écrit
ù'RadTi^a, et cette orthographe doit être celle que l'auteur avait employée, la lettre ayant dû être omise de bonne heure dans la prononciation grecque du mot ; la forme adoptée par Lucien se rapproche donc autant que posâble de la forme indigène, et cette circonstance ajoute encore à l'autorité déjà considérable de l'écrivûn de Samosate, qui puisût ses renseignements à de bonnes sources ; c'est probablement à l'historien Isidore de Charax qu'il avait emprunté le fait relatif à Hyspaosinës. Pline parait avoir eu sous les yeux un texte où le nom était écrit Spaosinei; en effet, les variantes données par Sillig sont : Pasine$, Spationis^ Spasiones^ Spatio^ Spacio^ Spaêines. Sillig et lan, les deux derniers éditeurs de Pline, ont conservé la leçon Pasines, la moins bonne de toutes^ les prochains éditeurs devront écrire : Spaosines ou Spdsines. Quant au nom de la ville, tous les auteurs s'accordent à l'écrire Spasinou-Ckafax (Steph. Byz. inv.)^ et il n'y a pas lieu de modifier cette leçon ; car il est probable que telle était la prononciation habituelle ; on laissa tomber de bonne heure la voyelle mitiale, ainsi que ro,etron s'habitua à dire Spasintm-Ckarax et non Byspaoiinou-Charax.
Le portndt du roi est celui d'un homme âgé, et effectivement Hyspaosinès devait avoir au moins soixante-dix ans en l'an 12A. La fabrique de la médaille ressemble à celle des tétradrachmes contemporains des Séleucides ; on y remarque le cercle de perles et d'oves, qui figure sur la plupart de ces pièces depuis le règne d'Antiochus III, et dans laquelle Cavedoni a reconnu une bandelette sacrée, comme celles qui forment le filet dont est recouvert l'omphalos de Delphes {Spicileg. Numism.^ p. S60). La forme singulière des n de la légende mérite aussi d'être signalée ; ils sont figurés comme des T auxquels on aurait ajouté à gauche
une seconde baste plus courte que la baste médiale; je D*ai pas remarqué cette particularité ailleurs.
Le type des tétradracbmesde la Cbaracène, ainsi que des grandes pièces de potin et de cuivre qui les remplacèrent plus tard, est toujours le même depuis le commencement jusqu'à la fin de la dynastie ; c'est toujours Hercule assis sur un rocber et tenant sa massue appuyée sur son genou droit. Antiocbus II Deus est le seul prince séleucide qui ait employé ce type sur sa monnaie, et encore la représentation n'est-elle pas tout à fait la même; car Hercule tient sa massue debout devant lui et non sur son genou. Le type introduit par Antiocbus II fut copié par Eutbydème, deuxième roi de la Bactriane, mais ce prince en employa aussi la forme modifiée, particulière à la Cbaracène (voyez PI. VI, n* 1), et je n'en connais point d'autre exemple dans la numismatique de l'Asie à cette époque. Aussi, au lieu de considérer le type des monnaies de la Cbaracène comme emprunté aux pièces d'Antiocbus II, serais-je plutôt d'avis d'y reconnaître une imitation des tétradracbmesd'Eutbydème; car ces pièces ont été frappées en grand nombre, à en juger par leur abondance dans les collections, et il est probable qu'elles circulaient dans les échelles du golfe Persique, précisément pendant le demi-siècle qui précéda la fondation du royaume de la Cbaracène.