DANS L’ABBAYE DE SAINT-DENIS
Lettre à Monsieur le duc de La Trémoïlle (1).
Bibliothèque nationale, 25 août 1877.
Monsieur le Duc,
Vous vous êtes cru l’obligé de la Bibliothèque nationale, et, en souvenir d’un acte de courtoisie, qui n’était au fond qu’un acte de justice, vous avez tenu à vous placer parmi les bienfaiteurs du Département des manuscrits. Comme vous m’avez laissé l’honneur de choisir les articles dont votre libéralité voulait enrichir notre dépôt national, c’est à vous que je dois compte de la mission que vous avez bien voulu me confier, et que j’ai acceptée avec l’agrément de M. Waddington, alors ministre de l’Instruction publique. Je viens donc aujourd’hui vous faire connaître un précieux manuscrit, que j’ai acquis en votre nom le 20 août dernier, et qui dès maintenant figure sur nos registres comme donné par vous à la Bibliothèque nationale.
(1) Cette lettre a été publiée dans la Bibliothèque de l’Ecole des chartes, année 1877, t. XXXVIII, p. 444.
VIE DE SAINT DENIS
La présence de ce volume chez un marchand d’antiquités de Toulouse m’avait été récemment signalée par M. Molinier, archiviste-paléographe, que M. le ministre de ITnstruction publique avait envoyé dans cette ville, pour y rédiger le catalogue des manuscrits de la bibliothèque municipale. Les notes de M. Molinier m’avaient fait concevoir l’espérance que c’était un livre digne d’être offert en votre nom à la Bibliothèque nationale. Je ne me trompais pas, et je n’eus pas plus tôt vu le manuscrit que je résolus de l’acquérir. Grâce à votre générosité , je ne tardai pas à m’entendre avec le marchand; le manuscrit me fut livré ; immédiatement je le déposai de votre part à la Bibliothèque nationale.
Ce volume, qui se compose de 67 feuillets de parchemin hauts de 315 millimètres et larges de 228, se présenté au premier abord, dans un assez triste état de conservation. Le fol. 8 a été mutilé; un feuillet tout entier a disparu entre les feuillets qui sont aujourd’hui numérotés 58 et 59. Des doigts barbares ont souillé plusieurs des miniatures, et la reliure, qui datait de la lin du xv® siècle, tombe en lambeaux. Mais il sera aisé de cicatriser quelques-unes de ces plaies, et le volume fera très bonne figure quand les feuillets en seront consolidés et qu’il sera couvert de maroquin.
Quoique le manuscrit soit parfaitement homogène et qu’il ait été exécuté d’un seul jet, on peut y distinguer trois parties.
La première (fol. 1-28) est une vie de saint Denis et une histoire des origines du monastère de Saint-Denis, en prose française. En voici les premières et les dernières lignes :
Incipit vita beatorum martyrum Dyonisii, Rustici et Eleü-
THERII.
Apres la precieuse mort que nostre sires Jhesu Criz, verais dex et verais hoem, vout soffrir en la veraie croiz por le salu du munde, et apres sa résurrection et sa glorieuse
AVEC PEINTURES
ascension es sainz deux, où il siet à la destre son pere, la doctrine et li preeschemenz des apostres s’espandi et s’estendi par totes terres et parvint à totes maniérés de genz. Dont il avint que la foiz Jhesu Griz crut et monteplia, en tele maniéré que li pluseur qui avoient esté deciple furent mestre et pastor de vérité, qui estaient si embrasé de l’amor dam le Dieu que, [por] le desirrier d’estreper les errors et les mescrandises des cuers des genz, s’abandonoient volen-
tiers à torment et à martyre
. . . . . Et por Tennor et la mémoire du pretiex martyr mon seingnor saint Dyonise et de ses bons compaignons fist cele eglise apeler as sainz martyrs en Tescole de Grix. Et li servises et l’ennor qui ileques est fez à l’essaucement des gloriex martyrs radunde et repere à la gloire et à l’essaucement nostre seingnor Jhesu Grist, qui aveques les hommes deingna neslre verais hom de la benaaite virge Marie, et parmaint verais Dex aveques son gloriex pere et le saint esperit, qui par sa grâce et sa haute franchise nos doint en cest siecle pardoner nos pechiez et doner sa grâce, et en l’autre siecle nos voille parmener à gloire pardurable. Amen.
Anno milleno, sed quarta parte rétracta,
Quatuor exceptis sunt hec miracula facta.
Jünius hoc habet ac Augusti quinta kalenda,
Annua quod facta memoratio sit recolenda.
La deuxième partie du manuscrit (fol. 29-58) se compose de trente tableaux représentant la vie de saint De nis et les origines du monastère qui lui fut consacré. Chacun des tableaux est haut de 19 centimètres et large de 12. La plupart sont divisés en deux, trois ou quatre compartiments, suivant que les scènes représentées sont plus ou moins compliquées. Le sujet de chaque scène est indiqué par des vers latins, qui sont tracés alternativement en rouge et en bleu. Ces légendes en vers (1), d’après lesquelles on peut
(1) J’ai publié ces légendes dans le Bibliothèque de l'École des chartes, année 1877, t. XXXVHI, p. 456.
VIE DE SAINT DENIS
se former une idée de la versification des moines de Saint- Denis, au XIII® siècle, sont, à vrai dire, la table des sujets représentés sur les trente pages peintes du manuscrit.
L’exécution des miniatures est d’apparence assez- grossière ; cependant, l’artiste, avec des moyens très bornés, a parfaitement réussi à faire comprendre sa pensée ; il a donné à toutes ses compositions cette simplicité de lignes et cet éclat de couleurs qu’on admire dans les vitraux du xiii® siècle. Il ne s’est jamais servi d’or. Le fond des tableaux est alternativement bleu et rouge tirant sur un brun clair. Une circonslance matérielle qui prouve quelle importance on attachait à cette suite de peintures, c’est qu’elles ont été exécutées sur de belles feuilles de parchemin, dont un seul côté a été employé. La disposition que lartiste a adoptée laisse toujours voir d’un même coup d’œil deux pages peintes, auxquelles succèdent deux pages blanches.
La troisième partie (fol. 59-67), principalement affectée à des morceaux liturgiques, est incomplète de son premier feuillet. Elle comprend les pièces suivantes :
Fol. 59. « De penitentia sancti Salomonis regis. Jheronimus in XVII libro super Ezechielem, de exlrema visione ejus ...»
Fol. 59 V". Note sur les trois Maries. « Ex tribus textibus IIII«^ evangelorium et epistola Jheronimi. . . »
Fol. 59 V®. Note sur la condition des pécheurs pénitents qui meurent sans avoir le temps de recourir au prêtre : « Solet queri si quis dolens et penitens ...»
Fol. 60. Note sur les six âges du monde. « Prima etas fuit abAdam.... - .... VI. M. G. XXXI. »
Fol. 60. Note française sur le jeûne du vendredi : « Ci Direz por quoi nos devons plus jeûner au vendredi que aus autres jors de la semeine. . . »
Fol. 60 V®. Petit office de la sainte Vierge.
Fol. 61 V®. Petit office de saint Denis.
AVEC PEINTURES
Fol. 63. Commémorations diverses, savoir de la Trinité (fol. 63), de la Croix (fol. 63 v°], de la Vierge (fol. 64), de saint Denis (fol. 64 v°), des Anges (fol. 64 v®), de saint Jean-Baptiste (fol. 64 v"), des apôtres (fol. 65), des martyrs reposant dans l’église (fol. 65), des martyrs en général (fol. 65 vo), des confesseurs reposant dans l’église (fol. 65 v®), de saint Benoit (fol. 65 v“), des confesseurs (fol. 66), des vierges (fol. 66), des saints reposant dans l’église (fol. 66). Fol. 66 V®. Vêpres et laudes de tous les saints.
Le contenu du volume qui vienC d’être décrit indique surabondamment qu’il a été fait en l’honneur desaintDenis; mais il y a moyen de déterminer rigoureusement pour quelle église il a été exécuté.
Sur le fol. 6o, au recto et au verso, nou5 trouvons ces deux rubriques; Desanctis martyrihus quorum corpora hic sunt^ et De sanctis confessoribus hic quiescentibus . Sous la première rubrique figurent : « Eugenius, Peregrinus, Firminus, Patroclus, Cucuphas, Ypolitus, Eustachius, Mauricius, Innocentius, » et sous la seconde : « Hylarius, Hylarus, Romanus. » Le problème à résoudre se pose donc dans les termes suivants : « Quelle église de France possédait les reliques des douze saints ci-dessus énumérés? » Il est facile de montrer que Fabbaye de Saint-Denis les avait recueillies et les honorait, au xiii® siècle, d’un culte tout particulier. Prenons successivement chacun des douze noms.
Eugenius. Saint Eugène, évêque de Tolède, souffrit le martyre à Deuil ; son corps, recueilli dans l’église de ce village, fut transféré dans la basilique de Saint-Denis, sous le règne de Louis le Débonnaire ; les circonstances miraculeuses qui déterminèrent cette translation ont été consignées dans la compilation que Gilles de Pontoise offrit en 1317 à Philippe le Long (1), et qui nous révèle quelles
(1) Chapitre cxiii de la troisième partie, publié dans la Bibliothèque de V École des chartes^ t. XXXVIII, p. 474.
VIE DE SAINT DENIS
étaient, au commencement du xiv® siècle, les traditions des religieux de Saint-Denis sur l’origine des corps saints qu’ils se glorifiaient de posséder. Un autel de la basilique était consacré à saint Eugène, et l’inscription commémorative de la dédicace fait partie d’un petit recueil dont la Bibliothèque nationale possède une copie du milieu du XIII® siècle (1). C’est l’un des documents les plus importants que nous possédions sur l’iiistoire du culte rendu aux saints dans l’abbaye de Saint-Denis ; on pourra s’en servir pour contrôler et rectifier le texte de six inscriptions que Félibien a publiées, et qui, au xviii® siècle, se voyaient attachées aux murailles de quelqües chapelles du chevet de l’église (2).
2. Peregrinus. La compilation de Gilles de Pontoise (3) nous apprend comment Tabbaye de Saint-Denis s’enrichit du corps de saint Pèlerin, premier évêque d’Auxerre. On lui avait consacré la seconde chapelle du chevet de leglise, où une inscription métrique, qui a été retrouvée de nos jours, contenait ce vers :
Altisiodoricus presul jacet hic Peregrinus (4).
(1) Le ms. latin 976, d’où j’ai tiré cette pièce, pour la publier dans la Bibliothèque de V École des chartes, t. XXXVIII, p. 463, est un Ordre des offices, à l’usage de l’abbaye de Saint-Denis, qui a dû être écrit peu après, la mort de l’abbé Guillaume de Macouris, arrivée le 4 mars 1254 (n. st.). La mention de l’anniversaire de cet abbé est la note la plus récente que le copiste ait insérée dans le ‘calendrier de ce manuscrit.
(2) Félibien, Histoire deVabbaye de Saint-Denis, ip. 535. Les mots « attachées aux murailles », dont se sert Félibien, me font croire que ces inscriptions étaient des écriteaux sur parchemin. L’abbé Lebeuf {Mém. concernant Vhist. d'Auxerre, éd. Quantin, I, 7), citant Tinscripiion de l’autel de saint Pèlerin, dit formellement qu’elle était sur parchemin. Ces écriteaux étaient sans doute postérieurs au xiiie siècle, et le texte n’en devait pas être pur do toute altération.
(3) Chapitre li de la troisième partie, publié dans la Dibl. de l'École des chartes, t. XXXVIII, p. 471 . — Voyez les Bollandistes, mai, 111,559 (éd. Palmé).
(4) De Guilhermy, Inscriptions de la France, ii, 25.
AVEC PEINTURES 245
Cette chapelle avait été dédiée par Yves, évêque de Saint- Pol-de-Léon (1).
3. Firminus. Dès le temps de Guibert de Nogent, l’abbaye de Saint-Denis passait pour posséder le corps de saint Firmin, évêque d’Amiens (2). Une tradition assez confuse voulait que Dagobert l’eût enlevé du château de Picquigny (3). Un autel lui fut consacré dans la basilique de Saint-Denis par Gui, évêque de Carcassonne, le 20 juillet 1218 (4).
4. Patroclus. Saint Patrocle était l’un des saints dont les reliques furent données à l’abbaye de Saint-Denis par les Toulousains, jaloux de rentrer en possession du corps de saint Sernin (5). Un calendrier, dressé à l’abbaye de Saint- Denis vers le milieu du xiii® siècle, mentionne en lettres rouges la fête de saint Patrocle, au 31 janvier :
II kal. Febr. Patrocli, episcopi et martyris (6).
Suivant un Ordre liturgique de la même époque, les moines de Saint-Denis célébraient la fête de saint Patrocle sous le rit double, et chantaient en son honneur l’office des saints dont les corps reposaient dans l’église abbatiale (7).
(1) Consecratîones altarium, 6; voyez plus haut, p. 24J, note 1. — Le texte publié par Félibien rapporte celle consécralion à l’année 1230. Si celle dale élail admise, ilfaudrail ajoulerun Yves, second du nom, sur la lisle des évêques de Sainl-Pol, publiée dans le Gallia cfiristiana, XIY ,911 . Mais la version fournie par le ms. 976 est dépourvue de dale el mérile peul-êlre plus de conliance.
(2) De pignoribus sanctorum, dans les Œuvres de Guibert, éd. d’Achery, p. 336.
(3) Chapitre xlix de la troisième partie de la compilation de l’année 1317, dans la Biblioth. de L'École des chartes,, t.. XXXVIII, p. 467. Voyez les Bollandistes, sept. VU, 39(éd. Palmé).
(4) Consecratîones altarium, 3; Biblioth. de l'École des chartes, t. XXXVIII, p. 464.
(5) Chapitre' l de la compilation de l’année 1317; Ibid., p. 469. Voy. Bollandistes, janv. IIl, 725 (éd. Palmé).
(6) Ms. latin 976, fol. 62.
(7) « De sancto Patroclo fiat dupplex festum... Notandum est quod utraque missa debet fieri de festo sanctorum quorum corpora in
VIE DE SAINT DENIS '
5. Cucufas. Les religieux de Saint-Denis rapportaient à l’année 816 la translation des reliques de saint Cucuphal, précédemment conservées dans le prieuré de Liepvre en Alsace (1). L’un des autels de l’abbaye était placé sous son invocation (2).
6. Hippolytus. Les reliques de saint Hippolyte étaient arrivées au monastère de Saint-Denis en même temps que celles de saint Cucupbat. Le pape Alexandre III, lors de son voyage à Saint-Denis, en 1163, en avait, disait-on, reconnu Faulbenticité, et vers la même époque la cbâsse en fut portée dans une procession solennelle pour obtenir la cessation d’une épidémie (3).
7. Eustachius. Entre autres témoignages de la présence des reliques de saint Eustache dans l’église de Saint- Denis, on peut rappeler une charte de Philippe-Auguste, de l’année 1194, dans laquelle est confirmée une donation faite par le comte de Meulan : « Beato Eustachio, martyri, in ecclesia beati areopagite Dionysii corpore quiescenti (4).» Cette circonstance explique pourquoi, dans plusieurs manuscrits français (5), la vie de saint Denis est immédiatement suivie de la vie de saint Eustache.
8. Mauricius, L’un des autels de l’église de Saint-Denis lui était consacré (6).
ecclesia Beati Dyonisii requiescunt; missa matutina celebretur ad majus allare de martyre; magna missa ad oratoriiim ipsius, et sint omnes in cappis. » Ms. latin 976, fol. 75.
(1) Chapitre ex de la compilation de l’année 1317, dans la bliolh. de l'École des chartes^ t. XXXVIII, p. 472. Voy. Bolland. juillet, VI, 153.
(2) Consecrationes altarium, 8, dans la BibL de l'École des chartes, t. XXXVIII, p. 465.
(3) Chapitre cx-cxii de la compilation de l’année 1317; BibL de l'École des chartes, t. XXXVIII, p. 472.
(4) L’original de cette charte est aux Arch. nat. K 26, n. 19. Voy. Catnl. des actes de Phil.-Aug., p. 102, n. 426.
(5) Mss. français 2464, 13502 et 19530.
(6) Consecrationes altarium, 5; BibL de l'École des chartes, t. XXXVIII, p. 464.
AVEC PEINTURES
9. Innocentius. Le nom de saint Innocent figure à côté de celui de saint Maurice dans l’acte de consécration de l’autel de Saint-Maurice.
10. Eylarius. La tradition voulait que, d’une expédition dirigée contre un comte de Poitou, Dagobert eût rapporté, pour l’abbaye de Saint-Denis, le corps de saint Hilaire, en même lemps que la cuve de porphyre qui fait aujourd’hui partie des collections de la Bibliothèque nationale (1).
il et 12. Hylarus et Romanus. Les reliques de saint Hilaire du Gévaudan et de saint Romain de Blaye avaient été livrées aux moines de Saint-Denis en échange du corps de saint Sernin, réclamé par l’église de Toulouse (2). Deux autels avaient été érigés dans la basilique sous l’invocation de chacun de ces deux confesseurs (3).
Il est donc démontré que l’abbaye de Saint-Denis possédait les reliques des douze saints qui, dans le manuscrit dont j’ai l’honneur de vous entretenir, sont énumérés sous les rubriques martyres quorum corpora hic sunt et conf essores hic quiescentes. Il en faut conclure que le mot hic., dans ces deux rubriques, désigne l’abbaye de Saint-Denis en France. C’est donc de cet illustre monastère qu’est sorti le volume dont votre libéralité vient d’enrichir la Bibliothèque nationale, et nous l’inscrirons sans aucune hésitation sur la liste des manuscrits de Saint-Denis que nos prédécesseurs avaient rassemblés de différents côtés, et dont le nombre s’élevait déjà à soixante et trois (4).
Recherchons maintenant à quelle époque l’exécution doit en être rapportée. L’aspect de l’écriture et des peintures dénote bien le xiii® siècle ; mais une date précise
(1) Chapitre xlviii de la compilation de l’année 1317; Ibid., p. 406.
(2) Chapitre l de la même compilation; Ibid., p. 469.
(3) Consecrationes altarium, 10 et 11; Ibid., p. 466.
(4) La liste que j’ai essayé d’en dresser se trouve dans Le Cabinet des manuscrits, i, 201.
VIE DE SAINT DENIS
nous est révélée par la remarque sur les âges du monde qui se lit au fol. 60 :
Primas etas fuit ab Adam usque ad Noe, sive ad diluvium ;
fuerunt aniii M.DG.LVII. 1657
Secunda etas a Noe usque ad Abraham ; fuerunt anni M.CC.XXII. 1222
Tercia etas ab Abraham usque ad David; fuerunt anni D CCGC.XLII. 942
Quarta etas a David usque ad transmigrationem Babylonis sive Nabugodonosor ; fuerunt anni GGGG.LXXIII. 473
Quinta etas a transmigratione Babylonis sive Nabugodonosor usque ad advenlum Domini; fuerunt anni D.LXXXIX. 589
Ab adventu Domini usque ad presens M.GG.XLVIII. 1248
Ab Adam usque modo, hoc est ab incarnatione
Domini anno M.GG. L., VI millia G. XXXI. 6131
Ainsi, c’est en l’année 1250 que le volume par vous offert à la Bibliothèque nationale a été exécuté. Nous l’enregistrerons donc dans nos catalogues comme un exemple authentique de ce que Fart des calligraphes et des peintres pouvait produire dans Fabbaye de Saint-Denis au milieu du règne de saint Louis. Gomme tel, il servira de jalon pour l’étude de* progrès de l’écriture et de la miniature en France.
Les 56 premières pages du manuscrit, qui contiennent la vie française de saint Denis, seront à lire par les philologues ; elles feront connaître, jusqu'aux moindres particularités, l’état de la langue vulgaire, en 1250, au cœur même de Flle-de-France.
Les peintures de la deuxième partie ne sont pas moins instructives : elles fixeront l’attention des archéologues qui s’occupent de Fhisloire des arts, des mœurs et des costumes.
Pour toutes ces éludes, l’emploi des manuscrits à date
AVEC PEINTURES
certaine offre d’inappréciables avantages, en ce que les observations dont ils sont Tobjet ne reposent sur aucune hypothèse quant à l’âge du document, et ne donnent par là même aucune prise à la critique. Le nombre des manuscrits à peintures avec date certaine est malheureusement très restreint. Comme appartenant authentiquement au milieu du xni® siècle, nous n’avions guère à citer dans les collections de la Bibliothèque nationale (1) que le psautier de saint Louis, n° 10525 du fonds latin, dont l’exécution doit être rapportée aux environs de l’année 1260, puisqu’il fut fait pour le roi après son retour de la croisade (2). A côté du célèbre psautier que Louis XVIII fit déposer en 1818 au Département des manuscrits, nous citerons désormais le volume que vous offrez à la Bibliothèque, et qui ne se recommande pas seulement par les mérites que je viens d’indiquer sommairement. Il a droit, en effet, de prendre place dans les collections de la Bibliothèque en tête d’une série de monuments, également précieux pour l’art et la littérature, que les moines de Saint-Denis avaient consacrés à nos vieilles traditions religieuses et nationales.
A l’abbaye de Saint-Denis, comme à la cour des Capétiens, l’histoire de l’apôtre de Paris et du monastère qui lui était dédié se confondait avec l’histoire de France. Les Grandes Chroniques témoignent, dans plus d’un endroit, de ces pieuses préoccupations ; mais ce n’était pas dans un ouvrage aussi volumineux que pouvait se satisfaire la curiosité des nobles pèlerins auxquels le royal monastère ouvrait si souvent ses portes. De même que Guillaume de Nangis oomposa une courte chronique pour faire connaître « aux hauts hommes et nobles, qui souvent venaient en
(1) Je ne parle, bien entendu, que des manuscrits dont la date peut être déterminée par des considérations étrangères au style des peintures et au caractère de l’écriture.
(2) Voyez Le Cabinet des manuscrits, i, 9.
VIE DE SAINT DENIS
l’église monseigneur Saint Denis, la très haute génération et les merveilleux faits des rois de France (1) », ainsi d’autres moines s’attachèrent à rappeler, sous une forme abrégée, les principales circonstances de la vie de saint Denis et les marques de protection qu’il avait prodiguées aux rois et au royaume de France.
Telle est l’origine du morceau qui forme la première partie du volume donné par vous à la Bibliothèque nationale. L’auteur de ce morceau a soudé à la Vie de saint Denis une continuation qui a pour sujet la légende de saint Saintin et de saint Antonin, évêques de Meaux, la conversion et le baptême de Clovis, la découverte des reliques de saint Denis, les circonstances dans lesquelles Dagobert alla demander un asile à « la povre mesonnette qui estoit sor les cors des gloriex martyrs, » la fondation de l’abbaye de Saint-Denis, la dédicace miraculeuse de l’église et la guérison du lépreux qui en fut le témoin, la vision relative à la délivrance de l’âme de Dagobert, enfin la consécration de l’autel de Saint-Denis et le sacre du roi Pépin par le pape Étienne en l’année 754.
Plusieurs textes latins, qu’il sera facile de trouver, ont fourni à peu près tous les éléments de cette compilation, qui eut un certain succès, puisque nous n’en connaissons pas moins de quatre exemplaires à la Bibliothèque nationale :
r Celui auquel votre nom restera attaché.
2° Le ms. français 2464, du xm® siècle, venu de Saint- Martial de Limoges ; le récit s’y arrête à la mort de saint Antonin.
3° Le ms. français 19530, du xiii® siècle, venu de Saint- Germain-des-Prés ; au xv® siècle il devait se conserver à Troyes.
4® Le ms. français 13502, du commencement du XIV® siècle.
(1) Recueil des historiens^ xx, 649.
AVEC PEINTURES
Cette compilation obtint une assez grande vogue pour suggérer à un rimeur l’idée de la mettre en vers : nous la possédons sous cette forme, dans un ms. du xv® siècle (nM741 du fonds français), dont les dernières pages ont disparu, de façon que la légende s’interrompt au milieu de l’épisode du lépreux guéri lors de la dédicace de l’église de Saint-Denis.
Un peintre fut chargé de retracer les merveilleuses histoires consignées dans la compilation dont je viens d’indiquer le plan. Ses tableaux couvrent les feuillets 29-57 de votre manuscrit. Sur tous les points, jusqu’aux moindres détails, il règne entre le texte et les images la plus exacte concordance. Cette suite de tableaux pouvait apprendre, même aux illettrés, toutes les circonstances de la vie et de la passion de saint Denis, la légende de saint Saintin et de saint Antonin, le baptême de Clovis, les gestes de Dagobert et la dédicace de l’église abbatiale. On montrait évidemment ces peintures aux pèlerins de distinction ; les veis latins qui bordent chaque tableau rafraîchissaient la mémoire du moine chargé de donner des explications.
Une suite de tableaux du même genre se trouve dans le ms. français 13502 ; mais il sont intercalés dans le texte et dépourvus de légendes en vers. Il sera assez curieux de pouvoir étudier comment des sujets identiques ont été compris et interprétés, à un demi-siècle d’intervalle, par deux artistes de la même école.
Saint Denis n’est pas, du reste, le seul saint personnage dont la vie ait fourni, au xiii® et au xiv® siècle, la matière de manuscrits dans lesquels le texte n’est qu’un accessoire destiné à expliquer les peintures. Entre autres exemples, et sans parler des bibles ou histoires saintes en images (1), je puis mentionner les deux suivants.
(1) Voyez ce qui a clé dit plus haut, p. 197 et p. 207, du Psautier de Peterhorough etd’un manuscrit de l’abbaye de Saint-Bertin.
552 VIE DE SAINT DENIS
L’hiver dernier, un voyageur écossais m’a montré quelques fragments d'un très curieux manuscrit du commencement du xiii^ siècle, dont la partie supérieure de chaque page est occupée par des peintures représentant les scènes de la vie de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry. Audessous des tableaux sont des explications en vers français, qui forment une vie tout à fait différente des deux vies de saint Thomas en vers français qui ont été publiées jusqu'à cejour.
Dans les archives de l'église de Saint-Quentin de Louvain se conserve un rouleau de huit mètres de long, sur lequel sont dessinés les actes de saint Quentin, avec de très courtes légendes en prose française. Il en a été publié un fac-similé lithographique, d'après lequel l'exécution des dessins peut être rapportée au xiv^ siècle (!).
Mais revenons à saint Denis et aux ouvrages qui furent entrepris pour développer le culte qui lui était rendu, en imprimant à ce culte un caractère national et patriotique. Le livre le plus important qui ait été inspiré par cette idée est la compilation historique qu'un moine nommé Yves rédigea au commencement du xiv* siècle et dont Tabbé Gilles de Pontoise fit hommage à Philippe le Long en 1317. Ailleurs (5\ j’ai eu l’occasion d'apprécier ce livre, qui est, à proprement parler, une exposition détaillée des rapports de saint Denis avec Thistoire de France, depuis les origines jusqu’à la mort de Philippe le Bel. Le soin qu'on prit d'en faire une traduction française et d’y ajouter de belles et nombreuses peintures, prouve que l’ouvrage s’adressait particulièrement aux princes et aux seigneurs. Nous en connaissons cinq exemplaires ;
I® Ms. français 5090-2095. Exemplaire qui paraît avoir
(1) Viedesiint Quentin, d'après un manuscrit comeruéaux archives de l'église de Saint-Quentin à Louvain^ par Adolphe Everaerls. Louvain, 1874. In-4 oblong.
(2) Notices et extraits des manuscrits, xxi, 2? partie, pp. 240-263.
AVEC PEINTURES
été présenté à Philippe le Long, et qui fut possédé plus tard par Charles V. Il contient le texte latin et la version française des deux premières parties de l’ouvrage et est orné de très remarquables miniatures. Le sujet des tableaux est indiqué par des vers latins, qui diffèrent des légendes consignées dans votre manuscrit.
2° Ms. latin 13836. Autre exemplaire original, dont il ne subsiste plus que les chapitres LVII-CLXVIII de la troisième partie. Ce manuscrit, exécuté en 1317 par Guillaume l’Escot, nous offre la version française copiée sur les marges, en regard du texte latin.
3“ Ms. latin 5286. Exemplaire du xiv® siècle, orné de grisailles, qui me semblent avoir été copiées d’après les miniatures du ms. 2090-2092. C’est le seul de nos exemplaires qui contienne le texte complet de la compilation. • La version française en est absente.
4° Ms, de Berlin (ms. lat., fol. 53), ne contenant que la troisième partie de la compilation (1).
5° Ms. du Vatican (fonds de la Reine, n° 695), ne contenant également que la troisième partie (2).
La compilation du moine Yves fut mise à profit par un auteur, dont je n’ai pu découvrir le nom, qui composa en 1455 un recueil sur la vie et le culte de saint Denis (3); mais ce traité, rédigé en latin, ne dut pas recevoir une grande publicité et ne fut sans doute connu que des gens d’Église.
Je ne m’y arrête donc pas, et je termine cette lettre en signalant un livret français, delà seconde moitié du xv« siècle, qui avait pour but de réchauffer la dévotion des rois de France à saint Denis, patron du royaume. Nous en avons
(1) Voyez Sienzel, dans Periz , Archiv, II, 77, et Renan, dans Archives des Missions, série, I, 43:2.
(2) Voyez Renan, dans Archives des Missions, Ir® série, I, 429, et Berger, Bibiiothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, fascicule VI, p. 14.
(3) Ce recueil remplit les fol. 31-82 du ms. latin 17631, venu du couvent des Blancs-Manteaux.
VIE DE SAINT DENIS
deux exemplaires à la Bibliothèque nationale (1), dignes l’un et l’autre de fixer votre attention. Le premier (ms. français 5808) a été copié pour Charles VIII, qui a mis sa signature sur un feuillet de garde, et que le frontispice nous fait voir recommandé à la sainte Vierge par saint Denis. L’auîre (ms. français 24948), dans lequel le texte est un peu plus développé, a sans doute été fait pour Louis XII ; beaucoup de pages sont ornées de peintures, dont les sujets se succèdent à peu près dans le même ordre que les tableaux des manuscrits du xiii® et du xiv® siècle dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir.
Précieux par lui-même, le manuscrit dont vous nous avez fait présent vient donc s’ajouter à une série de monuments dont il augmente l’intérêt en facilitant des rapprochements curieux pour l’histoire de l’art, de la littérature et du culte national de saint Denis. Il n’en fallait pas tant. Monsieur le Duc, pour que votre don fût reçu avec la plus vive reconnaissance. Je vous en remercie au nom de la Bibliothèque nationale, et je m’applaudis d’avoir à inscrire sur le livre de nos bienfaiteurs un nom qui figure avec tant d éclat dans la plupart des recueils historiques du Département des manuscrits.
Outre le manuscrit qui est l’objet de la précédente notice, et qui porte le n® 1098 dans le fonds français des Nouvelles acquisitions, la Bibliothèque nationale doit à la libéralité de M. le duc de La Trémoïlle les manuscrits suivants :
1° Peintures du xi® siècle représentant différentes scènes de
la vie de saint Aubin. Nouv. acq. lat. 1390.
(1) Il faut y joindre le ms. 92 du fonds Douce à la Bodléienne, qui, suivant M. Paul Meyer, pourrait bien avoir été fait pour le cardinal d’Amboise, et qui est intitulé : « S’ensuivent les noms des xii roys de France, dont mencion est faicte en ce présent traictie, qui ont esté rendre grâces à Monseigneur saincl Denis en son église et abbaye en
AVEC PEINTURES 255
2° Vie de saint Vincent Madelgaire. Ms. du xi® s. Nouv, acq. lat. 263.
Recueil d’ouvrages historiques, copié au xii® siècle, dans Tabbaye de Hautmont et renfermant, entre autres documents, la partie inédite des Gestes des évêques de Cambrai. Nouv. acq. lat. 264.
4° Cartulaire de l’abbaye de Hautmont. xiii® s. Nouv. acq. lat. 1386.
5® Rôle des biens qui furent assignés en 1329 dans le Cotentin à Jeanne d’Evreux, veuve de Charles le Rel. Nouv. acq. fr. 1456.
6® Copie d’un recueil de lettres originales du xv® au xvii® s. , provenues des archives de la famille de La Trémoïlle et réintégrées en 1877 dans ce dépôt. — Nouv. acq. fr. 1109. T Lettres originales du xvii®s. ~ Nouv. acq. fr. 1095.
8o Recueil de documents sur l’abbaye de Maroilles. Nouv. acq. lat. 1385.
France des victoires par eulx obtenues en leurs personnes à l’encontre de leurs ennemys, » et probablement aussi un recueil de pièces sur la passion et les reliiiues de saint Denis, du xiii^ siècle, qni a figuré en décembre 1874 sur le Catalogue 293 de Quaritch, p. 55, article 447.