Cf. Prise, p. 789, Putsch
loi du destin les ordres d'un affranchi, et ils attribuent aux enfers les honneurs dus à rOlympe. i> Wernsdorf prend la peine de commenter : a Hooorem diis et divinis rébus debitum impertiunt illis monstris, Orci satellîtibus. » Il y a dans ce vers deux choses manifestes, la recherche d'une antithèse prétentieuse et la hardiesse outrée de l'expression.
Bormann n'a pas fait usage d'une critique assez sévère en admettant ce prétendu fragment d'un poète latin. Toutefois il est juste de dire, pour l'excuser, que Balzac avait cité dans ses Entretiens d'autres petites pièces vraiment anciennes, conservées dans un manuscrit de Saumaise, et qui flgurent avec raison dans les recueils d'Épigrammes latines. Burmann avait cru, non sans quelque vraisemblance, que l'invective contre Néron avait été puisée à la même source. Il déclare néanmoins l'avoir cherchée vainement dans les papiers de Saumaise ^ Cela aurait dû mettre en défiance les éditeurs qui sont venus après lui.
Burmann paraît n'avoir connu que le volume des Entretiens (1659), et il est probable qu'en Hollande il n'a pas eu à sa disposition soit les œuvres complètes de Balzac, soit les éditions de ses vers latins publiées antérieurement. Je trouve dans ces dernières la justification à peu près entière de Balzac. C'est de son vivant que ses poésies latines ont été publiées, par les soins de son ami Ménage, qui résidait à Paris. Il y en a une édition de i650^ une autre de 1651. Balzac ne mourut qu'en 1655. Or, que voyons-nous dans ce recueil? Le fragment en question est classé dans une subdivision du troisième livre, entièrement consacrée à des empereurs romains, et portant pour titre général : Ficta pro antiquis^ c'est-à-dire, Imitations des poètes anciens. Il fait partie d'une pièce qui a le double d'étendue. Cette pièce est adressée au duc de Montausier.Dans la seconde moitié, le poëte s'adresse plusieurs fois à son protecteur : MofUoside. Ainsi, avec ce correctif, le jeu d'esprit qui se trouve dans les Entretiens n'avait effectivement rien de dangereux. Si Balzac a cédé à l'envie de mystifier un instant un correspondant, si la vanité lui a inspiré une plaisanterie assurément répréhensible, il n'a pas prétendu introduire une pièce supposée dans l'héritage de l'antiquité latine et en imposer à la postérité. Lorsqu'il s'adresse au public, il signe son œuvre.
L'édition complète des œuvres de Balzac, donnée en 1655 par l'abbé Cassaigne^, produit les mêmes pièces de vers et conformément au texte primitif; car il est bon de dire qu'il présente quelques variantes avec le texte suivi par Burmann et Wernsdorf, qui est celui des Entretiens. Nous
1. « Et Umen illud (fragmentum) neque in Schedis apographis codicis Salmasiani Heiiuia- DÎs, neque in Divionensibus reperi. »
S. Joannis Ludovici Guezii Balzacii Carminum libri très ; ejusdem Epistolœ selectcr^ editore Mgïéio Menagio. Parisiis, tumplibus Âuguitioi Courbé^ 1650. CeUe édition est in-4 ; celle de Tannée suivante est in-8.
3. Les Œuvres de Monsieur de Balzac. A Paris, chet Thomas JoIIy^ 1665, deui Tolumes in-folio.
y voyons, an premier vers, Ergo famem obseenam^ au lieu de famem nm$* ram. Le septième vers :
Ergo deum torpore et fato matris ovantem,
est devenu dans le texte postérieur :
Ergo re bene gesla et leto matris ovantem.
Wernsdorfy qui prenait sur lui de deviner l'auteur d'un fragment ancien ^ avait le devoir de se livrer à des recherches bien plus approfon* dies que son devancier. Il est impardonnable qu'il n^ait consulté ou fait consulter ni les œuvres complètes de Balzac, ni les recueils de ses poésies, ni même les Entretiens^ qui lui auraient expliqué un texte qu'il n'entendait pas suffisamment.
Puisque, dans le principe, le mal avait été fait par un Français, il convenait qu'un Français en fournît ie remède. C'est dans notre siècle qu'un lecteur des poésies latines de Balzac a trouvé la vérité, et mis à néant la propriété conjecturale de Turnus. Je ne saurais indiquer l'auteur de cette petite découverte. Le savant et illustre Victor Le Clerc, mon cher et vénéré maître, en a fait part à plusieurs membres de l'Académie des Inscriptions, mais il ne s'en attribuait pas le mérite. Malheureusement, quand je l'interrogeai, il ne put retrouver dans sa mémoire d'où lui venait ce renseignement K M. Eggcr le transmit à M. Baehr^ le savant auteur de YHistoire de la Littérature romaine ^, et lui fournit des détails circonstanciés sur la provenance des vers apocryphes de Turnus. Dans sa troisième édition (4844-1845), le professeur de Heidelberg modifia en conséquence sa rédaction première. Une quatrième édition de cet important ouvrage a paru récemment (1868). On peut faire à M. Baehr un petit reproche : tandis que, dans une note, il expose longuement la vérité, il ne s'exprime pas dans le texte avec assez de fermeté, a Comme, d'après le court fragment de Turnus, la tyrannie de Néron était le sujet de ses satires, on a été conduit à y voir un fragment sur les vices et les crimes de Néron, publié pour la première fois par Balzac, tandis qu'il ressort que le tout n'est nullement un ouvrage antique, mais vraisemblablement (wahrscheinlich) une
i. a Tum vero malo ejus auctorem habere Turaum, celebrem eorum temporum satyrographum, idque non yanis rationibas adductus mihi persuadée. » (Wernsdorf, Poet, mm., t. II! , p. LIX.)
2. Uq renseignement précieux m*est fourni au dernier moment. M. Le Clerc avait un vague souvenir que l'erreur longtemps accréditée avait été signalée à Lyon. Or je me suis rappelé qu'il y avait à Lyon un homme dont je connaissais depuis longtemps les goûts littéraires et les publications philologiques. Je veux parler de M. le docteur Pétrequin, à qui il ne suffit pas ci*ètre éminentdans sa spécialité. Je me 9uis adressé à lui, et son obligeance m'a communiqué immédiatement les détails les plus précis. La rectification dont il s'agit a été laite en 1887, dans un opuscule anonyme {Lettres suivies de Noies sur des riens philologiques). Comme il m'en a nommé l'auteur, qui est un homme fort instruit et grand admirateur d'Horace, je trouve juste que le nom de M. P. Rostain reste attaché à cette petite déoeoms^A.
a. Geschchie der Rfrmischer Utteratur, Garlsruhf, \^2% '^\tTW»\lt^ ^^\>à<«C\.
prodactioD de Balzac lui-même ^ » Il faut que la rédaction de 1844, laquelle différait peu de celle-ci, ait laissé en Allemagne du doute dans quelques esprits, puisqu'en 1847, M. Engelmannne tint pas compte de la rectification^ et que, dans le catalogue des auteurs grecs et latins, de leurs éditions et des dissertations qu'ils ont suggérées, il mentionne, sans aucune observation, à Tarticle Tiimu^, le fragment de satire contre Néron, et ceux qui l'ont édité '.
Aujourd'hui, il est vrai, personne ne soutient, ni en Allemagne, ni en France, l'opinion de Wernsdorf. Mais cela ne suffît pas : l'erreur est tenace ; elle trouve un dernier refuge soit dans l'hésitation, soit dans la mollesse des critiques.
Dans son Histoire de la Littérature romaine^ M. Alexis Pierron, après avoir énoncé la vérité, l'affaiblit en rentrant dans le champ de la conjecture. « Ce morceau a été publié pour la première fois par Balzac, et signé par lui du nom de Turnus 3, Mais ce n'est, en réalité, qu'une belle imitation de l'antique. Tous les critiques bien informés savent à quoi s'en tenir sur la vraie origine de ces vers ; et c'est au premier éditeur, c'est à Balzac en personne qu'ils reportent l'honneur de les avoir écrits *. »
Dans un ouvrage assez récent, qui a pour titre : Les Satinques latins^ le traducteur, M. Despois, dit dans son préambule qu'il ne croit pas à l'authenticité de la pièce dont il s'agit : ce qui ne l'empêche pas d'inscrire le nom de Turnus sur son titre, et de prendre la peine de traduire des vers modernes ^.
Plusieurs professeurs de l'Université ont rendu compte de cet ouvrage •, et quoiqu'ils inclinent h reconnaître le mensonge, ils nous laissent encore dans le doute. Il faudrait pourtant en finir une bonne fois avec la pièce controuvée de Turnus, puisque Balzac lui-môme s'en est publiquement déclaré l'auteur. C'est déjà trop qu'elle ait trompé l'Europe pendant un siècle : à moins de se compromettre de gaieté de cœur, la critique ne peut persister dans cette méprise, ni môme conserver son incertitude.
La collection Lemaire a popularisé chez nous la savante édition des Poetœ minores de Wernsdorf, et nous avons tous admis de confiance les conclusions de l'éditeur allemand. Personne ne doit être plus indulgent que moi pour ceux qui ont partagé Terreur commune. J'ai sur le cœur un exemple de Balzac introduit dans mon Thésaurus poeticus. Je vais prochai*