‹ Melanges de philologieChapitre 12 sur 143 · Inctrti de differeniiit vocum, p · texte numérisé non relu

Inctrti de differeniiit vocum, p

mot n'en est pas moins solidement confirmé. Je transcris quelques lignes de ce conmientaire. uJubentOy etas prima.... /uftenta, jubenili aetate... Jubentam et Jubentutem. Hœc differentia est : jubentus est juvenum multitude ; jubentas (l. jubenta) autem hominis œtas. » Plus loin, juventus est indiqué avec le sens de juvenum manuSj d'après l'autorité de Virgile. Tout cela n'empêche pas que l'auteur, transcrivant, au mot JEtaSj d'anciens glossaires, donne juventus pour Vdge de la jeunesse : « JEtas autem hominis, sicut infantia, juventus, senectus. »

J'hésite à ranger un Père illustre de TÉglise^ au quatrième siècle, saint Ambroise, parmi les écrivains qui ont ignoré le véritable sens de juventus. Si j'admets une pareille erreur dans cette nombreuse école africaine qui a sensiblement altéré la langue, elle est plus difficile à expliquer chez un Latin, un fils du préfet des Gaules, un évêque de Milan, dont le style se recommande par la pureté. Je citerai deux exemples, il y en a bien d'autres, qui sont conformes à la grammaire contemporaine, mais l'on verra que je suis admis à faire mes réserves sur la juste attribution de ce néologisme.

Saint Ambroise {Epist. class. I, t. I, p. 1029) : « Quid autem pulchrius abstinentia, qusB facit juventutis annos senescere, ut fiât morum senectus?» Mais un autre exemple du même auteur {ad Horontianum^ Epist, class. I, t. I, p. 979) présente, à très-peu de distance, les deux mots rivaux : « Per septem cursus vita hominum usque ad senectutem transcurritur, sicut Hippocrates, medicinœ magister, scriptis explicuit suis. Prima setas infantia est, secunda pueritia, tertia adolescentia, quarta

juventus^ quinta virilis œtas, sexta œvi maturitas, septima senectus

Pueritia quoque usque ad annos pubertatis procedit, adolescentia usque ad barbœ lanuginem,/ut;^fa usque ad perfectee virtutis processum, etc. » Telle est la leçon de deux grandes éditions antérieures à celle des Bénédictins, laquelle donne juventas ; mais ce mot, qui ne s'écrit pas en prose, est une fusion maladroite de juventa et juventus. Il faut voir ici le mot propre, échappé à la transformation générale.

Quand on arrive au cinquième ou au sixième siècle, je ne doute plus de la prise de possession de juventus. Ainsi je lis sans hésiter dans Boèce : « Naturaliter quidem, ut pueritia vel juventus, et totius conformatio corporis. » {In Porphyr. iv, t. II, p. 80.) « Omni enim homini adest in juventute pubescere, et in senectute canescere. » {Ibid.^ p. 91.)

Je reviens au passage de Salluste qui est le sujet de cette dissertation. J'ai trouvé, il y a quelques années, deux secours que je n'espérais pas. Quand j'ai fait mon premier travail, je ne connaissais pas l'édition de Salluste donnée par Gerlach (1823) ; et j'aurais pu la connaître sans en recevoir aucune lumière, car dans le second volume, celui du Commentaire, qui est de beaucoup le plus considérable, il n'y a aucune observation sur juventutem. Mais le premier contient un renseignement précieux.

Oa j apprend qn'im mannscrit âe Berne, on de ces manuscrits trèsanciens dont on connaît tonte la valenr, donne la variante juventam tuam. Je transcris la mention de Gerlach (L I, p. 7) : c juventam suam. Bem. 1. » Ce n'est pas tout : le même éditeur fit collationner, postérieurement à l'impression du texte, les manuscrits de notre Bibliothèque nationale : il signale, entre autres, un manuscrit du quinzième siècle (fonds de Thou), mais copié sur un original ancien et excellent S a un des meilleurs, m dit-il. Eh bien, il porte juventa. Ce double avertissement n'a pas suggéré à l'éditeur une remarque en faveur de jucentamy leçon qu'il a dédaignée, au point de ne pas en dire un mot dans ses notes. Pour moi, je la regarde comme un vrai.trésor. Cette planète, qui avait été affirmée par le calcul, a été révélée deux fois par le télescope. Toilà qui me parut plus décisif que les rapprochements fournis par les ouvrages des autres écrivains, bien qu'ils aient aussi leur valeur.

Je dois parler de l'édition très-reconunandable de l'historien donnée par M. Dietsch ^ Il a rapporté, même avec un peu de luxe, les leçons des manuscrits, ce que le docte Havercamp (1743) avait fait avec plus de mesure; mais le commentaire {CammentaHanes)^ placé en tête de son livre, est bien insuffisant. Je n'ai pas vu qu'il mentionnât la leçon jwceniamy constatée par Geriach. Du reste, l'autorité de Nonius Marcellus, qui cite l'exemple de Salluste avec juventutem \ lui a sans doute paru trancher la question. Dans ses notes il n'a manifesté aucune hésitation à l'égard de ce mot

Appendice.

La langue française a dû admettre les deux sens dejwentus qu'elle trouvait en usage lors de sa formation, et de ces deux sens, celui déjeune âge est celui qui se présentait le plus souvent pour l'expression de la pensée. Ce calque sur le plus mauvais modèle, qui est une des lois générales des langues néo-latines, est cause que nous avons fermé les yeux sur les habitudes des auteurs classiques, d'autant plus que le contingent de juventui a été indûment augmenté par les copistes. De là vient aussi que les lexicographes ont été négligents dans la recherche des nombreux exemples dejuvetUa qui subsistent encore. Cette erreur s'est donc imposée à l'enseignement. C'est par une étude approfondie que nous pouvons aujourd'hui rétablir la vérité.

Tâchons d*expliquer un fait qui peut paraître assez singulier. Conmient

I. « Sed ab opUmo libro deicriptas, qui molUs optimarum lectionum confinnat^ ei ia meliorilxii babeodos est. » (Gerl., t. lU, p. 333 et 334.)

S. Deux toI. in-S. Leipzig^ chez Teobner, 1850.

3. M. Dietsch a commis une petite erreur en citant le grammairien. U indique U p. S94, q^ tnile dn mot Exercere, mais sans produire Tezemple de Salluste. Il f&llait reuToyer à U p. 433, qui donne cet exemple^ an mot Juventut.

les denx mots juventus et seneetus^ qai sont corrélatife , ont-ils en une fortune si diverse ? Est-ce un pur effet du hasard? Je ne le croîs pas.

Juventn et senecta sont deux mots qui remontent aux origines de la langue. Us se disent proprement de Vâge. Ce sont de véritables adjectifs, se rapportant à œtaSj sous-entendu. Ce mot est encore exprimé dans Lucrèce (Y, 894) : œtate senecta. Mais juventus signifiait une réunion de jeunes gens, et il était bien nécessaire aux Romains pour désigner des soldatSj des troupes j des armées. La confusion de juventus avec juvenia aurait jeté dans la langue une obscurité regrettable. La même chose n'existait pas pour senectus : ce mot ne signifiait pas dans l'usage habituel « une réunion de vieillards. » Un mot spécial avait été fait pour une corporation politique de vieillards, senatus. Par conséquent, senectus avait pu se prendre pour l'âge sans grand inconvénient. Cependant senecta ne fut pas abandonné par les puristes, et il se maintient dans les premiers siècles de l'Empire : il est fréquent dans Tacite. L'emploi constant de senectus en parlant de Vdge a certainement contribué à l'usage abusif de juventus dans un sens analogue, à mesure que l'ignorance faiscdt des progrès.

Après ce long plaidoyer, que pensé-je de l'avenir? Me flatté-je de convertir tout le monde? Je n'espère pas un si beau succès. A la vérité, je suis bien convaincu que personne n^entreprendra de combattre la théorie que j'ai si solidement ét€J)lie ; mais il restera les protestations silencieuses. Bien des philologues ont l'habitude de parler de leur juventus dans leurs préfaces, leurs programmes, leurs discours. Ceux-là continueront, même dans le cas où ils m'auraient lu. Je ne me préoccupe pas de ce petit nombre de protestants, bien qu'ils puissent être melioris notœ,

— Maintenant je veux tirer quelque lumière de faits analogues, en les cherchant surtout dans l'écrivain qui m'a longuement occupé.

Le texte de Salluste a été corrigé plus d'une fois, surtout avec le secours de bons manuscrits, et cela avec grand profit.

1. Je remonte aux temps anciens. Un passage très-curieux d'Aulu- Celle (XX, 6) nous apprend qu'une rectification a été obtenue par un grammairien. Voici ses paroles : « Maxima pars vestrum. . sed procul dubio qui rectissime loqui volet, vestrum potius dixerit quam vestri. Et idcirco importunissime, inquit, fecerunt qui in plerisque Sallustii exemplaribus scripturam istam sincerissimam corruperunt. Nam quum ita in Gatilina (c. 33) scriptum esset : Sœpe majores vestrum, miseriti plebis Domanœ : vestrum obleverunt, et vestri superscripserunt : ex quo in plures libros mendœillius indoles manavit. Hœc meminimihi ApoUinarem dicere ; eaque tuncipsa, ita ut dicta fuerant, notavi. »

Voici la phrase de Salluste : « Sœpe majores vestrum {ou vestri), miseriti plebis Romans, decretis suis inopiœ opitulati sunt. » La plupart des éditeurs ont substitué vestrum à vestri^ d après la recommandation d'Aulu-

Gdie. On a droit de contester que la phrase de Sallnste soit dans le cas de wummapan vesirum; mais enfin il ressort de cette citation que le texte de Sallnste ne paraissait pas incontestablement établi dn temps d*Anla- Celle, et que le choix des leçons partageait les savants. Or combien de nouvelles variantes introduites dans les siècles de ténèbres ! Mais ici ce n'est pas le génitif vestri qui était en concurrence avec restrum *; vestri était le nominatif masculin pluriel de l'adjectif vesterj comme on trouve trè&-sonvent majores nostri.

2. Un autre exemple, pris dans le même historien, montrera quelles énormités risquèrent de s'introduire définitivement dans les textes. On lit dans la Guerre de Jngurtha (c. 5) : a Dein, quia tum primum superbiœ nobilitatis obviam itum est. » Un manuscrit portait la leçon obviatum^ au rapport d'un médecin, habile critique, Dissaudeau . * Cet horrible mot, donné dans les Glossaires \ s'était fait aussi une place dans le texte de Plante {Bpid. 1, 2, 63) iNeve usquam obviet senij au lieu de : Neve usquam vmûat obviam sem.

3. Mais voici qui est plus grave : il s'agit d'une faute capitale, qui, jusqu'à ces derniers temps, figura dans les éditions de Salluste aussi généra** lement qaejuventutem. Elle se trouve dans la Guerre de Jngurtha (c.85) : • Non sunt composita verba mea : parum id facio; ipsa se virtus satis ostendit. » Parum avec un verbe de prix ! On n'a pas le droit de prêter cet affreux solécisme à Marins, bien qu'il avouât lui-même n'avoir pas reçu une instruction bien soignée. Gerlach (1823-1827) n'offre pas de variaote dans son texte; il fait pis dans son commentaire (t. Il, p. 318) : il trouve toute simple la substitution de parum à parri, mot qu'il n'écrit même pas : a Parum id facio^ abverbium pro genîtîvo. o Burnouf (1821) a aussi conservé la leçon des manuscrits, mais sans garantir qu'elle soit de la main de Salluste ^. Cependant, un siècle auparavant, Havercamp avait donné, probablement d'après Nonius, qu'il cite, la vraie leçon parti, et les éditeurs de notre siècle étaient impardonnables de ne pas la reproduire. Les manuscrits de Nonius (Merc., p. 260, v. Componere) et ses éditions portent, sans aucune variante, parvi id facio. En recherchant les causes de l'erreur, on les trouverait aisément dans la ressemblance entre l'écriture de partn et de parum, puis dans l'obscurité du génitif parrt pour des copistes ignorants. Mais l'ignorance ne pouvait conduire à substituer parti à parum : c'est là un des principes de la paléographie.

Ce serait faire injure aux lecteurs que de s'arrêter à établir la propriété

i. PoCtier a eoiuenré vestri^ restant fidèle à ses mauuscriiâ.

2. Dissâideos^ in M. Âocii PUnti comœdias, p. 109. Salmorii, 1611. — Les éditions d*HaTercamp et de Dietsch indiquent nombre de manuscrits qui présentent la même fante, mais assez umteai corrigée.

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