y a pour variante scius
2. U faut noter que eques avait concurremment les deux sens, et qu'il ne remplaçait pas néceMairement equus» Festus (v. Vel) nous a conservé un vers d'finnius qui présente les deux mots à côié l'un de l'autre : « Vel tu dictator, vel equorum equitumque maffister. »
C'est aussi là l'opinion des anciens. Macrobe(Y],9) : aEquitem docuere^ id est, docuerunt equum portantem hominem,
Insultare solo, et gressus glomerare superbos. »
Servius explique gressus glomerare superbos par ut cum disciplina incedat.
Macrobe est encore plus afiOrmatif : a Nam insultare solOj et glomerare gressus equi constat esse, nou equitis. »
Mais il y a, ce me semble, quelque chose à ajouter. Quel serait ce cava^ lier que le poète introduirait ici ? Serait-ce un étranger qui viendrait chercher à une école célèbre des leçons d'équitation ? Non sans doute : il n'y a pas de cavalier distinct des Lapithes, lesquels sont en même temps les instructeurs et les élèves. Cet eques, avec le sens ordinaire, serait d'un vague qui prêterait singulièrement à la critique ; mais si c'est un animal qu'on dresse, la chose va de soi.
Je reviens au fragment de Yarius, imité par Virgile, lequel prouve directement contre l'interprétation de Heyno :
Quem non ille siiiit lentœ moderator habena?, Qua vclit, ire ; sed angusto prias orbe coercens, hisultare docet campis, fmgitque morando.
Il est de la dernière évidence que c'est ici le chevalj et non le cavalier, qui insultât, ce qui entraîne le sens de insultât dans Virgile, puisque l'imitation est presque textuelle.
Il est des passages dans lesquels l'un ou l'autre sens peut être soutenu. Par exemple, cet autre vers d'Ennius, cité par Macrobe (VI, 1) :
It eques, et plausu cava concutit ungula terram,
n'est pas sans analogie avec celui de Virgile (VIII, 596) :
Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.
Rien n'empêche donc d'expliquer ici eques par cheval. Toutefois j'accepte volontiers le sens ordinaire.
Je me suis réservé de parler d'un passage d'Horace {Epod., 16, il), cité par Lemaire et par M. Wagner à l'appui de leur opinion :
Barbarus heu I cineres insistet victor, et urbem Eques sonante verberabit ungula.
Le sens de eques est ici controversé. J'avoue qu'en général j'aime mieux entendre ungula du cheval que du cavalier; mais j'admets ici la hardiesse de l'expression, parce que le sujet passerait un peu durement, dans les deux membres de phrases, d'un homme à un animal, et parce que les scholiastes d'Horace n'ont fait aucune remarque sur le mot eques. Il ne faudrait pas croire cependant qu'au temps d'Horace, eques avait entièrement perdu son ancienne acception. Nous la retrouvons encore^ e.i d'^^'o^ft.
manière incontestable, dans Martial, qui dit quelque part (XI, 21), equUis ahini. Le vers ne peut être cité.
Eques a donc eu deux sens en latin. Est-ce un fait unique dans la langue latine, et les autres langues ne présentent-elles rien de semblable? Botpes ne signiûe-t-il pas en latin, comme hôte en françds, celui qui est reçu et celui qui reçoit ? Le mot vector est synonyme de vectus^ quand il signifie un passager.
Nonius Marcellus (p. 381) explique avec raison remis par rameurs dans un vers de Virgile: uRemos^ rémiges, Vîrgilii auctoritate possumus dicere, ut in Hb. V (v. 153) :
Quem deinde Gloanthus Gonsequitur, melior remis, sed pondère pinus Tarda tenet. »
Alumnus signifie nourrisson, fils, et Ton serait tenté d'affirmer que ce mot n'a pas d'autre sens. Eh bien, dans l'ancienne langue, alumnus signifiait père nourricier, et alumna nourrice : ce qui est précisément le contraire. Nonius Marcellus (p. 242): liAlumnos consuetudo quos alas vel educes, vel eos qui alunt, dici vult. » Et, pour justifier le second sens, il cite Virgile (XI, 3^) :
Sed non felicibus œque Tum comes auspiciis caro datas ibat alumno.
C'était l'explication consacrée et nécessaire. Servius la donne avec développement.
Pareillement alumna^ nourrice, mère. Silius Italiens (IX, 533) :
Non Teucros delere aderam, sed lumen alumnœ Annibalem Libyœ.
Sens confirmé par cet article des Gloses de Placide : n Alumna ab alendo dicta ; nam quœ alit, et quœ alitur, alumna dici potest, id est nutrix ; et quse nutritur, et quœ nutrit. Sed melius tamen quœ nutrit. n
Enfin ajoutons qu'en français cheval se prend quelquefois pour cavaliei\ « C'était vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux combats. » Grâce à l'imprimerie, les commentateurs des âges futurs ne seront pas admis à substituer dans la phrase de Chateaubriand le mot cavaliers au mot chevaux, qu'ils déclareraient impossible.
Ce qui est surtout à regretter, c'est l'indifférence pour l'opinion des commentateurs latins qui ont parlé dans cette circonstance, et le silence qui finit par se faire sur ce qui devait les justifier. Ils produisent cependant det^ arguments, qui concourent, mais sont distincts : des auteurs anciens des plus renommés ont dit quadrupes eques avec le sens de cheval^ et equitare avec celui de galoper. Ces arguments sont péremptoires, et je .ne doute pas que des interprètes modernes, qui ont été influencés par
rautorité de leurs prédécesseurs, n'eussent été d'un avis différent, s'ils avaient eu sous les yeux l'exposé des motifs présenté par les anciens. D'où vient ce dédain, malheureusement trop répandu, des vieux com-r mentateurs? Mais que comprendrions-nous aux littératures anciennes sans leur secours? Il faut avouer qu'il y eut chez les Romains, comme partout, certains esprits subtils, qui parfois cherchèrent bien loin des explications forcées. Mais c'est là l'exception. En général, il faut écouter des interprètes qui savaient mieux que nous ce dont ils parlaient. Il est une considération dont on n'apprécie pas assez la gravité : les grammairiens lacins écrivaient pour les Latins ; ils avaient des juges qui donnent de l'autoritô à leurs affirmations, et ils ne pouvaient se permettre certaines énormités soutenues quelquefois par des critiques modernes, qui s'adressent à un public bien moins compétent et bien moins redoutable. Depuis le temps des Gracques, la science grammaticale jeta à Rome un grand éclat. Pendant plusieurs siècles, elle illustra bien des noms^ et fit la préoccupation de toutes les personnes instruites. Il faut voir dans Aulu- Gelle et dans Macrobe avec quel soin on recherchait les bons textes des classiques, et avec quel intérêt on en discutait les difficultés. Rien n'était plus en vogue sous les premiers Césars que les réunions littéraires, et par les grammairiens nous en recueillons l'écho. Il ne faudrait pas rejeter le sentiment des grammairiens qui nous sont parvenus, parce qu'ils ne sont pas de la bonne époque. Ils pourraient répondre, comme Térence à ses détracteurs :
Qui quum hune accusant, Nœvium, Plautum, Ennium Accusant, quos hic noster auctores habet.
Les grammairiens du grand siècle, Varron, Jules César, Verrîus Flaccus, Nigidius Figuius, Ateius Capito, Julius Hyginus, etc., se sont continués dans leurs successeurs, Valérius Probus, Pline, Palémon, Cornutus, Cornélius Fronton, Scaurus, Aulu-Gelle, Nonius Marcellus, etc., après lesquels nous voyons Macrobe, Servius, Charisius, Diomède, Donat, etc. Les derniers venus n'ont fait que transcrire les interprétations de leurs devanciers. Cela est si vrai que nous trouvons souvent dans différents grammairiens les mêmes gloses, à peu près conçues dans les mêmes termes.
Dans un temps où les études philologiques semblent reprendre quelque faveur, je voudrais pouvoir prémunir la jeunesse studieuse contre un mépris facile, mais bien dangereux. Il conduit à ne point creuser les questions, et à se contenter d'une érudition de seconde main. Toujours remonter aux sources, c'est là la condition du progrès.
{Revue de l'Instruction publiquey 28 juillet 1870.)