UN AUTRE PROVERBE MAL COMPRIS
Si l'erreur que je riens de rappeler est nne erreur particulière, un autre proverbe m est revenu en mémoire, qu'on interprète généralement à contre-sens : c est cet hémistiche : *^ o
Habent sua fata libelli.
Je demande pardon aux feuilletonistes ^î ;'«.-
^* ^* 1 essaye de les priver d'une
1 Le texte est cerUinement aliéré. Le premier ti^»* tioue. c^omme Bothe lîodiqiH;; maU le second rea--, w ^*^ ^^ iambiquc téininèlre caua«cdans Noniai», ui vUare scias, ne Càit quobscur^^ ^.'^'^ trocbâique. U wimu q^ ^ ^MmMM ^ --*v^rcir encore 1a ten».
citation qui fait partie du bagage des journaux, et dont je n'espère pas arrêter le cours, quand même j'aurais raison. Quis leget hœcf On croit qu'il s'agit ici de la courte durée des livres. Il est certain que les livres qui périssent forment la majorité, et souvent ceux qui ont joui d'une trèsgrande vogue sont aussi oubliés que les autres. Nous examinerons tout à l'heure la pensée : examinons d'abord la lettre. Habere suafata ne saurait signifier « périr, ne vivre qu'un temps. » Ce nom, avec un adjectif possessif, ne peut guère signifier autre chose que « destinée, sort. » C'est d'ailleurs son sens le plus ordinaire, même lorsque cette destinée est la mort ;
Forsitan et, Priami fuerint quœ fata, requires.
Mais est-il bien vrai que les livres doivent périr, chacun à son tour ? Ce n'est pas l'opinion de tant de poètes qui se sont promis l'immortalité, et qui se sont flattés de la donner. Le poëte même qui a dit : Mortalia facta peribunt^ a proclamé superbement que les œuvres poétiques ne sont pas soumis à cette loi.
Ezegi monumentum œre perennius, Regalique situ Pyramidum altius ; Quod non imber edaz, non aquUo impotens Possit diruere, aut innumerabilis Annorum séries, et fuga temporum.
Non omnis moriar, multaque pars mei Vitabit Libitinam. Usque ego postera Crescam laude recens.
Et ailleurs :
Ne forte credas interitura quœ, Longe sonantem natus ad Àufidum, Non ante vulgatas per artes, Verba loquor socianda chordis.
Non, si priores Mœonius tenet Sedes Homerus, Pindaricœ latens Ceœque et Alcœi minaces, Stesichorique graves camenœ.
La Muse perpétue le souvenir des grands hommes :
Dignum laude virum Musa vetat mori, Cœlo Musa beat. (Horace.) Vixerc fortes ante Agamemnona Mulli ; sed omnes illacrimabiles Urgentur, ignotique longa Nocte; carent quia vate sacro. (b.)
Virgile dit plus modestement :
Fortunati ambo I Si quid mea carmina possunt, Nulla dies uaquam memori vos eximet œvo.
Et Properœ :
At non ingenio quœsitum nomen ab œvo Excidet : ingenio stat sine morte decus.
Ovide imite TabondaDce fastueuse d'Horace :
Jamque opus exegi quod nec Jovis ira, nec ignés, Nec poterit ferrum, nec edax abolere yetustas ; Quum Tolet illa dies quœ nil nisi corporis hujus Jus habet, incerti spatium mihi finiet œvi :
Parte tamen meliore mei super alla perennis Astra ferar, nomenque erit indélébile nostrum.
D'autres poètes encore ont exprimé le même espoir, et la postérité a justifié cette confiance. Réduite à l'écriture, l'antiquité n'a pu nous faire parvenir certains ouvrages bien regrettables ; mais les plus importants ont surnagé. Donc la maxime générale est inadmissible. Beaucoup d'ouvrages disparaissent, mais quelques-uns survivent. Voltaire fait ainsi le départ : «Chaque siècle produit tout au plus dix ou douze bons ouvrages; le reste est emporté par le torrent du fleuve de l'oubli '. )> Voltaire est encore généreux : c'est qu'il tient compte de l'avantage que l'imprimerie offre aux écrivains modernes.
Qu'a donc voulu dire l'auteur? Mais d'abord, qu'a-t-il dit? Pour s'éclairer, il faut avoir recours au texte. Or, quel est l'auteur de cet hémistiche? Cela a intrigué bien des hommes de lettres. On a demandé à Horace, à Ausone, etc., ce qu'ils ne pouvaient donner. Pour moi, j'ai eu l'avantage de n'en pas chercher l'auteur; il est venu s'offrir à moi ; je n'engagerai personne à passer par le même chemin pour trouver la solution du problème. C'est en rédigeant mon Thésaurus poeticîis que j'ai obtenu, par le substantif Captas, la révélation de ce grand secret. Et en même temps j'ai eu l'inteÛigence d'une pensée qui, écourtée comme on la donne, est banale et fausse. Terentianus Maurus, poëte qui a composé un traité de Métrique, a écrit le vers suivant {De Syllabis, vs. 1006) :
Pro captu lectoris habent sua fata libelli.
L'auteur cherche à deviner le jugement de ceux qui le liront. Il craint différents censeurs. «Un homme paresseux et impatient trouvera mon ouvrage obscur. »
Deses et impatiens nimis hœc obscura putabit. Pro captu lectoris, etc.
« L'appréciation des livres est en raison de la capacité du lecteur. Chacun juge les livres d'après sa dose d'intelligence. » C'est là une idée dis-