I. Correspondance générale
tÎDguée, que ne dédaignerait pas la critique moderne. Comparez à l'interprétation généralement admise I
Ce qui est vrai des individus Test aussi des peuples. Les nations les plus policées assurent Texistence des grandes littératures.
Le reproche que mérite celui qui a, le premier, mis en circulation le prétendu proverbe, n'est pas tant de n'avoir pas compris l'auteur que de l'avoir cité incomplètement. La citation du vers entier aurait empêché toute méprise.
Le Traité de Terentianus est dans le recueil de Putsch, p. 2384 (le passage précité, p. 2411), et dans le Corpus omnium veterum poetarum latinorum^ 2* partie, p. 862. Ceux qui pourront consulter la bonne édition de Santen trouveront le vers en question p. 57.
RECTIFICATION D'UN VERS d'hORACE RB JETEE A TORT.
{Od. III, 14, 12.)
Depuis nne cinquantaine d'années, les philologues travaillent avec une très-louable émulation à épurer les textes anciens. Cet éloge revient principalement à rAllemagne. Mais aussi sa responsabilité est grande; et si ces travaux, poursuivis dans une voie nouvelle, n'ont pas toujours des résultats satisfaisants, elle devra accepter une bonne partie des reproches.
On a tort de croire que la tâche de la critique doive se borner à reviser les manuscrits connus, à rechercher des copies entièrement nouvelles, et à apporter son contingent de conjectures. S'il est désirable d'aller en avant, d'autre part il serait regrettable de reculer. Or il arrive trop souvent que l'on ignore ou l'on dédaigne des améliorations réelles offertes depuis longtemps. Il faudrait vivre dans le commerce des savants qui, depuis trois cents ans, ont corrigé ou voulu corriger un très-grand nombre de passages, négliger, bien entendu, beaucoup de tentatives malheureuses, mais remettre en honneur les conjectures appuyées sur la science et la raison, surtout lorsque ces conjectures ont été présentées avec des développements capables d'en faire sentir le prix.
Ces réflexions, qui me sont familières, me sont revenues à l'esprit à propos d'un vers d'Horace incorrect, qui pèche par une faute de quantité inexplicable. Il se trouve dans les Odes (III, 14, 12) :
Virginum maires juvenumque nuper Sospitum. Vos, o pueri, et puellsc Jam virum expertœ, maie ominaiis Parcite verbis.
Il y a un siècle et demi que l'illustre Bentley, choqué d'une faute aussi grave, en a patiemment étudié l'origine, et savamment indiqué la rectification. Mais il n'a pas réussi à convaincre les éditeurs qui lui ont succédé, quoiqu'il eftt pour lui la paléographie et la latinité. Il est bien probable que beaucoup d'entre eux n'ont pas connu le travail de Bentley^ ou qu'ils
se sont inclinés devant Tautorité du nombre. Je me propose de donner une analyse exacte de cette belle dissertation; j'y mêlerai quelques remarques à l'appui.
Interrogeons d'abord les anciens commentateurs, Acron et Porphyrion, dont Bentley n'a pas parlé, sans doute parce qu'il ne trouvait chez eux aucun éclaircissement. Il ne faut pas espérer tirer un argument des mots placés en tôte de la note : maie ominatis parcite verbis. Ici comme ailleurs, on ignore quelle était l'indication des interprètes; on ignore même s'ils avaient mis une indication quelconque; car l'explication, placée h la marge en face du texte, suffisait pleinement. Ce n'est que lorsque le commentaire a été séparé de l'original, qu'un renvoi est devenu nécessaire. Plus d'une fois, on le sait, l'indication se trouve en contradiction avec l'explication . Acron et Porphyrion ne font ici qu'éclaircîr l'idée, sans se préoccuper des mots et de la prosodie. Quia in sacrificiiSy prœceptosilmtio^ bona omina habere videbantur^ ne, incaute loquentes^ verbis omina facereixt : ideo nunCi parcite malis ominibus. Le silence des scboliastcs sur les deux points qui nous préoccupent semblerait indiquer qu'ils avaient sous les yeux un texte correct : autrement ils auraient probablement fait remarquer une licence de quantité, ou relevé un mot impropre.
Bentley signale, comme bien d'autres éditeurs qui l'ont précédé, une variante de la dernière importance : nominatis, au lieu de ominatis. La moitié des manuscrits ont la première leçon. Je dis que les anciens commentateurs n'auraient pas manqué d'expliquer maie nominatis, dussent-ils donner une explication forcée. Bentley reproche à la plupart des éditeurs, parmi lesquels il regrette de trouver le très-judicieux Heinsius, d'avoir pensé que la dernière syllabe do inale pouvait ne pas être élidée. Il est donc amené à traiter de la question des élisions omises.
L'illustre critique ne me paraît pas serrer la question d'assez près quand il cite huit exemples où une longue est abrégée : qui amant, te amice, si me amas^ etc. Il s'en rapproche quand il mentionne des longues non élidées devant une voyelle *, avec la remarque fort juste que cette licence n'a lieu qu'à une césure, autrement dit au commencement d'un pied. Mais tout cela n'est pas en cause : il s'agit uniquement d'une brèt)e. Ce cas est extrêmement rare.
Après avoir écarté avec raison un vers de Catulle (3, 46), où la leçon généralement reçue est une conjecture d'Achilles Statius, Bentley ne trouve de l'exception dont il s'agit qu'un seul exemple, qui est de Virgile [Mn. I, 405) :
Et vera inccssu patuit dea. Ille ubi matrem.
1. Il a cru inatile d'en citer dei exemples. Ils sont assez nombreux : Aeiœo Araeyntho (Virf^. Bue. 8, 4); Dardanio Anchitœ {Mn. I, 621); Neptuno Mgœo (III, 74); turrigera Antemnœ (VII, 630) ; Naupactoo Acheloo (Oy. Fast. 2, 43) ; Pierio Helicone (German. 217), etc.
Maisj fait-il observer, il y a ici un repos complet, qui justifie le poëte. Et même, ajoute-t-il, l'application rigoureuse de la règle prêterait à la critique. Pour le montrer, il suppose le vers suivant :
Et vcram incessu patuissc deam. Illo ubi matrem.
Muret et Schott ont proposé un singulier remède, c'est d'ajouter un d à maie (maled (minatis)^ comme on le voit dans les vieilles inscriptions de la République. Le grand critique se permet do trouver ridicule cette prétention de ramener, du temps d'Auguste, la langue latine à ses premiers débats Ml n'a pas connu une solution du problème qui est toute nouvelle, c'est d'écrire en un seul mot maleominatiSj Ve conservant sa quantité. Ceci est encore pis que le pauvre maledy car c'est une règle générale qu'un mot terminé par une voyelle brève souffre l'élision en se combinant avec un mot commençant par une voyelle : beneolens,maleolens^^maleodorattiSj semianitnis, semiiistus, anteity anteactus^ anteambulo [-onis)^ etc. Dans la composition œ s'abrège : prœeunt^ prœacutus; mais Catulle a élidé la diphthongue dans prœoptarit (64, 420).
Insistons maintenant sur la valeur relative des deux leçons du participe. En généra], comment a-t-on été conduit à altérer les textes originaux ? Par le désir de la clarté. Un mot rare et obscur a été éclairci par le remplacement ou l'addition ou la suppression d'une ou plusieurs lettres : les noms propres ont particulièrement été maltraités; quelquefois une glose a été substituée au mot primitif. Des deux mois ominatis et nominatis quel est le plus ancien, le plus probable, j'oserai dire le véritable? Ce ne peut pas être ominatis; car, pourquoi aurait-on remplacé une leçon qui donne un sens tout naturel par une autre qui n'en offre aucun? D'après les règles delà critique, c'est nominatis qui a préexisté. Nous voilà donc réduits à une locution réprouvée par la langue. Comment sortir de cette impasse ? Bentley vient à notre secours : un trait de génie lui a fait retrouver le texte d'Horace.
n existe un mot latin très-peu connu, qui permettrait de conserver la leçon la plus plausible, nominatis, dont il ne diffère que par un jambage : c*estinominatis. Mais où se trouve ce mot? Une seule fois dans la langue latine, mais il est donné par Horace lui-même I C'est dans une épode (16, 38) :
Jnominata perprimat cubilia.
L'éminent philologue rapproche un mot analogue, également bien rare, qu'on lit dans Aulu-Gelle (Y, 17) : Diem\quartutn kal. tanquam inominalem
i. In guo ridicuUne sint magis, an odiosi, in dubio estt quum rubiginem hanc NostroaffHcare Mtudeant quam in Ennio Naevioque et cascis Opicorum vix acquis auribus accipimus,
2. Cette règle est appliquée deux fois dans un vers d'Ausone {Epigr, 125, 12) : « iVec roale o^ere tnihi, nec bene olere placet» » La lettre h ne saurait empêcher l'élision. Tibulle (1, 4^ 76) : <f Quos maie habet multa calUdus arte puer, n
diem plerique vitant. 11 est à remarquer qu'un manuscrit de Paris, dont Bentley avait la collation sous les yeux, porte nominalem^ exactement comme nominatis a été substitué à inominatis, Macrobe {Sat. 1, 16), qui emprunte ce passage à Aulu-Gelle, donne, sans variante, inominalem diem. Ce qui a trompé, c'est Tadverbe maley qui n*a pas été compris. Quoique ce mot ait généralement un sens diminutif, ou môme privatif, comme maie sanus^ maie fidtis^ qui équivalent à insanus, infiduSy il a aussi quelquefois le sens augmentatif, surtout dans Horace. Ainsi maie dnpari {Od. I, 17, 25) ; maie parvus {Serm, I, 3, 45) maie rauci (i6. I, 4,66), maie salsus (tft. 1, 9, 65). Pareillement, maie inominatus a le même sens, avec plus de force, que maie ominatus. Aux exemples précédents on peut en ajouter un qui me paraît d'un grand poids, et qui a échappé au savant critique. n se trouve dans une satire (II, 5, 107) :
Si quis Forte colieredum senior maie tussiet, liuic tu Die, ex parte tua, scu fundi sive domus sit Emptor, gaudentem nummo te addiccrc.
Maie, c'est-à-dire miserum in modum, tristement, dangereusement, d'une manière inquiétante. Nous dirions en français : u Si l'un des cohéritiers a une mauvaise toux. »
Les exemples précités suffisent amplement pour établir le second sens de maie. Je veux cependant ajouter une phrase frappante de César, qui disait que Cicéron, malgré sa rare bonté, avait pour lui la même haine que les autres. Ego dubitem quin summo in odio sim, quum M. Cicero se* deat *, nec suo commodo me convenire possit? Atqui, si quisquam est facilis, Me est; tamennon dubito quin me maie oderit. {Cic. Att. XIV, 1.)
Il me paraît superflu de compter les éditeurs qui ont donné ominatis ou nominatis, La plupart ont préféré la première leçon, supposant gratuitement qu'une brève devant une voyelle peut ne pas subir l'élision. Quelques savants, tels que Lambin^, Jean Bond, Desprez, édition du Dauphin^, Bothe ^, ont édité nominatis. Egarés par leur science même, ils ont cherché la justification de nomiiiatis dans le grec ^crcovufxa, oùx 6vo[jLa<TTa. Mais il s'agit de latin^ non de grec, et d'ailleurs nomen ne saurait être synonyme de omen.
Je vais consulter les principaux éditeurs d'Horace dans notre siècle. Mitscherlich, qui a donné les Odes en deux gros volumes (1816), a simplement imprimé maie ominatis, sans s'inquiéter ni de la quantité, ni
1. César était mécontent que Cicéron eût attendu son tour d'audience, quand il pouTait entrera volonté.
2. Lambin s'est décidé parce qu'il a trouvé celle leçon dans huit manuscrits, qu'il énumère. Toutefois il voit là un latin bien risqué, et il a mis l'astérisque, qui indique l'hésitation.