Qui trouve ominatis également acceptable
des doutes qui ont été émis sur ce passage. Dœring (1829) a reproduit la même leçon, trouvant sans doute aussi que la prosodie était satisfaite, car dans son long commentaire il n'en a dit mot, pas plus que de la conjecture de Bentley. Il en est de même de Braunhard (1833), qui, lui aussi, avait largement de la place, sinon pour résoudre le problème, du moins pour le poser franchement. L'édition fort répandue d'Orelli (1837), où Ton retrouve la critique judicieuse et prudente qui distinguait ce savant, présente, comme les autres, maie ominatis. Je m*étonnc qu'Orclli n'ait pas daigné mentionner la correction inotninatiSy recommandée par un si grand nom. L'explication qu'il donne d'une licence extraordinaire n'est pas neuve, et elle est bien faible : a Ici l'hiatus est moins choquant, parce que les deux mots n'expriment qu'une seule idée, comme malc dicere, bene dicere, qui de même s'écrivent séparément *. m M. Baiter, qui a donné plusieurs éditions de l'Horace d'Orelli, se sépare de son maître par une nuance, et dit : « Pourquoi n'écrirait-on pas en un seul mot maleominatis^ comme Catulle maleolenSj suivant la remarque de Bosscha? » Mais ni Bosscha, ni M. Baiter ne savent comment Catulle écrivait l'adjectif cité, et il est plus probable qu'il divisait les deux mots, suivant l'habitude des anciens auteurs. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, cela ne fait absolument rien pour la quantité.
Il est à remarquer que les éditeurs ont mieux aimé taire la leçon de Bentley que de la prendre corps à corps, et d'en faire ressortir les défauts. Ce silence n'a pas mal servi à trancher lu question : aujourd'hui, il n'y a pas de danger qu'on soutienne une conjecture que généralement on ignore.
Je n'ai pas vu toutes les éditions publiées dans ces derniers temps, mais je serais bien étonné qu'un éditeur eût abandonné la leçon consacrée Je fais exception en faveur de M. Lucien Millier, à qui son respect pour les lois de la métrique a fait accepter inoniinatis. Seulement je regrette qu'il ait mis une croix en tête du vers, avouant par là qu'il n'est pas entièrement convaincu *.
Je ne connais que le P. Sanadon qui ait antérieurement (1728) admis et défendu inominatis. A ses yeux, la prosodie crée une impossibilité, qu'il dénonce fortement. « Maie ominatis, sans élision, fait un bâillement qui disgracie le vers. Ce bâillement môme d'une voyelle brève avec une voyelle longue, hors le cas de la césure ou d'un sens fini, est très-extraordinaire, et peut-être sans exemple dans les poètes latins, surtout dans les siècles de la belle poésie. » Rien n'est plus juste ; mais Sanadon n'a fait
1. In hialu eo minus offendimus, quod duo illa vocabula unam continent Jiotionem, ut « maie dicere, bene dicere, » qiiœ item divisim scribuntur,
3. Post-script um. M. Meioeke (éd. stereot. altéra, 1874), imprime maie inominatis saoB aucun signe de doute, et met en note : « maie ominatis ante Bentleium. » U se prononce nettement, tout en éclairant le lecteur. M. Haupt a également édité inomijiatis.
que reproduire la doctrine et la conjecture de Bentley. Or, bien qu'il Tait cité ailleurs, il a le grand tort de ne pas le citer ici. La presque certitude de rimpunité d'un larcin (rédition du savant anglais ne datait que de quelques années) n'est pas une justification.
Je me résume. La leçon maie ominatis n'est plus contestée, en dépit de la moitié des manuscrits, dont il n'est plus question. Vainement Bentley a fait sur ce passage une de ces notes où rien n'est omis, où tout est prouvé : il semble qu'il y ait prescription. J'ose plaider une cause déjà perdue : ce sont les plus compromises. Je le fais avec confiance, et je compte bien gagner des suffrages au grand critique qui a si bien parlé à l'bonneur d'Horace. Je ne reproduis pas la solution qu'il a donnée comme la plus probable, résultat dont il faut trop souvent se contenter, mais elle m'apparaît conune la seule vraie, la seule possible.
{Revue de Philologie^ juillet 1877.)
P. S. Une chose peut compromettre chez nous la belle conjecture de Bentley, c'est que le français explique l'adverbe mal joint à un adjectif, comme le latin explique ordinairement maie. Ces mots, soit qu'ils conservent leur individualité, soit qu'ils se fondent avec l'adjectif, ont un sens négatif : ils équivalent à non, parum, en français à non, peu. On hésite souvent sur la convenance d'écrire en deux mots ou en un seul : le Dictionnaire de l'Académie admet parfois l'une et l'autre manière. Les Latins écrivent en deux mots : maie fidus^ m. fortis^ gratus, tutus; en un seul mot : maledicus, maleficuSj maleoleiis^ malesnadus, malevolus. En français, on sépare mal assuré, mal connu^ mal m», mal portant, mal tourné, etc. ; on réunit malaisé, maladroit, malfaisant, malheureux, malhonnête, malintentionnéy malpropre^ malsain, malveillaiitf etc.
Bentley avait présent à l'esprit le sens ordinaire de maie quand il a voulu décharger Horace d'une faute de quantité. Il connaissait aussi un autre sens : au lieu d'admettre que maie ominatis était l'équivalent de inominatis, il a vu ici la confirmation de ce dernier mot, des paroles « tristement funestes. » On a constaté que maie n'est pas toujours négatif: il devient affirmatif, et signifie « contrairement à la prudence, à l'usage, à la convenance, au désir. » On trouve souvent dans les Comiques maie timeo^ metuo ou formido, ce qui ne signifie pas o j'ai presque peur, » mais j'ai grand'peur, je crains beaucoup. » De même dans ce vers de Haute [Most. HI, 1 , 77) :
Galidum hoc est : etsi procul abest, urit malc.
« Gela est chaud et, quoique éloigné, brûle terriblement. » J'ai cité maie rauci, fortement enroués, et cette phrase bien frappante de César, conservée par Cicéron : Non dubito quin me maie oderit, « je suis bien Bûr ça 'il (Cicéron) me déteste. »
maie dilecti flores I {Claud. iî. P. II, 265.) « fleurs fatalement aimées ! »
Quand Virgile dit cumulos maie pinguis arence^ il entend des mottes d'une terre trop grasse, trop compacte, trop forte (et non d'une terre légère). Maie confisus pedibus, dans Ovide {Her. 9, 99), signifie « qui compte imprudenmient sur sa vitesse. » Le même poëte dit de même {A. Am. I, 507) :
Nec maie deformet rigidos tonsura capillos.
u Et qu'une main inhabile ne taille gauchement des cheveux rudes, peu souples. » Maie confirme deformet.
Voici encore un exemple de Catulle (14,[5) :
Gur me tôt maie perderes poetis.
Et un autre de Martial (XII, 49) :
lllos qui maie cor meum perurunt.
Je m'abstiens de traduire. Maie équivaut à valde. C'est positivement l'explication que donne un grammairien, Charisius (p. 187) : « Maie pro valde. Fronto ad Antoninum imp. libre II : Maie me, Marce, prœteritae vitœ meœ pœnitet (,j'ai un cruel regret). Ceterum ineptum est maie pœiiitet. » Forcellini blâme avec raison cette critique du grammairien, qui ne comprenait pas la phrase qu'il citait.
Je modifierai un peu ma conclusion par suite de faits nouveaux, et après de nouvelles réflexions. Plusieurs éditeurs ayant, dans ces derniers temps, inséré inominatis dans le texte, il ne faut pas désespérer, comme je l'avais fait. Ensuite j'ai été frappé récemment d'une idée. La variante nominatiSy préférée par Desprez et Bothe (et qui est aussi dans des manuscrits de Pottier), me touchait peu, tant qu'on n'avait pour la faire valoir qu'un rapprochement forcé avec le grec (oùx ôvofiiacrToç, 8ua97)fii((zic), mais elle prend une grande importance quand on y voit une légère altération de inominatis. Autrement la présence de cette n serait tout à fait inexplicable.