ENCORE UNE FAUTE DE QUANTITÉ DANS HORACE
{Od. II, 20, 13.)
Les poëtes latins les plus célèbres ofTrent des fautes contre les règles de la versification^ tandis que nos poëtes, même les médiocics, ne donnent pas de pareils exemples. 11 n'est guère admissible qu'il Taille supposer pour chaque cas particulier une licence poétique qui amnistie Tauteur. Des échappatoires aussi commodes ne manqueraient pas de diminuer le mérite d'auteurs pour lesquels nous avons la plus grande admiration. Il est plus naturel d'accuser, dans le plus grand nombre de cas. les copistes des âges de barbarie, qui altéraient bien innocemment les textes. Beaucoup de ces erreurs ont été redressées de la manière la plus satisfaisante dans les écrivains anciens, tant prosateurs que poëtes. Le travail de l'érudition n'est pas terminé, et il ne le sera pas de sitôt.
Citons en entier les vers dont il s'agit :
Jam, Dœdalco oeior Icaro, Visam gementis liiiora Bospori,
Sjrtesque Gœtulas, canorus
- Aies, Hyperboreosque campes.
Horace, transformé en cygne, cet oiseau mélodieux de la Fable, se flatte de visiter à travers les airs toutes les régions du monde, et d'y répandre le bruit de son nom.
Nous voyons ici un vers faux, ce qui n'a pas manqué de scandaliser. Il est étonnant qu'Horace ait omis une élision, et précisément à la césure ; il l'est moins que ses scholiastcs n* aient pas signalé cette violation d'une règle essentielle, parce qu'ils négligent habituellement de pareilles remarques.
Richard Bentley, ce critique de génie, hardi parce qu'il était fort, qui a
souvent trouvé la vérité, et qui, même quand il s'en écarte, laisse une
trace lumineuse, Bentley a discuté ce passage. S'il n'a pas découvert la
vérité, il s'en est fort approché, et a porté à la leçon ordinaire des coups
irrémédiables. Je ne conteste pas avoir été influencé par cette autorité
quand j*ai donné ma petite édition d'Horace. J'ai applaudi quand j'ai vu l'éditeur attaquer rudement l'adjectif ociory et en montrer victorieusement l'impropriété. Quiconque, dit-il, voudra voler, comme Icare, que son vol soit lent ou rapide, devra payer par sa chute une folle entreprise. S'il se promet lui-même d'atteindre les limites du monde, c'est qu'il doit voler autrement qu'Icare. « Miror equidcm cnr Icari exemple hic nti voluerit Noster. Quid opus fuerat ut maie sibi ominaretur ? Quisquis Icari exemple volaverit^ sive ocior, sive tardior, nihil interest, is certe maie rem gesturus est^ et iemerariis aiisis excidet in aquas periturus. Yix crediderim tam nasutum poetam a tam sinistro omine non sibi cavisse. In cycnum mutatus^ non Icari exemplo^ sed tutis pennis volabo^ et remotas regiones visam. »
Cette argumentation me paraît inattaquable. Elle n'a été que bien faiblement attaquée, comme nous le verrons. Que demande donc Bentley? La sûreté, au lieu de la rapidité ; et il justifie le tutis pennis de sa glose par un exemple d'Ovide (Trist. III, 4, 21) :
Quid fuit ut tutas agitarit Dœdalus alas ; Icarus Icarias nomine signet aquas ?
Voici d'autres exemples de tutus. Horace {Od. III, 29, 62) :
Tune me, biremis prœsidio scaphœ, Tutum per iEgœos tumultus Aura feret, geminusque Castor.
Le même {Sat. II, 2, 49) :
Tutus erat rhombus, tutoque ciconia nido.
Citons encore (Sat. II, 6, 16) :
Me silva cavusque Tutus ab insidiis tenui solabitur ervo.
Enfin {Od. HI, 4, 17) :
Ut tulo ab alris corporc viperis Dormirem, et ursis.
Virgile {JEn. I, 243) :
Antenor potuit, mediis elapsus Achivis, IlljTicos penetrare sinus aique intima tutus Régna Libuniorum.
Le même (ibid. II, 620) :
Nusquam adero, et tutum patrio te limine sistam.
Ovide {Her. 18, 143) :
In video Pbrixo : quem per fréta trislia tutum Auroa lanigcro vcllorc vexit ovis.
Bentley proposa donc de remplacer ocior par tutior. Mais ici une objection : tutas alas indique bien le bon état des ailes, mais tutior n'implique pas le mérite d'une personne. Le poète l'emportera véritablement sur Icare, s'il est cautior. C'est un mot que j'ai conjecturé il y a cinquante ans, et que j'ai recommandé plusieurs fois, sans en faire précisément l'objet d'un article. Dans un article de la Revue de rinstruction publique (33 décembre 1869], inséré ci-dessus (n^ XXIII), je consacrais une dernière page (612) à plaider de nouveau en faveur de cautior; mais j'ai ajourné un article que je me proposais de développer bientôt davantage. J'y reviens plus que jamais, maintenant que je sais qu'il satisfait mieux la paléographie que tutior. Sans doute t se confond souvent avec c, mais c remplace plus souvent t que t ne remplace c. De même ti et o se permutent, mais u ne remplace guère au. Sous le Bas-Empire, au cède de plus en plus la place à son rival o* Les langues néo-latines attestent le triomphe de la voyelle simple. Nous voyons en italien cosay osare^ lodare^ godere, pocoj povero; en français, chose j oser^ clore^ or^ trésor j oreille^ more^ dorade. II est tout naturel que les copistes des temps mérovingiens écrivent les textes anciens d'après les changements introduits successivement, par exemple clodere pour claudere, coda pour caudal Rien de plus fréquent dans les manuscrits que le remplacement du t par une; la réciproque est rare : ocium \ justida^ mollicieSy pemities, etc. Aussi la critique est-elle autorisée à choisir, entre les deux façons d'écrire, plutôt t que c. Nos langues modernes, au contraire, ont généralement préféré le c : espace, grâce, justice j malice, prémices.
Avant d'aller plus loin, comparons tutus à cautus. Le premier indique la position satisfaisante d'une chose, et quelquefois d'une personne, quand le secours est extérieur. Nous avons vu dans Ovide le sens de tutas alas.
Si Phrixus traversa heureusement l'Hellespont, c'est qu'il était porté par un bélier merveilleux. Ovide {Her> 18, U3) :
Invideo Phrixo, quem per fréta tristia tutum Aurea lanigero yellere vexit ovis.
Mais si la volonté intervient, s'il y a intention et effort, si l'on veut louer un homme c précautionné, prudent, » il est appelé cautus.
Le chercheur d'héritages, suivant Horace, ne doit pas prodiguer ses visites : cautus adito [Sat. II, 5, 88). Le même poète (Od. II, 10) :
Rectius vives, Licini, neque altum Semper urgendo, nequc dum procellas Cations horrescis, etc.
1 . Diomède (p. 373) dit que pîaudere est l'écriture régulière. Coda se trouve sans aucune ibaison dans Nonius (p. 86}^ qui cite une phrase de Yarron.