‹ Melanges de philologieChapitre 136 sur 143 · TROIS PASSAGES DE LA PREMIERE EGLOGUE DE VIRGILE · texte numérisé non relu

TROIS PASSAGES DE LA PREMIERE EGLOGUE DE VIRGILE

I. — Dans les essais de restitution que j'ai entrepris, j'ai souvent remarqué que, soit pour les leçons maintenues, ou abandonnées d'après de nouveaux conseils, l'autorité des noms avait une grande influence, et que l'initiative concourait peu à la détermination. Quand je parle .d'initiative, je parle d'une initiative éclairée, qui n'est autre que la connaissance de la langue latine, et non de la fantaisie aveugle. Scholiastcs, éditions, il faut tout soumettre à ce contrôle.

Trois passages de la première églogue de Virgile me paraissent avoir reçu des interprétations inacceptables.

Au vers 82, Castaneœ molles ^ Tadjectif a été mal expliqué par Servi us. Il explique molles comme mitia, par maturœ. Presque tous les fruits s'amollissent en mûrissant ; mais il n'en est pas ainsi de la châtaigne, qui ne fait que se durcir. Nonius Marcellus (p. 346) a consacré un long article aux divers sens de mollis. Il ne traduit pas molle par maturum, mais il donne deux mots plus vagues, recenSj novum^ avec l'exemple de Virgile, qu'il n'explique pas autrement. Au moins a-t-il écrit en débutant : « Molle est non durum, » Servius ne l'a pas fait, parce qu'il ne traitait pas l'article en entier, a Poma mitia, matura, quœ non remordent quum mordeantur.» Cette explication est exacte, sous une forme recherchée. Mitia poma n^avait pas besoin de glose; c'est le synonyme poétique le plus simple pour désigner la maturité. En serrant de près le premier sens, on trouve successivement : « mou, amolli, attendri, amolli par la cuisson, cuit à l'eau; ici des châtaignes bouillies, n L'abbé Desfontaines, si maltraité par Voltaire, a fort bien traduit : « J'ai des fruits mûrs, des châtaignes cuites. »

N'y a-t-il pas moyen pour nous de savoir si les Latins mangeaient les châtaignes cuites à l'eau f La chose paraît assez naturelle. Qu'on inter-

rogc Apicius. Il nous dit (II, 2) : « Et super castaneas coctas refundit. » On peut voir dans ce passage qu'elles sont cuites dans une marmite. Je trouve aussi castaneas coquere dans Serenus Sammonicus (vn. 559) :

Proderit et pueris, quos dentis origo fatigat, Castaneas coxisse nuccs.

C*est aussi le mot donné dans le commentaire d'un Virgile du x* siècle de notre Bibliothèque nationale : coctœ»

Si Ton avait fait bien attention au commentaire de Servius, qui n'avait rien éclairci avec sa glose maturœ, il aurait pu réparer le mal qu'il avait fait. Le berger qui invite est en mesure de recevoir son hôte ; le dîner cuisait : ad vesperum cœna prœparanda. D'ailleurs le moi fumant du texte, en parlant du foyer, ne convient pas sans doute à mitia poma. Les châtaignes bouillies étaient un mets très-simple, que Tityre pouvait offrir à un convive imprévu.

On mangeait aussi les châtaignes rôties {tostas)j comme dit Martia (V, 78, 45) :

Et quas docta Neapolis creavit, Lento casianeœ vapore tostœ.

Il y a une troisième manière de faire cuire les châtaignes, c'est sous la cendre. Cette manière n'est ni expéditive, ni commode pour suffire à l'appétit d'un voisin : il n'a pas dû en être question ici. Cependant je la vois indiquée dans une traduction française ^ :

Mais suspens, tu le peux, un pénible voyage : Accepte à mes côtés un lit de vert feuillage. Nous aurons des fruits mûrs, nouvellement cueillis ; Ceux de mon châtaignier sous la cendre amollis.

Ce que je veux faire ressortir, c'est que les traducteurs français n'in* vitent pas à manger des châtaignes crues. Aujourd'hui que nous reproduisons la science allemande, nous traduisons d'une manière aussi éloignée de la langue que de la réalité, a des châtaignes agréables^ » ou bien molles comme dulces, ce qui convertit les châtaignes d'un pauvre berger en marrons glacés.

La Cerda, qui ordinairement est un meilleur guide, a partagé toutes les erreurs de Heyne. Voyons la conclusion de Wagner : il passe en revue plusieurs sens. Il rejette tostœ. Il n'approuve pas maturœ; mais il fmit par l'accepter en conservant le sens : « Potuit tamen improprie pro maturis molles appellare. Molles ad saporem referri débet (sic mollissima vina^ moltiafraga^ molle werum, Virg., Ovid., Hor.). Molles igitur hoc loco sunt

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