‹ Melanges de philologieChapitre 14 sur 143 · D'après les manascrits de Nonius (p · texte numérisé non relu

D'après les manascrits de Nonius (p

fille. » Avec cette acception le mot est populaire ^ : je l'ai encore entendu quelquefois dans mon enfance, mais aujourd'hui il est, je crois, généralement ignoré. J'ai été surpris, je l'avoue, de le trouver dans les dictionnaires. L'Académie, dans son édition de 1835, le donne, avec des exemples, a n se dit quelquefois, populairement, d'une personne jeune, et surtout * d'une jeune fille. Cest unejeunessey une jolie jeunesse. Cette jeunesse-là fait la fière. » M. Littré devait consigner ce sens dans son dictionnaire, sauf à le discuter. Il ne le discute pas, et il l'appuie sur deux autorités, d'abord celle de Racine {Plaid., III, 4) : il s'agit d'Isabelle, fille de Chicaoean, avec laquelle Dandin veut être aimable quand il lui dit :

Ce n'est pas tout, ma fille : il faut de la sagesse. Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse.

Savez-Yous que j*étois un compère autrefois ?

L'exemple ne me paraît pas concluant : j'y reviendrai. Mais le suivant, qui est de M*** de Genlb, ne laisse aucune obscurité : n Madame Dupré n'aime pas que des jeunesses conmie nous sortent souvent. » Féraud, qui a donné cet exemple^ en cite un second, du même auteur : a Une jeunesse comme vous, vendre comme ça toutes ses nippes, et en cachette ! d 11 faut enregistrer de pareilles choses, à condition de ne pas leur donner droit de bourgeoisie dans la langue : c'est de l'argot.

L'Académie, dans son édition de 1694, ne connaît pas ce jargon, et certainement elle ne donnait pas au vers de Racine le sens qu^on lui donne ici. Quant à moi, je regarde cette interprétation comme injurieuse pour notre grand tragique. Il est bien plus noble, plus poétique, plus français, d'entendre : a Ce bel Age, cet air de jeunesse, cette fleur de jeunesse. » Je traduirais en latin par ce mot à mot :

Gaudia quanta mihi, talem spectare juventam I

Apulée vient à notre secours, en nous fournissant un exemple tout à fait analogue. Un chef de voleurs propose de vendre une jeune fiUe, belle et de riche famille, espérant bien en tirer un bon prix : « Nec enim levi pretio distrahi poterit talis œtatula. » {Metam. VU, p. 149, Bip.) C'est le calque du mot de Racine : « cette jeunesse. » Traduisons : c On demandera un gros prix de cette fleur de jeunesse. »

Toici un autre exemple, également pertinent. Il est de Jnvénal (6, 103). La femme d'un sénateur avait quitté son mari pour suivre en Egypte un comédien^ Sergius Ludius. n Etait-elle donc éprise de sa beauté, de sa jeunesse?»

1. « Le peuple, à Paris et daDs plaueare proTÎnces, dit « ane jeunene » pour « une jeune fille. » (Fériiud^ Dictiomuure critique de la langue françoise, Marseille, 1787. 3 \ol. iii4.}

2. Ge surtout eat channant. Essayez donc de dire d'un homme : « cette jeimeaM, » mAme pofMtlsiirme»//

Qaa tamen exarsit fonn^? qua capta javenia est Hippia? quid vidit, propter quod Ludia dici Sustinuit ?

Dans son Dictionnaire, M. Littré indique cette subdivision : Etat d'une personne jeune. Voilà précisément ce qui convient à l'interprétation du vers de Racine, et les nombreux exemples allégués éclaircissent celui du poète. Je copie. « Qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse * qui semblait si vive? » (Bossust.) Citons en» core, du même auteur : a La mort a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre : que d'années elle va ravir à cette jeunesse ! «

Je trouve dans Saint-Simon un exemple analogue et plus tranché. Il parle de la tendresse du duc de Bourgogne pour son épouse : a Le jeune prince étoit passionnément amoureux de M*"^ la duchesse de Bourgogne... et toutefois il s'amusoit avec les jeunes dames de leurs particuliers, souvent en séminariste en récréation, elles en jeunesse étourdie et audacieuse K » M"** de Genlis aurait probablement écrit : en jeunesses étourdies.

Je reviens aux Plaideurs de Racine. On chercherait vainement dans la belle et savante édition de M. Paul Mesnard ^ une note sur le vers :

Je sois tout réjoui de voir cette jeunesse.

Evidemment il ne s'est pas douté que le mot jeunesse fût amphibologique dans ce vers.

On a encore prétendu trouver dans Du Fresny cette étrange acception de jeunesse :

Que de défauts elle a Cette jeunesse I on l'aime avec ces défauts-là.

Mais cette explication est tout à fait contraire à l'intention de l'auteur. En lisant tout le passage, il est impossible de se méprendre sur son idée. Il conserve deux fois au moi jeunesse son vrai sens :

Bon I vous voilà fîxée I

— Par la crainte d'abord mon âme s'est glacée.

— J'admire la jeunesse et sa vivacité !

Passant toujours de l'une à l'autre extrémité,

De l'excessive crainte à l'espérance folle

Sans arrêt, sans raison; que de défauts elle a Cette jeunesse 1 On l'aime avec ces défauts-là.

(La Réconciliation normande, a. I, se. ii.)

Un passage de Quinte-Curce (vi, 5) prête à un rapprochement frappant,

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