C'est aussi celle de Haupt
2* Ensuite ce système néglige d'une manière trop hardie le témoignage des anciens, qui disent, dans une foule de passages, que l'ode d'Horace contient des trimètreSj et plus de trimètres que de tétramètres.
3® Une grave autorité a échappé à Bentley, laquelle vient confirmer encore le mètre qu'il a évincé. Je veux parler de cette élégante épîgramme intitulée Pasiphaé^ dans laquelle un grammairien ancien a réuni tous les mètres d'Horace. Cette omission a d'autant plus lieu de surprendre, que Bentley lui-même a inséré cette pièce dans son édition d'Horace. On y trouve, comme modèle de V ionique mineur^ précisément le trimètre :
Et amoris pudibundi malesuadis.
Attachant une grande importance à ce que l'idée fût distribuée naturellement, je désirais qu'on terminât la première strophe par metuentes patruw verbera linguce, au lieu de pleurer mettientes à la fin du vers précédent, comme le fait Bentley. Pareillement à la troisième strophe :
Equcs ipso melior Bellerophonlc, Nequo pugno nequo segni pede victus.
Je trouvais plus de symétrie dans cet arrangement que dans l'addition de neque pugno au premier de ces deux vers. Ce qui n'était chez moi qu'un soupçon s'est changé en certitude, quand j'ai découvert deux passages qui ont échappé à Bentley, et qui me paraissent trancher la question. Censorin donne deux fois ^ un exemple de Yionique mineur; et au lieu de citer le premier vers de l'ode d'Horace, comme font les autres grammairiens, il cite le troisième :
Metuentis patruse yerbera lingua?.
Ces deux citations sont de la dernière importance : elles démontrent que la strophe d'Horace se termine par un trimètre.
En conséquence, voici comment je constitue l'ode entière, en commen- ^-ant par le grand vers :
Miserarum est neque amori dare ludum, neque dulci Mala vino lavere, aut ezanimari, Metuentes patruœ verbera linguœ.
Tibi quaium Gythereœ puer aies, tibi telas Operosœquc Minervœ studium aufert, Neobule, Liparœi nîtor Hcbri.
Simul unctos Tiberinis humeros lavit in undis, Eques ipso melior Bellerophonte, Neque pugno neque segni pede victus.
i . Page» 2726 et 2728.
Catus idem per apertum fugientes agitato Grege crevos jaculari, et celer arcto Latitantem fruticeto excipere aprum.
La manière que je propose me semble lever toutes les difBcultés. Elle présente le tétramètre au commencement : ce que Marins Victorinns indique dans trois passages ; et cependant elle fait prédominer le trimètre, qu'il est impossible de destituer ; enfin elle concilie, en les admettant à la fois, les opinions des grammairiens latins, et cela sans tomber dans l'inconvénient de couper des mots.
{Revue de l'Instruction publique^ 15 octobre 1846.)
P. S. Je n'ai pas à modifier les conclusions contenues dans la dissertation précédente. Elle a obtenu le suffrage de tous ceux qui l'ont lue ; et ce n'est pas un faible succès, quand il s'agit d'un sujet sur lequel les opinions sont si divergentes, et qui avait été discuté par d'illustres critiques. Mais elle a eu peu de lecteurs. Le journal qui l'a publiée, s'occupant surtout de l'organisation et de la réglementation de l'instruction publique, ne sortait pas de France. Reproduite dans quelques exemplaires d'un tirage à part, elle n'est parvenue qu'à un petit nombre de ceux qui auraient pu chez nous y prendre intérêt. Je ne sache pas qu'il ait jamais été question de ma proposition dans une édition d'Horace.
Depuis trente ans, quelques faits nouveaux se sont produits, qu'il est à propos de faire connaître.
J'ai parlé trop irrévérencieusement de la division en quatrains, qui jouit aujourd'hui d'une grande autorité en Allemagne. Cette vogue s'explique facilement : des philologues tels que Lachmann et Meineke ont posé en principe que les strophes d'Horace doivent avoir quatre vers. L'édition d'Orelli donnée par Baiter (1850) n'a pourtant pas appliqué ce système à une ode qui, dès qu'elle était divisée en strophes, offrait toujours des strophes de trois vers. Mais, prenant en considération de graves autorités, elle a, dans un Excursus^ donné la strophe d'Horace partagée suivant le mode recommandé. C'est à M. Kirchner que nous devons le modèle nouveau qui va suivre. Voici la première strophe :
Miserarum est neque amori Dare ludum, neque dulci Mala vino lavere aut exanimari metuentes Patruœ verbera linguœ.
L'essai n'est pas heureux. Il a deux grands torts : il présente trois fois un ionique mineur dimètre^ qu'aucun grammairien latin n'a reconnu dans Horace; au contraire, il escamote le trimètre^ celui dont ils font mention le plus souvent.
Une chose qui m'a encore plus étonné, c'est de voir une division ana-
logae, qu'assurément aucun manuscrit ne leur a offerte, dans l'édition recommandable de MM. 0. Relier et A. Holder (1864). Ils disent devoir cette distribution à MM. Rossbach et Westphal. Je transcris la première strophe :
Miserarum est neque amori Dare ludum, neque dulci Mala yino lavere aut exanimari Metuentis patniœ verbera llnguœ.
Cette division, différente de l'autre, n'échappe pas davantage au double grief d'admettre un dimètre, qu'on n'a jamais reconnu dans l'ode d'Horace, et de supprimer le tétramèlrey dont la présence est généralement attestée par les anciens.
Voilà où l'on arrive quand on torture les faits pour obéir à un système.
M. Lucien Mûller, qui devait être de quelque secours dans une question de métrique, n'a rien kouvé de bien neuf, puisqu'il subdivise la strophe en deux tétramètres, suivis d'un dimètre. Mais il offre cela d'original qu'il fait entrer dans un seul vers ce qui en fournit trois aux autres éditeurs. Il en résulte une chose bien singulière, c'est la figure qu'il donne de ce vers incommensurable {Hor. p. lxxiii), en entremêlant sur une seule ligne, avec report, 20 brèves et 20 longues I Ce n'était pas la peine de se séparer de ceux qui lui ont fourni ses subdivisions, et qui partagent franchement la strophe en quatre vers.
Je ne savais pas qu'il avait existé, il y a deux siècles et demi, un inventeur, mais un inventeur très-compromettant, de la strophe à quatre vers. Gruquius prétend que ni les anciens ni les modernes n'ont rien entendu à la strophe d'Horace ; qu'elle comprend quatre vers et trois espèces de mètres (ce qu'on appelait tricolos tetrastrophos). Voici la merveille qu'il a trouvée :
Miserarum est nequo amori dare ludum, Neque dulci mala vino lavere, aut exanimari metuenteis patruee Verbera lingusc.
Les deux premiers vers sont les trimètres ordinaires. Mais Gruquius néglige de nous dire ce que c'est que le troisième vers : j'y vois un anapestique de nouvelle fabrique, qui a trois pieds ; or on connaît les anapestiques de deux pieds et de quatre pieds (monomètre et dimètre)^ mais non ceux de trois pieds.
Il faut voir où ce système a conduit l'inventeur. La troisième strophe est vraiment bouffonne :
Simul unctos Tiberinis humeros lavit in undis; eques ipso meliorBellerophonte, neque pugno neque sogni pod<» viclus.
Je n'ai pas encore touténuméré : voici une singularité qui a droit d'être enregistrée comme les autres. Elle est due à M. Yanderbourg, qui donna, il y a une soixantaine d'années, une traduction en vers des Odes d'Horace. La strophe se compose de dix monomètres :
Miserariim est Neque amori Dare ludum, Neque dulci Mala vino Lavere aut exanimari, Metuentes Patruœ verbera linguœ.
Pour réciter chacun de ces vers, il ne faudra pas une haleine aussi longue que pour le vers unique de M. Lucien MûU^. D'un côté, un vers d'un pied, de l'autre, un vers de dix pieds (de quatre syllabes) I
Je dois dire que M. Yanderbourg n'a pas décidé la question à la légère. Il a consacré à ce passage une note étendue, dans laquelle il montre qu'il connaît les grammairiens et les solutions de ses devanciers. Il est fâcheux que son érudition l'ait conduit à un pareil résultat. Les ioniques mineurs d'un mètre et de deux mètres, donnés par deux grammairiens, sont des vers qu'ils forgent, comme il leur arrive souvent, en vue de la symétrie, et pour avoir des séries complètes. Je ne veux pas dissimuler qu'un autre métricien, dont je n'avais pas eu l'ouvrage à ma disposition quand je pubhai mon article, a fait aussi mention du dimètre. C'est Mallius Théodore (p. 50). Yoici son énumération : a Fit enim ex quatuor ionicis minoribus, ita :
Vocal omnes, bona justis sua semper Deus adfert.
Fit autem hoc metrum ex tribus etiam ionicis minoribus. Hujus exemplare :
Bona justis sua semper Deus adfert.
Ex duobus quoque ionicis hoc metrum fit, ita :
Bona justis Deus adfert. »
Cet exemple ne prouve pas grand'chose. L'ionique dimètre repose donc sur sa seule autorité. Mallius aurait pu tout aussi bien donner un modèle d'un ionique de cinq pieds. Pourquoi n'a-t-il pas imité la plupart des métriciens qui ont pris des vers d'Horace pour exemples? Il paraît bien probable que la pièce de ce poëte était la seule écrite en ce mètre.
Je ne cesserai de faire remarquer que ni Mallius ni aucun grammairien n'a dit qu'Horace avait fait des ioniques mineurs de deux mètres.
Qu'il me soit permis de répéter que la division que j'ai indiquée est la seule qui satisfasse à toutes les données du problème. Elle n'admet que deux sortes de vers ioniques, le trimètre et le tétramètre, les seuls que constatent les nombreux témoignages des grammairiens latins. Elle ne coupe pas de mots en deux, ce qui arrive dans un des modèles souvent reproduits {eX'anifnari\ et n'offre pas, ce qui arrive dans le même système, un vers finissant ainsi : Agitato grege cervos jaculari, et. Enfin, quant à l'expression des idées, elle présente les repos les plus naturels.
Le témoignage le plus flatteur que j'aie obtenu en cette circonstance est celui de l'illustre Boissonade, que j'ai déjà rapporté dans l'article précédent, et^que je demande à reproduire : a Votre belle dissertation sur la ^rophe Miserarum est m'était connue. Je l'avais lue dès sa première apparition. » (2 décembre 1846.)
Je retrouve un billet de Dûbner, dans lequel il me dit qu'il aurait voulu donner dans son édition d'Horace une approbation publique à ma restitution. Je ne puis me priver de cet honorable suffrage :
(( Mon cher ami, je m'étais réjoui de faire, dans mon Horace, l'éloge de votre arrangement du 7rafxic>eiaToicef}i(jLàxY)Tov Miserarum est^ et de dire que vous, le premier, aviez non conjecturé, mais vu et prouvé * la vraie coupe de ces vers. Arrivé à l'ode III, 12, — ô miséricorde I la faux classique avait tranché toutes les difficultés : l'ode a disparu « Gallorum more pudico, » comme M. Orelli s'exprime quelque part. »
Un érudit, dont j'aurai plusieurs fois l'occasion de parler, Rostain, admirateur fanatique d'Horace, qui prenait ombrage dès qu'on proposait soit une leçon nouvelle, soit une interprétation qui venait contrarier ses habitudes, disons blesser sa foi, a été cependant favorable à la nouvelle distribution de la strophe ionique. Il m'écrivait, en avril 1870, après avoir reçu ma dissertation déjà vieille de quatorze ans : « J'ai reçu avec un vif sentiment de plaisir et de reconnaissance vos deux intéressantes dissertations, dont l'une, plus ancienne, m'était inconnue. Et quel dommage n'eût-ce pas été qu'elle m'échappât î J'aime tant qu'on me parle d'Horace I Elle m'a fourni l'occasion de rouvrir, de passer en revue mes éditions anciennes et modernes de l'incomparable lyrique : ma collection comprend une série assez nombreuse, partant d'Antoine de Bonfinis, Venise, 1519, pour s'arrêter au splendide Horace (illustré) de Munro, Londres, 1869. Je ne puis qu'approuver votre nouvelle distribution des quatre strophes, bien qu'à certains égards elle contrarie pour moi de vieilles habitudes de mémoire et d'oreille. Il s'en faut que M. Praedicow ait aussi bien rencontré, et l'on ne s'explique guère ni pourquoi Vanderbourg a voulu adopter sa bizarre innovation, ni comment l'exemple de Vanderbourg a pu entraîner MM. Worms et Stiévenart. » Cette approbation m'a paru une véritable victoire.