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C'est le correspondant qui souligne

DE LA CRITIQUE DES TEXTES LATINS, A PROPOS D'uN PASSAGE

DE PERSE {ProL 14).

Les ouvrages des anciens, surtout des prosateurs, nous sont parvenus dans un état déplorable d'altération. Transcrits dans des vsiècles barbares, ils ont subi, entre les mains de l'ignorance, toutes sortes d'injures. Tantôt des phrases ont été reproduites incomplètement, sans parler des lacunes plus considérables ; tantôt des gloses ont été introduites dans le texte ; ici la forme des mots a été défigurée ; là les règles de la syntaxe ont été violées ; enfin, et ici peut-être est le genre de corruption le plus regrettable, parce qu'il est le moins remarqué, des expressions de la décadence ont été substituées à des expressions classiques. Depuis quatre siècles, la patience, et souvent le génie de la critique a purgé ces textes d'un nombre infini de souillures. Tantôt avec Tautorité d'un meilleur manuscrit, tantôt par des rapprochements savants et décisifs, tantôt par l'heureuse inspiration d'un esprit sagace, on a rectifié des passages dont la corruption était manifeste. Le grand nombre de ceux qui aujourd'hui lisent commodément les anciens dans des livres bien imprimés, ne se doutent guère du travail successif qui a amené les textes à cette perfection relative. Les dissertations des érudits restent enfouies dans les bibliothèques, où rarement un œil curieux va les chercher : c'est auprès d'un public très-restreint qu'ils trouvent une juste reconnaissance.

En parcourant les diverses éditions des auteurs anciens, et surtout en lisant les dictionnaires, j'ai souvent été désagréablement surpris de voir encore figurer dans ces ouvrages des leçons dont la critique a depuis longtemps fait justice. La philologie doit être une science progressive, comme les autres, et, selon moi, il n'est pas permis à un homme de goût de revenir, dans certains cas, aux textes, généralement assez incorrects, des éditions princeps. La raison demande qu'on suive la lumière une fois

montrée. Et n'est-ce pas une ingratitude envers les savants qui ont illustré la carrière de l'érudition, que de trébucher encore devant les difficultés qu'ils ont tranchées victorieusement ?

J'ai parlé de fautes provenant de la substitution d'une expression contemporaine à une autre plus ancienne et plus latine. Ce serait là le sujet de recherches intéressantes et difficiles. Cette question n'est pas celle qui doit m'occuper ici ; mais je veux au moins appuyer mon assertion sur quelques exemples.

Dans une dissertation spéciale, publiée il y a quelques années, je crois avoir démontré que, chez les auteurs classiques, le moi juventtis ne se dit pas de l'âge, en dépit de tous les dictionnaires, et d'un texte fautif de Salluste *. Cette dissertation a été reproduite ci-dessus (n* IV) avec de nouveaux développements.

Combien de fois Tinfluence de la religion chrétienne a fait remplacer ammu5 par dntma/ On lit dans Salluste [Jug., 2) : Namuti genus homtnum compositum ex anima et corpore, ita, etc. M. Burnouf conserve cette leçon, bien que dans sa note il incline pour antmo. C'est encore là un passage à rectifier. Rien n'est plus familier aux philosophes latins que cette pensée. Gicéron a écrit {deFinibus^ IV, 8) : Animo camtamus et corpore^ et ailleurs {Tusc.y m, 1) : Quum constemus ex animo et corpore ^. Nous voyons dans toutes les bonnes éditions du même auteur (de Nat, deorum^ III, il) : Unde animum arripuimus^ mais il y avait primitivement animam. Le mot anima devra également être remplacé dans ce vers de Lucilius (cité par Nonius Marcellus, p. 272, Merc.) :

Principio physici omnes constare hominem ex anima et corpore Dicunt.

Enfin on lit dans Celse (VII, 33) le passage suivant : « Sed id cum periculo summo fit ; nam ssepe in ipso opère, vel profusione sanguinis, vel animœ defectione moriuntur. » Il s'agit d'une opération à laquelle le malade succombe souvent, par l'effet d'une hémorragie, ou dans une syncope. C'est encore animo qui est ici nécessaire. Les Latins disent animi defectio ou defectus^ animo linqui ou deficere.

C'est là un point que je ne fais qu'indiquer. Pour l'instant mon objet est d'insister sur la nécessité soit de maintenir, soit d'introduire dans les textes les conquêtes légitimes de la critique.

Si les corrections étaient toujour i dues à la collation nouvelle de meilleurs manuscrits, aucune objection ne s'élèverait contre cette imposante autorité. Mais les conjectures d'un philologue doivent-elles prévaloir contre un texte positif, contre tous les textes réunis? Peuvent-elles arriver à s'imposer et à faire loi? Il est impossible ici de donner une réponse géné-

i. Revue tie Philologie, de Littérature et d'Histoire anciennes, 1. 1, p. 132. S. Ajoutez De Fïnibus, IV, 10.

raie. H y a, d'une part, les aperçus du génie ; de l'autre, les fantaisies du demi-savoir. On a dit qu'il n'est pas une sottise au monde qui ne puisse se trouver dans quelque philosophe. La même chose peut se dire des éditeurs et commentateurs. Mais les absurdités sont peu dangereuses : elles font sourire ou excitent la pitié. Certaines corrections, sans être méprisables, ne portent pas avec elles la lumière nécessaire pour rallier tous les esprits ; elles laissent la carrière ouverte au travail de la critique. D'autres enfin présentent un tel caractère de certitude qu'on ne peut, sans 86 compromettre, se refuser à les adopter.

Si nos pères avaient eu pour les manuscrits une superstition ridicule, les monuments littéraires de l'antiquité seraient illisibles. Mais, de leur propre autorité, ils rectifiaient les erreurs, et cela parce qu'ils savaient le latin et le grec. Je vais citer quelques corrections tellement incorporées dans le texte, qu'elles ne se discutent plus aujourd'hui.

On sait qu'il ne nous reste qu'un seul manuscrit de Phèdre^ le manuscrit Rosanbo. Sauvé du pillage de l'abbaye de Fleury -sur-Loire par les protestants, il tomba entre les mains du célèbre Pierre Pithou, qui en donna la première édition. M. Berger de Xivrey a rendu un signalé service aux lettres latines en publiant textuellement ce manuscrit. Il est curieux d'en extraire quelques comparaisons.

Nous lisons dans la deuxième fable du P' livre (vs. 20) :

Lignumque supra turba petulans insilit.

Pithou avait trouvé iuper dans le manuscrit.

Dans une fable suivante (I, 6, 3], nous voyons :

Uxorem quondam sol cum vellet ducere.

Le manuscrit donne solem telle.

Ailleurs (1, 19, 6) :

Preecs admonit, tempus exorans brève.

Le manuscrit, admonuit.

Enfin, dans le même livre (28, 1) :

Quamvis sublimes debent humilcs metuere.

L'éditeur a effacé ici une glose : Debent homines humiles.

En rectifiant ces passages, Pithou a usé du droit supérieur et incontestable d'un grand critique, et il m'est indifférent, je l'avoue, que ces leçons soient la lettre d'un manuscrit ou la trouvaille d'un savant.

Prenons ailleurs quelques exemples. On lit dans Cicéron (Tusc.^ II, 19) :

c Sed homo catus nunquam terminât nec magnitudinis, nec diuturnitaiis modum. » Les manuscrits donnent cautus, que très-peu d'éditeurs persistent à maintenir. Nonius citant ce passage (p. 02), précisément pour

expliquer Tancien adjectif catuSy il faut avoir bien de la mauvaise volonté pour repousser ce mot.

Dans le même traité (II, 10) se trouvent des vers du Prométkée d'Attias, dont la restitution est fort controversée; mais le point que je veuxsignaler n'a rien d'obscur. Le poète parle de Prométhée :

Unde igni* cluet mortalîbu* clam Divisus.

Les manuscrits de Gicéron ont lucetou elucet; les copistes ont changé le mot cltietj parce qu'il était ancien et devenu obscur pour eux. Mais comme Yarron (L. L., YII, H) rapporte le même passage avec cluet ^ les manuscrits de Gicéron perdent aussitôt tout crédit. Aussi n'hésite-t-on pas à les abandonner.

Nous voyons dans les anciennes éditions de Lucrèce (V, 944) :

Ut nunc montibus e magnis decursus aquai Claricitat late sitientia sœcla ferarum.

Lambin fait des efforts malheureux pour appuyer ce barbarisme. Forbiger ^ a rectifié ce passage en proposant claru' citât. M. Auguste Lemaire a adopté cette correction, et il y a lieu de croire qu'elle est désormais acquise à la critique. Claricitare est un mot à effacer du lexique de Forcel- Uni*.

On attribue également à Gicéron l'affreux barbarisme palatiis {de Fini-bu8j II> 8) : (( Non enim sequitur ut^ cui cor sapiat^ einonsapiat palatus. » Supposons qu'on lise dans un de nos imprimés le mot palais fait du féminin : le plus petit élève des écoles primaires donnerait sur les doigts du compositeur d'imprimerie et du correcteur. Je trouve que cette sorte de religion pour les erreurs d'un copiste ignorant est comme un crime de lèse-majesté à l'égard des princes de la littérature. Je m'empresse de dire que si palatus se trouve dans les anciennes éditions, dans le dictionnaire de Forcellini, et encore dans celui de M. Freund, il a été expulsé par beaucoup d'éditeurs de Gicéron. Notre savant M. Le Glerc l'a rejeté honteusement dans les variantes, et je m'étonne qu'Orelli l'ait réintégré dans son texte. Je m'en étonne d'autant plus que les arguments abondent pour le faire disparaître : Vs de ce mot palatus n'est autre chose que l'initiale du mot suivant : palatused quia parvi id ducunt ; le petit trait qui surmontait l'ti, et remplaçait la lettre m, s'est perdu, comme il est souvent arrivé. Il est important de remarquer que les grammairiens latins nous ont laissé la

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