SUR LA QUANTITÉ DE (J FINAL
Il n'est pas dans les Prosodies de règle plus simple et plus positive que celle qui concerne u finaL
U semper produc. B contrahe. Barbara dénie.
dit Despautère (p. 653), et tous les auteurs de traités répètent après lui cette sorte d*axiome. Il reconnaît cependant que led grammairiens latins ne sont pas d'accord sur ce point.
La raison ordinaire de rallongement de cette finale est Texistence d'une contraction ou la substitution de la voyelle u à la diphthongue ou des Grecs. Despautère cite fort mal à propos le mot lesu h l'appui de sa règle générale ; car, pour ce cas, personne ne le conteste. La question est de savoir si la même finale est longue quand il n'y a ni contraction ni remplacement de diphthongue. Cette question n'a pas été examinée par les prosodistes modernes. Après bien des recherches, j'ai trouvé le problème à peu près insoluble; mais il ne sera pas sans intérêt d'exposer les arguments sur lesquels reposent les deux opinions contraires.
U fmal est bref :
i^ Parce que genu est calqué sur le mot grec yovu. Or comment Vu serait-il bref dans celui-ci et long dans celui-là? Les Latins ont conservé la quantité du grec quand ils ont converti Vu en y : ainsi ils abrègent la fmale dans moli/j jEpy^ Dory. De là à genu il n'y a qu'un pas, ou plutôt ces deux cas sont identiques.
â° Parce que plusieurs grammairiens latins l'établissent positivement dans un grand nombre de passages ;
3^ Parce que, suivant une judicieuse remarque de Valerius Probus, les noms neutres ont trois cas semblables, donl la dernière syllabe est toujours brève ;
A"" Enûn parce que dans un vers de Gicéron le mot genu est un pyirhique.
D'uQ autre côté, U final est long :
i* Parce que Priscien adopte et défend avec détail cette opinion ; 2* Parce que genu est un iambe dans trois vers cités par les gram« mairiens.
Produisons maintenant les témoignages. Citons d'abord les auteurs favorables à la première opinion, celle de la finale brève :
On lit dans Diomâde, p. 286 (Putsch) :
a Bipartita (nominum forma) est quœ alterna casuum productione correptioneque variatur, ut genu^ comu^ gelu. Hœc enim duobus modis tantum in declinatione variantur, quod quidem productione et correptione distinguimus. Nam in nominative, accusativo, vocativo, correptâ u proferuntur; in genitivo, dativo, ablativo, productâ. »
Val. Probus, p. 1476, dit :
« I71itterft nomina terminata omnia neutra sunt quartse declinationis; u terminantia genitivum et dativum et ablativum, sed producto ; nominativum, accusativum et vocativum u terminant, sed correpto, ut hoc comu^ genUf gelu^ veru^ et si qua talia. »
Dans un autre endroit, le grammairien soutient une autre doctrine; cependant elle se rapproche de la précédente dans une partie des conclusions. C'est à la page 1392 :
« Nominativum singularem aptoti nominis, neutri generis, u litterft terminatum, in poemate aliquo non faciliùs invenies; ut si facias, hoç cornu, hoc genu^ vel hoc gelu. Nam hsec nomina apud Virgilium septimo casu inveniuntur. Verumtamen, si nominativum casum collocare volueris, ultimam banc syllabam longam ponito, quoniam necesse est in ablativo eam produci S ut Tullius in Arato :
Jam Tauri lœvum cornu dexierquc simul pes.
<( Ibidem et corripuit, ut,
Hdc propier lœvum genu Nixi parte locatus.
a In ablativo tamen sine ambiguitate producitur. »
Enfin, p. 1398, il dit ne vouloir pas revenir sur cette discussion, mais il ajoute :
« Scire autem oportet quôd, in generibus neutris grsecislatinisque,tres casus similes suî, nominativus, accusativus et vocativus, utroque numéro ultimam syllabam brcvem habent. »
Servius, p. 1812:
(( Nominativus singularis bas habet brèves : a, ut musa ; e, ut sedile; 0, utvirgo; u, ut cornu. »
1 . La raison est singulière. L*ablatif est long, parce quMl est pour genue.
Sergius, p. 1844 :
c( Diptota ubi duœ (formœ sunt), ut cornu^ genu; nam nomînativus, accusativus et vocativus corripiuntur; alii très producuntur, id est genitivus, dativus, ablativus. »
Metrorius Maximinus, Classic. Auct, éd. Maï, t. III, p. 507 : a U terminatus corripitur, ut cornu. »
Voici maintenant les autorités en faveur de rallongement de la même finale.
On a déjà vu, dans un des passages de Probus, un exemple de Gicéron dans lequel cornu est un spondée. Le mot genu a également la ûnale longue dans un vers de Virgile :
Nuda genUf nodoque sinus collecta fluentes. (Mn. I, 320.)
On lit encore dans Ovide :
Opposuitque genu costis, prcnsamque sinistrâ Cœsai'iom retinens. (Met, XII, 347.)
Dextroquc a poplite lœ\aim
Pressa genUf digitis inter se pectine junctis. (16., IX, 298.) Dclituit, flexumque geiiu submisit; at ille. (16., IV, 340.)
Je néglige un quatrième passage (ibid.^ X, 536), dont la leçon est fort incertaine.
Par malheur, un seul des exemples d'Ovide est confirmé par un témoignage formel. Mais une difficulté se présente ici, et dans beaucoup d'autres cas analogues : les noms neutres en u avaient en même temps une forme en us, qui était du masculin, et quelquefois du neutre, puis une autre forme neutre en um. Gicéron emploie genus, au lieu de genu. Il dit {Arat. 655) :
Hic genus et suram cum Chclis erigit aitè.
Il dit encore dans Priscien (p. 685) :
Tcrtia sub caudd ad genus ipsum iumina pandit. De même Lucilius, cité par Nonius (p. 207) :
Ut nobis talu* genusque,
Priscien (p. 658) note Tarchaïsme hic g élus.
Or on sait combien dans les manuscrits la différence entre genum et genu tient à peu de chose, et Ton ne peut affirmer qu'ils soient corrects dans tous les exemples précités d'Ovide.
De même, cornus était employé ainsi que cornu. Nous lisons dans beaucoup d'éditions d'Ovide :
Ucspicit, et dextrâ cornu tenei ; altéra dorso. (Met, II, 873.)
Mais la faute des manuscrits doit être corrigée par le témoignage de
Priscicn, qui dit expressément (p. 685) : « Ovid. in secundo Metanwrpk. : Dextr& cornum tcnel. »
Les éditeurs les plus recommandables rectifient pareillement un pas«> sage de Lucrèce (II, 388) :
Prceterea lumen per cornum * transit,
et non cornu.
Priscien {loco cit.) produit un autre vers d'Ovide où le mot neutre cor^ num est employé dans le sens d'arc; ce qui n'empêche pas bien des éditeurs de donner cornu :
Oppositoquc genu curvavit llexile cornum, (Met, V, 383.)
D'où l'exemple suivant de Virgile, qu'on pourrait nous alléguer, perd toute valeur :
Dcprompsit pharetrû, comuque infcusa ictendit. (JEn, XI, 859.)
Je ne pense pas que Téditeur qui mettrait ici cornum encourût le moindre reproche. Pour moi, je croîs que c'est la vraie leçon. Il est à remarquer que Virgile a employé treize fois cornu h l'ablatif, et qu'il n'oITre de Taccusatif qu'un seul exemple, lequel est contestable.
Rapportons encore un dernier passage d'Ovide :
Noc vcntus fraudi, solvc, geluvc fuit. {Nuct^ 106.)
Mais nous rencontrons toujours la môme difficulté t à côté de gelu^ il y avait le nom masculin geins et le nom neutre gelum.Yoy. Lucrèce, V, 206; VI, 155 et 878. Priscicn (p. 688) le remarque également : « Lucretius in sexto-: Quum sœpe gclum... Mittit (vs. 878). »
Toutefois, si nous avons des doutes sur la plupart des passages où un neutre en u a cette finale longue au nominatif ou à l'accusatif, deux passages ont en leur faveur la grave autorité de Priscien.
Voici comment il traite cette question (p. 777) :
<( Quarta dcclinatio terminationes in nominative habet duas in «s cor* reptam et in u. In us masculinorum et femininorum tantummodo latinorum, ut hic senaius, hujus senatus; hœc manus^ ht^us manus. In u neutre rum, qufio indeclinabilia sunt in singulaii numéro, ut hoc genUj hujus genu; hoc comUf hujus cornu. In quibus quamvis quibusdam artium scriptoribus videatur temporum esse dillerentia (dicunt enim nominativum quidem et accusativum et vocativum corripi, reliques verô produci), ego tameu in tisu pariter in omnibus produci invenio casibus hœc nomina, ncc irrationabiliter. Omnis enim in qudcumque parte terminatio in u desinens pro-
1. Ce n'est pas là une cui^ecture, maU la leçon des meilIeurK mauiucrits. Lambin l'a connue : je m'étonne qu'il ne l'ait pas adoptée. Lachmann, au contraire, donne cornum ans variante.
— lu —
ducîtur : ut fluctu^ Panthu^ tu^ diu. Ovidius in VIII (imo IX, 298) Metamorphoseon :
Dexl roque a poplile liBvum
Pressa yemi, digitis intcr se per.line junctis.
<i Ecce enim hic accusativus est sine dubio, et producitur. Apud Virgîlium quoque in I JEneidos :
Nuda (/CïiM, nodoque sinus collecta Uuentcs.
(( Quoinodo enim sinus collecta accusativum junxit nominativo, sic etiam nuda genu. »
Enfin Priscien (p. 1178) revient sur la même citation, et présente un rapprochement lucide :
a '£xxcxoirrai tov ô^OaXjxov. Yirgilius huic simile in primo : Nuda genUj nodoque sinus collecta fluentes. »
Ajoutonif encore un témoignage d'une moindre importance, celui de Hartunus Capella (III, p. 65) :
(( U terminatus longus, ut cornu. »
Que conclure de toute cette discussion? Qu'au nominatif et à l'accusatif u final est commun? Tout au contraire, je persiste dans mon opinion, et recommanderai de ne faire usage ni de l'une ni de l'autre quantité. Il est de toute évidence que les poètes latins se sont arrangés pour mettre presque toujours à l'ablatif les substantifs en u; tel est aussi remploi qu'il convient d'en faire. On peut encore placer cornu (nomin. et accus.) à la fin du vers hexamètre, et gelu à la fm du pentamètre.
{Nouvelle Prosodie latine, p. 91. ■— 1839.)
P. S. Je maintiens la conclusion pratique que j'ai tirée de tous ces textes contradictoires : dans le doute, l'abstention est le parti le plus sûr. Mais aujourd'hui j'ai la conviction qu'en latin Vu final était toujours bref au nominatif et à l'accusatif. Cette conviction est fondée sur lo complet accord de la quantité latine avec la quantité grecque dans les mots empruntés au grec. Il y a peu de rapprochements à faire si l'on s'en tient aux mots latins qui ont conservé Tu, comme genu^ astu (yovu, oiavj) : mais il n'en est pas de même si l'on considère la transcription ordinaire de la lettre grecque en un y latin. J'ai cité moly, jEpy (fxâXu, Alivi) : moly vocant^ d'Ovide; summis ingestum montibus jEpy^ de Stace. Mais c'est dans les composés que la comparaison fournit des exemples sans nombre. Ainsi les adjectifs iroXu, £upu, se combinent avec beaucoup de noms et d'adjectifs, toujours avec la quantité brève du thème : PolyniceSy Polydovus^polypus; Eurybatesj EurymedoUy Eurydice. On voit dans Juvénal le nom d'un chanteur, Iledymeles^ qui vient également d'un adjectif neutre, r,ou. Mais généralisons : la lettre y conserve en latin la quantité du grec. Brève
dans dactyluSj Zephyrus, cyniciiSj q/tisuSy cy/tndms, gynceceum^ HylaSj Pylades, etc., elle est longue dans Lysippus, pyramis^ PyramuSy cyma^ gyriiSy pygoB, physeter^ Tethys^ etc. Et même, dans certains cas où la voyelle grecque a été remplacée par une voyelle un peu éloignée, la quantité ne change pas : àyxupa, ancora; la seconde est brève de part et
d'autre.
Mais Servius et Priscien disent de la manière la plus formelle que, dans Nuda genUj Yîrgile a donné la quantité longue à l'accusatif. Que pouvonsnous en conclure? Leur témoignage prouve seulement que leurs exemplaires de Virgile leur avaient fourni cette leçon. Or la fidélité de ces exemplaires n'est pas tout à fait certaine : on sait positivement que, dès les premiers temps de l'Empire, le texte de Virgile était discuté. Ce poëte a-t*il cru que Vu de genu pouvait être long à l'accusatif? C'est là une chose bien peu vraisemblable. Dans un vers cité précédenmient, on voit que Gicéron a fait genu de deux brèves : HacpropteTy lœvum genu JVia»'. Virgile ne savait-il pas le grec, tout comme Gicéron ? Le masSulin genuSy cornus^ était encore suffisamment autorisé de son temps, puisqu'on lit dans Lucrèce (II, 388) : lumen per comum* transit; puisque Lucilius a terminé un hexamètre par talu' genusque. Il est bien connu que Virgile affectionne les vieux mots et les vieilles formes, et qu^il va les prendre jusque dans Ennius : aulai^ pictaij admittier, mage^ quianam^ etc. Certainement genus, pour genuy n'a pas un air aussi suranné que les mots précédents. Rappelons que l'écriture abrégée de genum ne diffère de ^^tt que par un petit trait sur l'u, le signe de la longue. Si les abréviations sont assez rares dans les anciens manuscrits, on remarquera Ici que la première lettre du mot suivant, itodo, pouvait être une cause d'erreur. Enfin il ne faut pas oublier que les archaïsmes disparaissent souvent sous la plume des copistes.
Si donc j'avais à donner une édition de Virgile, je n'hésiterais pas à écrire : Nuda getium. Déjà, dans un certain nombre de passages, genum et comum ont été substitués, d'après de très-anciens manuscrits, aux leçons vicieuses des éditions. Il faudrait généraliser la réforme et faire disparaître résolument une faute de quantité qu'on ne justifie par aucun argument doctrinal.
1. Peut-être faut-il écrire en un seul mot Gimunixi, comme on écrit en grec 'Eyywtuju Je ferai remarquer que Manilius^ parlant du même signe (V, 645), a dit^ avec une quantité irréprochable : Nixa genu species.
2. Cornum est trois fois dans la meilleure édition d'Ovide^ celle de Burmann (II, 874; VIII, 408; XII, 451}.