‹ Melanges de philologieChapitre 4 sur 143 · SUR LA QUANTITÉ DES FINALES EN M · texte numérisé non relu

SUR LA QUANTITÉ DES FINALES EN M

Je vais encore attaquer ici, et cette fois avec l'assurance d'un plein succès, un de ces préjugés tellement enracinés, du moins en France, qu'il semble téméraire d'entreprendre une tâche aussi difficile. Tous les dictionnaires poétiques, depuis celui de Yanière jusqu'à celui de Noël, toutes les prosodies qui ont été ou sont en usage dans les collèges, ont toujours assigné la quantité longue aux finales en M, et aucun doute n'a été élevé à cet égard. Cependant l'Allemagne et l'Angleterre ne partagent pas cette erreur, et je m'étonne que l'opinion de nos voisins ne soit jamais venue troubler notre aveugle sécurité.

Lorsque, dans mon Thésaurus poeticus^ je restituais aux finales en M leur véritable quantité, je n'ignorais pas que j'étonnerais bien des lecteurs, même des savants : aussi avais-je eu d'abord l'intention d'exposer dans ma préface les raisons de ce changement. Je ne l'ai pas fait, espérant que mon livre passerait le Rhin et la Manche, et craignant alors de montrer à nos voisins quelles choses avaient encore besoin de preuves dans notre pays. Je ne puis dire quelle rumeur cette rectification a excitée : ici l'on me soumettait à un interrogatoire bienveillant ; là on pensait que j'avais peut-être quelque autorité dont je pouvais me prévaloir, mais que j'aurais dû respecter une vieille croyance, et que j'avais été mû surtout par le désir de me singulariser. J'ai appris que des professeurs ont fait de cette innovation un grief contre l'ouvrage, et même un motif d'exclusion : heureusement le suffrage des juges éclairés m'a consolé des critiques de l'ignorance suffisante et imperfectible.

Ce que je n'ai pas voulu faire dans un livre que les étrangers n'ont pas dédaigné, je puis le faire dans cet humble opuscule. J'exposerai ici mes motifs, en quelque sorte à huis clos, moins pour réduire au silence des Aristarques dont je néglige le jugement, que pour venir en aide aux personnes qui, sans avoir étudié la question, ont bien voulu me croire sur parole.

En cherchant les raisons qui ont pu convertir en axiome Terreur que je combats, je n'ai pu trouver que celle-ci : a Les finales en m sont longues par nature, parce qu'on ne les trouve que longues dans les vers latins, quand elles ne sont pas élidées. » Mais la quantité d'une langue préexiste à sa versiflcation : quand même les poètes latins n'auraient pas employé le mot as, visage, et le mot os, os, ou quand même ces mots, suivis l'un et l'autre d'une consonne, auraient eu également dans deux vers la quantité longue, il n'en resterait pas moins vrai que le premier était long par nature, et le second bref par nature. Voilà ce qui donne quelque importance à la question dont nous nous occupons; car, du reste, dans les vers latins, les fmales en m ne sauraient conserver la quantité brève. Mais il s^agit de constater une vérité : les Latins faisaient-ils par la prononciation ces finales brèves ou longues ? C'est aux Latins, ce me semble, qu'il faut le demander, et je m'étonne qu'un témoignage si facile à obtenir ait été si peu invoqué. Je vais bientôt le produire ; mais, auparavant, je veux présenter quelques considérations générales.

Les critiques dont j'ai suivi l'opinion donnent, pour prouver la brièveté de ces finales, une raison spécieuse. Ils disent qu'elles s'élident bien en général, mais qu'on les retrouve avec leur quantité propre dans les anciens poëtes, et dans des composés que la langue a conservés, tels que circumeOj circumagOy comitor^ comedo. Voici d'anciens exemples :

Insignita fcrè tum millia militiim octo

Diixit, dclcdos hoUi tolcrare labores. (Exnius.)

Dum quidem unus liomo Româ totâ 8uperescit. (Id.)

Prœtexiœ ao tuiiîca>, Lydorum opu' sordidwn nmne. (Lucil.)

D'autres exemples sont encore donnés, mais avec de bonnes variantes qui les annulent.

Cette quantité se trouve môme une fois dans Horace :

Cocto num adost honor idem ?

On voit le même archaïsme se reproduire à l'époque de la décadence; car on lit dans Terentianus Maurus (p. 2395 Putsch) :

Bina productas hal)ere nec minus compertum est,

vers trochaïquc septenariuSy qui a un trochée avant est. On le rencontre plus tard encore dans Vénance Fortunat (X, 6, 115) :

\j\ cum ndhuc cincro adspcrsus foret atque favillis.

Bien que je partage cette manière de voir, je dois avouer que l'argument n'est pas sans réplique ; car il arrive très-fréquemment que des longues soient abrégées dans la composition quand le second élément du composé commence par une voyelle. Ainsi pro et de, prépositions Ion-

goes, donnent cependant proapm^ proinie^ deUne, dehUico^ praeustusn Même objection pour militum octo; il n'est pas sans exemple qu'une voyelle longue ou une diphthongue tenninant un mot devienne brève quand le mot suivant commence par une voyelle. On se rappelle les exemples de Virgile : Te Corydon, o Alexi; an qui amant; Rhodopeiœ arces; insulœ lonio. Je renonce donc à un argument qui n'est pas péremptoire.

Mais raisonnons par induction. Les finales tim en latin n'étaient autre chose que les finales on du grec : les mots ovnm (qu'on écrivait orom), antrum^ //ttim, Antium^ Byzantium^ Glycerium^ etc.| sont de pures transcriptions du grec : comment se ferait-il que, contrairement à un principe qui est presque sans exception, la quantité latine difTérât ici de la quantité grecque?

Passons maintenant aux témoignages positifs. J'aurais trop h faire si je voulais produire tous les passages où les grammairiens latins ont établi la quantité des finales en m; je me contenterai d'en citer quelques-uns.

DiOMÈDE, p. 491 (Putsch) :

<c Omnia nomina accusativo casu singulari corripiuntur. — Id.j p. 492. Omnia nomina trium generum, casu genitivo plurali, quibuscumque syllabis terminata, corripiuntur. )>

Servius, p. 1803 {Putsch) :

« Um teiminatus brevîs est, ut tectum; licèt arduum sît hujus rei exempla reperire, eo quôd hœc littera sœpe, inter vocales posita, déficit. — W., p. 1803. Accusativus singularis in lalinis brevis est, ut molem. — W., p. 1806. Genitivus pluralis in latinis brevis est, ut montium^ comuum, virtutum, Grœcorum. -~Id.j p. 1807. Mqnsd finiuntur correpta sunt, ut legebam. »

Priscièn, p. 781 :

« Accusativus a nominative fît, mutatâ S in Jlf, et necessario correpta E (nunquam enim ante M terminalem longa invenitur vocalis), ut banc meridiem^ banc r^m. — W., p. 1291, Um terminata breviantur, utSophronium, Abrotonium, Dorciumy Philotium, »

J'ai noté plus de soixante passages dans lesquels Valerius Probus établit le même principe. Je me borne h transcrire les suivants :

Val. Probus, p. 1392 :

« Nominativus singularis M litterâ terminatus semper brevem facit. — W., p. 1398. M litterâ terminatus accusativus in omni génère semper brevem babet. — W., p. liOi. Genitivus pluralis semper brevem habet latino seu grœco nomine. — W., p. 1403. Accusativus tJ/um trochaeum rccipit. »

Bien des fois, comme dans ce dernier passage, le même grammairien donne la quantité positive de mots terminés en M. Ainsi il compte un

trochée dans talenij qnàlemj istumj horum^ Aamm, olimj poflîm, traeUm^ coram ; un pyrrhique dans eum^ eam^ suum^ «iiani, quiîem^ pakm; un dactyle dans atidûim; un tribraque dans rapiam^ utinam^ iterum; an amphibraque dans eorunij earunij suorunij êuarumj secundum ; un ditrochée dans separatim^ etc.

Martianus Gapella, p. 65 (éd. Grot) :

a M terminatus brevis est, ut tectum; licët hujus rarô occurrat exem« plum, quia, inter vocales M deprehensum yelut metacismi asperitate subtrahitur. — Jd., p. 66. Accusativus singularis in latinis brevis est, ut doctum. — /d., p. 67. Genitivus pluralis brevis est, ut doctarum. — Ibid. Accusativus singularis corripitur, ut illum. »

On avouera sans doute qu'ayant devant les yeux tous ces témoignages, et bien d'autres encore, je devais, au risque de blesser une idée reçue, assigner aux finales en M leur véritable quantité.

(Nouvelle Prosodie latine, p. 95. — 1839.)

P. S. Qu'il me soit permis de me prévaloir d'un honorable suffrage, celui de MM. Weil et Benlœw : Théorie générale de l'Accentuation latine, p. 193, en note : u Sur genum, comum, voir l'excellente note de M. Quicherat, Prosodie latine, p. 99. »

SENS UNIQUE DU MOT JUVENTUS, A PROPOS d'uN PASSAGE DE SALLUSTE. — FAUTES DEJA CORRIGEES DANS CET AUTEUR. — OBSERVATION SUR NOTRE MOT JEUNESSE.

On lit dans Sallaste {Catil. c. 5) :

a Huic {Catilinœ) ab adolescentid bella intestinal cœdes^ rapinœ^ discordia civilisgrata fuere^ ibique juventutem suam exercuit. »

Ce passage, qui n'a arrêté aucun critique, me paraît corrompu. Je vais télcher de le démontrer. On me pardonnera sans doute de produire une fouie d'autorités, puisque je ne saurais justifier autrement une entreprise qui peut sembler téméraire. D'ailleurs ceux qui persisteraient à maintenir une leçon que je crois vicieuse pourront encore avoir trouvé quelque intérêt à cette discussion : j'aurai établi un fait curieux de la langue par une série d'exemples qu'on aurait eu de la peine à recueillir. Les hommes spéciaux s'intéressent toujours à une monographie.

Il n'y a peut-être pas de mot latin que les grammairiens anciens aient expliqué et distingué avec plus de complaisance que les différents substantifis qui rendent notre mot jeunesse dans ses diverses acceptions. Je dois commencer par m'appuyer sur ces témoignages.

NoNius Marcellus, p. 433 (éd. Merc.) :

tt Juventus etjuventa differunthoc : jutentus^ juvenes;;iit?m(a, œtas ipsa ^ »

Sbbvius {ad jEn. I, 590) :

a Juventus est multitudo juvenum ; Juventas dea ipsa, sicut Ubertas; juventa vero setas. Sed bœc a poetis confunduntur plerumque '. »

1. J'abrège cette citation pour le moment. J'y reviendrai, parce que ce qui luit a betom d*Atre rectifié.

2. Conf. ad ^n. Y, 555 : « Juventa atUem œtatis est. » Je citerai plus loin un passage de Varron, consenré par le môme gnunmairien.

AcRO [ad Hor. Carm. 1, 30, 7) :

a Aliud cstjnventas^ alind juventa^ aliud juvfntus. Juventa œtas putatur; Juventas^ ipsum numen; juventus, adolescentes *. »

Appendix ad Probi artem minorem {Annlectn qrnmmatica^ Eichenfeld et Endlicher, p. Ml) : « Infer jurentntem et juvcntmn et jurentutem hoc interest qnod juventntem deam juventœ sîgnificct; jurentam autem œtatem dcsignet; jurentutem vero multitudinom juvenum esse demonstiet. »

Agrgetius, p. 2274 (Putsch.) :

« Jurentus multi juvenes dîcuntur; juventa ^^ unius hominis œtas; Juventas^y dea ipsa, ut Grœci dicunt[aut poetœ, Junonis filia, uxor Herculis. »

Glossje Placidi, p. 474 (éd. A. Mai) :

et Juventufi juvenum multitudo ; Juventas, dea juventutis {sic) ; juventa^ ipsa nostra œtas est. Sed nostri in plerisque locis aliter posuerunt. »

Ainsi le sentiment des grammairiens latins est unanime. Quant à la restriction mise par Servius ot par les Gloses do Placido à la règle générale, voici comment il faut Tentendrc : 1° Les sens de juventa et de juventas se permutent en poésie; 2"* très-rarement jwr^wfa prend l'acception dejuventus. Mais ce qu'il faut bien noter, c'est que jamais juventus n'a, dans les auteurs classiques, le sens qu'il aurait dans la phrase de Salluste, s*il était certain qu'il l'eût écrite. Je vais chercher dans les textes la confirmation de la doctrine des grammairiens.

Je commence par JUVENTAS, qui des trois mots est le moins fréquent.

CicÉRON (iVa^ Deor. I, 40) :

a Ac poetœ quidem nectar, ambrosiam, epulas comparant, et aut Ju ventatem^ aut Ganymedem pocula ministrantem *. »

TiTE-LiVE(XXI,62):

a Lectisternium JuveiUati ^. »

Auguste (Monum. Ancyr.) :

« Mdem Juventatis, œdem Matris Magnœ in Palatio feci. »

Pline (XXXV, 36, 44) :

a In Minervœ delubro super œdiculam Juventatis ^. »

1. Edd. adolescentia. Cette faute vient sans doute de ce qu'il y avait adoleseentis*

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