‹ Melanges de philologieChapitre 57 sur 143 · Il y en a eu troin · texte numérisé non relu

Il y en a eu troin

ouvrage ; cependant, nous ne croyons pas que le vers saphique, le vers phalécien, le vers asclépiade, etc., doivent figurer parmi les ancêtres de notre vers de dix syllabes. Ces vers lyriques ne semblent pas avoir été transformés en rhythmes populaires ; ils n'ont pas toujours un accent à la quatrième syllabe, et ils n'y ont jamais Victus métrique (temps fort). »

J'aurais désiré que MM. Weil et Benlœw ne parlassent pas de mon livre, ou bien qu'ils discutassent mon opinion, qu'ils ne partageaient pas. Blftmer devant le public un système sans se donner la peine d'en démontrer le faible, c'est une sorte de déni de justice. Ce procédé est surtout désobligesmt de la part de juges dont tout Je monde reconnaît la compétence, et dont le silence n'infirme pas l'arrêt. Je me trouve donc dans la nécessité non*seulement de maintenir ce que j'ai cherché h établir dans mes articles, mais d'apprécier le système qui prétend renverser le mien, et de soumettre mes objections au jugement des lecteurs.

1* Comment a-t-il pu se faire que les Français, auxquels il est absolument interdit d'accentuer sur V antépénultième syllabe, aient pris pour modèle un vers ancien qui est dans ce cas ? Puisque la poésie de tous les peuples de l'Europe compte les syllabes, toutes les syllabes, comment cal« quer un vers de dtx syllabes sur un vers de douze syllabes ? J'en ai déjà fait la remarque : si les Italiens appellent endecasillabo le vers que nous appelons vers de dix syllabes, c'est qu'ils comptent la syllabe muette de la fin, ce que les Latins faisaient également. Les Français, au contraire, ne reconnaissent que dix syllabes, même dans le décasyllabe à rime féminine. Admettons pour la poésie française le chiffre des Italiens, puisque la différence n'est que dans les mots, il n'en résultera pas moins que le vers donné ici pour type est essentiellement plus long que le vers moderne.

Le poète Giustiniano, que j'ai cité plus haut (p. 117), avait eu la même idée que MM. Weil et Benlœw, et il avait tiré du trimètre latin ce qu'on pouvait en tirer, un vers italien ayant une syllabe surnuméraire, un vers dodécasyllabique, à chute dactylique, un endecasillabo sdrucciolo (glisi sant) :

Dapoi clic il coinprai da fanciul picciolom

Quelle est d'ailleurs dans la poésie italienne l'importance des vers ayant la finale accentuée sur V antépénultième? Elle est presque nulle. Généralement les vers sont accentués sur la pénultième (quelquefois sur la dernière quand le mot est tronqué). Voilà ce que nous voyons dans les grands classiques, le Dante, Pétrarque, le Tasse, l'Arioste. L'emploi des vers accentués sur Y antépénultième (sdruccioli) est relativement rare; on ne les trouve guère que dans des pièces peu étendues. Mais les vers latins qui avaient au dernier pied l'accent sur la pénultième^ c'est-à-dire terminés par un trochée ou un spondée, servirent naturellement de modèle au vers moderne : terra^ terre ; pena^ peine ; assalto^ assaut, etc. MM. Weil et

Benlœw ont raison de comparer notre décasyllabe à l'iambique scazan (p. 245), lequel e8t|tenniné par un spondée ou un trochée. Cette remarque n'est pas favorable au système qu'ils ont préféré.

8^ Dans les siècles barbares, siècles de transition pour arriver au moyen âge, l'Eglise faisait-elle usage du trimètre à syllabes glissantes, ou do 12 syllabes? Déjà le trimètre ordinaire, consacré, celui de 11 syllabes, était un peu long pour le chant. Le mètre qu'elle a affeotionné, et qu'on voit dans la plupart de ses hymnes, est l'iambique dimètref d'une cadence très-courte, très-nette et très-snisissable.

3® Mais voici une objection encore plus grave. La première condition que doit offrir un vers qui aurait donné naissance à un vers moderne, c'est d'avoir un nombre fixe de syllabes. Or c'est une condition que ne remplit pas le sénaire latin. Sans doute on trouve matière à comparaison quand on puise dans Catulle, qui a employé presque toujours l'iambique pur, c'est-à-dire l'iambique de 10 syllabes plus deux muettes :

Phasclus ille, quem videti», hospites, Ait fuisse uavium celerrimus.

Dans Horace ce système est encore assez rigoureux, mais non aussi exclusif. Chez les Grecs, et chez les poètes dramatiques latins, le trimètre admet des substitutions. II reçoit à certains lieux des pieds de trois syllabes : letribraque, le dactyle, l'anapeste. Eh bien, une seule de ces substitutions produit un vers de 43 syllabes :

Is no ciTet nioneo, et desinat lacessere. Ter. Avec deux substitutions, on aura un vers de 14 syllabes : Prius, unde potitur, aurum quare sit suum. Ter.

Qu'on ne pense pas que ce soit là une négligence de la versification des Comiques. De semblables exemples se trouvent dans Horace. Voici également des vers de 13 syllabes :

Canidia, parce vocibus tandem sacris. Hqr.

Aul amite laevi rara tendit relia. Id.

Ce qui a lieu souvent dans les poètes dramatiques :

Leva est mîserias fene, perferre est grave. Sen.

J'ai dit que deux substitutions donnent lieu à un vers de 14 syllabes : Vectabor humeris tune ego inimicis eques. Hor.

Trois substitutions produisent un vers de 15 syllabes :

Paviduniqiie leporem, et advenam laqueo gruem. Hor. Alitibus atque canibus homicidam Hectorem. Id.

Lequel de ces modèles faut-il choisir pour obtenir un vers moderne, un vers de il syllabes?

4* MM. Weil et Benlœw ont choisi parmi les iambiques un trimètre irrégulier qu'ils trouvent plus favorable à leur opinion. Ici encore un grand écueil. Neuf vers sont cités de la complainte sur la mort de Charlemagne. Parmi ces vers, je lis les trois suivants :

A solis ortu usque ad occidua...

Ultramarina agmina tristitia...

Franciy Romani atque cuncti credull...

Dans ces vers Vélision n'est pas pratiquée : autrement le nombre de syllabes n'atteindrait pas 12, qui est le nombre exigé. Est-ce que ce système de l'extrême décadence s'est imposé à la poésie italienne ? Est-ce que la rencontre de deux voyelles, terminant et commençant deux mots, n'annulle pas une syllabe? Quand le Tasse écrit le vers suivant, est-ce qu'il fait un vers de 15 syllabes, et non plus un vers de 11 ?

E in van 1* infemo a lui s' oppose, e in vano.

Comment expliquer que le mètre italien pratique l'élision, s'il avait été calqué sur un modèle qui la néglige? La différence est non-seulement frappante, mais fondamentale. Un vers très-barbare, ou plutôt un alignement de mots, étranger aux règles des vers anciens et à celles des vers modernes, aurait-il pu produire ce qu'il ne contenait pas?

5* La doctrine de MM. Weil et Benlœw ne résiste pas à un examen approfondi. Pour retrouver l'origine du vers moderne, il faut en revenir aux hendécatyllabes latins, parmi lesquels on a le choix. Le trimètre accentué sur l'antépénultième étant éliminé, j'abandonne également Tasclé* piade (Mœcenas^ atavis édite regibus)^ qui est dans le même cas : s'il présente l'accent sur la quatrième et la dixième syllabe, il a le tort d'avoir ta syllabes '.

Je puis ajouter encore un nouveau mètre latin à ceux que j'ai déjà cités conune propres à fournir le modèle du vers moderne : c'est un iambique trimètre catalectique, c'est-à-dire auquel il manque une syllabe, ou de Il syllabes :

Mea renidet in domo lacunar.

Horace, chez lequel ce vers se trouve plusieurs fois, ne l'emploie pas seul. Il le joint à un petit vers trochaïque :

Non ebur, neque aureum Mea renidet in domo lacunar.

Ne pensez pas, dans mon logis, Voir des lambris | brillants d'or ou d'ivoire. Non è mia casa | risplendente d'oro.

Je ne dirai pas que ce vers, frappant pour la ressemblance, a pu suggé- 1. Mârius Victorious (p. 2617) l'appelle duodeeasylhbus versus. (Il faut lire dodeeas*)

rer notre décasyllabe, vu qu'il n'a pafl été d*an usage qui le recommandât aux anciens poètes italiens, provençaux ou français.

Contrairement à ce qui a lieu pour le mètre qu'on m'oppose, le saphique n'a cessé d'être employé par les poètes chrétiens. Ils offrent aussi, mais bien moins souvent, le vers phalécien.

J'ai cité un grand nombre de pièces en strophes saphiques, composées par des poètes de différents siècles, du quatrième au huitième. J'en mentionnerai encore une, qui est d'AIcuin. Voici une strophe de l'hymne ayant pour litre : Preces nocturnœ :

Ecce transactus iabor est diei, Nosque te tuti sumus annuente ; Et tibi grates agimus perennes Tempus in omne ^

Voici un autre exemple :

Ad cœli Clara non sum dignus sidéra Levare meos infelices oculos, Gravi depressus peccatorum pondère.

Parce, Redemptor* î »

Cette hymne alphabétique est en vers rhythmiques, c'est-à-dire qui ne tiennent plus compte de la quantité. On ne peut l'attribuer à un poète chrétien d'un bon siècle ; mais son antiquité est encore respectable, puisqu'on la trouve dans un manuscrit de Berne du neuvième siècle.

Nous ferons remarquer à MM. Weil et Benlœw que l'iambique trimètre qu'ils recommandent est précisément le saphique des bas Ages :

A solis ortu usque ad occidua. (Iamb.)

Ad cœli clara non sum dignus sidéra. (Saph.)

En réalité, ces lignes ne sont ni des iambiques, ni des saphiques* Les deux mètres saphique et phalécien, qui ont chacun leur cachet, mais qui concordent sur les points essentiels, ont continué d'entretenir dans l'esprit de populations si agitées le sentiment de la cadence poétique. Les règles en étaient bien simples : la quantité ayant disparu, les syllabes se comptaient^ et certaines syllabes avaient un temps fort à des places fixes.

6* Dans les temps carlovingiens, la poésie latine, qui n'était souvent que de la poésie rhythmique, prodiguait la désinence daclylique. Ce n*était pas un caractère spécial de l'iambique sènaire : les autres vers, Tiambique dimètre^ ou de 8 syllabes, le trochaîque septénaire, de 15 syllabes, le saphique, avaient pris le même uniforme, ce qui éiflût une

t. T. Il, p. 203, M. FKt>ben.

3. EMMtftod du Uéni, Poésie* i»pulmirts iahnes du fNoyfw à^, p. 291. — i^''-

monotonie fatigante. Nous nous expliquons que MM. Weil et Benlœw aient été influencés par un fait aussi frappant lorsqu'ils recherchaient Turigine du vers moderne. Mais, dans leur préoccupation, ils ont fermé les yeux sur les difficultés que cette dérivation présentait. Us ont abandonné le simple pour le compliqué, les vieilles habitudes de la versification latine pour une mode nouvelle. Mais ils n'ont pas réussi à ébranler les droits des vers hendécasyllabes latins, qui restent les véritables ancêtres de Thendé* casyllabe ou décasyllabe moderne.

Je répète une chose essentielle que j'ai déjà dite dans mon article. C'est une erreur commune de croire que les Latins n'avaient égard qu'à la quantité, sans tenir compte du nombre des syllabes. La chose est vraie pour les mètres principaux, l'hexamètre, le pentamètre, l'iambique, mais ne l'est pas pour d'autres, particulièrement les mètres lyriques. Et encore je crois aux accents de l'hexamètre. Souvent les métriciens spécifient que tel vers a tel nombre de syllabes. L'exemple le plus frappant est celui du phalécien, qui a pour synonyme le nom dhendécasyllabe :

Adeste, hendecasyllabi, quot estis. Cat.

11 y a encore un vers hendécasyllabe que nous avons écarté, quoique les anciens lui donnent ce nom : c'est Valca^iquey dont la désinence est glis* santé. Comme son accent fmal est sur la neuvième syllabe, il offre une cadence tout autre :

Vides ut alta stet nive candidum. Hor.

Contrôlons par des rapprochements la doctrine que nous avons exposée.

Le vers français a deux accents essentiels, un sur la quatrième ^ syllabe, un autre sur la dixième. Il a, de plus, un accent mobile dans son second hémistiche, quelquefois deux accents dans le premier.

Accent mobile du second hémistiche ;

1** Sur la sixième syllabe du saphique :

Quo graves Persœ melius périrent. Hor.

Otium divos rogat in patenti...

Quse manent culpas etiam sub Orco. Id.

(Le châtiment subi dans les enfers.)

Non circondi la fronte in Elicona. Tasso.

Tout son palais est plein de ses images. Rac.

Qui sous la loi du riche impérieux. lo.

1. Je ne parie pas de l'accent placé sur la sixième syllabe au lieu de l'être sur la quatrième. C'est un accent relativement assez rare en italien^ comme dans le trimètre latin^ et qui, chez oous^ a été essayé sans succès.

£• Aeoent sur la Mptième tylUbe :

On trouve rarement cet accent dans le vers saphique. Le cas précédent et le suivant sont les plus ordinaires :

Nuntium, curvœque lyrae parcntem. Hor.

Quara virum, aut heroa, lyrâ vel acri. b.

Nec sese a gremio illius movebat. Cat.

(Et de son sein il ne veut s'éloigner.) E dair inganno suo vita riceve. Tasso.

L'homme insensé vainement se consume. Rac.

L'aâ^eux tombeau pour jamais les dévore. Id.

3* Sur la huitième syllabe :

Sive trans altas gradietur' Alpes. Cat.

Âudiet cives acuisse ferrum. Hor.

Dextera sacras jaculatus arces. Id.

(Son bras terrible a foudroyé nos temples.) Molto soffri nel glorioso acquisto. Tassû.

Gh' è nella parte più del ciel sinccra. Id.

Ma \ic à peine a commencé d'éclore. Rac.

Edélestand du Héril, qui a connu tant de textes latins contemporains de l'origine de notre poésie, a constaté la popularité du* vers saphique. Voici ce qu'il écrit : a Par sa coupe lyrique et fortement rhythmée, la strophe saphique et adonique avait acquis une grande popularité dans toute l'Europe; c'était une mesure habituelle aux chants plus spécialement destinés au peuple. Nous citerons entre autres une hymne alphabétique, attribuée, probablement par erreur, à saint Hilaire, évêque de Poitiers, mais qui, comme le prouve la détestation des doctrines d'Arius et de Sabellius, n'en serait pas moins d'une antiquité fort reculée *. » Cela met à néant TafArmation de MM. Weil et Benlœw.

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