‹ Melanges de philologieChapitre 58 sur 143 · GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

GRAMMAIRE

[souvenirs du dictionnaire français-latin,]

Premier article.

Le mot voir forme un gallicisme d'un usage fréquent. De môme qu'on introduit souvent ce verbe en traduisant du latin en français,' de même on peut le supprimer dans les mêmes cas lorsqu'on rend du français en latin. Comme ni les grammaires de la langue latine, ni les dictionnaires publiés jusqu'en ces derniers temps ne parlent de ce gallicisme, j'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt et sans profit d'en trouver un certain nombre d'exemples réunis.

Dans mon Dictionnaire français-latin, j'ai traité ce point avec quelque détaiL Toutefois, ici comme ailleurs, je ne devais pas mettre en œuvre tous les matériaux que j'avais recueillis. Rassemblés dans un article, ces exemples pourront offrir aux professeurs un sujet d'exercice pour leurs élèves. Je propose cet exercice en vue de la version plus encore que du thème. Il y a beaucoup de phrases latines dont la traduction est plate, ou lente, ou même impossible, si l'on n'use de l'expédient indiqué. Prenons, par exemple, la phrase suivante : Quœ connecH vii. Cie. Ces choses, ces matières que tu désires être réunies, que tu désires qui soient réunies. Nous n'arriverons au véritable français qu'en employant le gallicisme : Que tu désires voir réunies. Nihil malle Cœsarem quam ut... Cic. Que César ne souhaite rien tant que... Nous nous trouverions avoir deux que de suite. Nous nous sauvons en mettant : que de voir...

Plusieurs des phrases que je vais transcrire sont assez semblables entre elles. Cela même est un avantage, parce qu'on pourra en tirer, pour l'une et l'autre traduction, une sorte de formule applicable aux cas analogues.

Ils s'afQigent de voir le gouvernement renversé. Rempublicam concidere mœrent. Cic.

Je souffre de voir que la république n'existe plus. Angor nuUam esse rempu- Ukam. Cic,

II ne voulait voir personne sur la même ligne que lui. Neminem dignitate iiecum exœqtiari volebat. Cœs,

Ces matières que tu désires voir réunies. Quas tu connecti vis. Cic.

On croirait voir flotter les Gyclades. Credas innare Cycladas. Virg.

Ils s'étonnaient en voyant les accroissements rapides de Rome. Mirabantur tam brevi rem romanam crevisse. Liv.

J'aime à voir que ma lettre t'a fait plaisir. Gaudeo jucundas tibi meas esse litteras. Cic.

Il n'y a aucun espoir de voir la position s'améliorer. Spes nulla ostenditur fore melius. Cic,

Ils espèrent nous voir triompher. Sperant nos superiores fore, Cic.

Je serais désolé de te voir aussi indifférent pour le reste. Nolùn ceterarum rerum te socordem eodem modo. Ter.

Il m'est très-pénible de voir que le temps est venu Ipse conficior, venisse

tempus Cic.

Je voudrais ne pas voir Démocrite blâmé par Épicure. Democritum ab Epicuro nollem vUuperatum, Cic,

Nous voulons voir le sort de nos enfants assuré. Liberis consultum volumus. Cic.

Nous rions quand nous voyons rire les autres. Arndentibus ridemm. Sen.

S'étonner de ne pas voir rire l'aruspice. Mirari quod non rideret haruspex. Cic.

J'aime à voir les études lleurir. Juvat me quod vigent studia. Plin. j.

Je suis charmé de voir que Mihi gratum est quod (ind.). Cic.

Je suis honteux de voir que Mihi rubori est quod (ind.). Tac. ^

Nous sommes tristes de voir que Id dolemus quod Cic.

Je m'affligeais de voir que Dolebam et acerbe ferebam si (subj.). Cic.

Tu t'étonnes de voir des hommes libres révoltés de ton orgueil. Miraris si liberi homines superbiam tuam ferre noti possunt. Curt.

Tu as craint de voir tes dettes s'augmenter. Metuisti ne ses alienum tibi cresceret. Cic.

Que César ne souhaite rien tant que de voir NikU malle Cwsarem quam

ut Cic.

(Je voudrais telle ch.) plutôt que de me voir réduit à la besace. Potius quam mendicantem vivere. Plaut.

Je m'étonne de voir ce qui est venu à l'esprit de Théophraste Miror qukl

in mentem Theophrasto venerit Cic,

J'attends pour voir si Dolabella va me payer en espèces sonnantes. Exspedo pcquid Dolabella tinniat. Cic.

Je l'ai ouvert (le paquet) pour voir s'Q y avait une lettre pour moi. Solvi, si quid ad me esset Utteranim. Cic.

(Toi-même) voir ton souhait accompli. Votum tuum impetrare. Cic.

Voyant tous mes vœux réalisés. Compos foetus votorum meonim. Suet.

Voyant ses prières impuissantes. Postquam orans nihil profciebat. Sali.

(J'ai deviné cela) en voyant un navire aborder à Quum naivis appelleretur

ad Cic.

On vit renaître l'abondance dans la \i\\e. TJrbi laxior annona rediU. Liv,

On vit renaître la loyauté dans les transactions (commerciales). Revocata in forum fides. VelL

Je vois approcher le terme de ma vie. Jam adest vitœ meœ finis, Curt.

Nous verrons luire enfin le jour où... Illucescet aliquando dies ille quum.,, Cic.

Peut-on rien voir de plus indigne? Hoc quidquam pote impurius? Cic,

Il est bien triste de voir la vertu foulée aux pieds. Afflicta et prostrata virtus maxime luctuosa e$t. Cic,

On ne le vit jamais plaider. Causam omnino nunquam attigit, Cic,

Ayant vu la foudre tomber. Excusso fulmine. Frontin,

Se voyant chassé de la scène par les sifQets. Postquam scena sibilis explodebatur. Cic,

Pour ne pas se voir soumis aux volontés d*une femme, ils Ne femitiœ impe-

rio êubdererUitr Tac,

Ils se voyaient forcés de rester immobiles. Se loco movere non poterant, Caes,

Pour ne pas se voir entourer par Tennemi (et) Ut neque circumveniri mul-

tUudine adversctriorum posset, Nep,

Je me suis vu dans la nécessité de... Mihi necesse ou nécessitas fuit (inf.]. Cic,

{Revue de V Instruction publique^ 18 mars 1858.)

Deuxième article.

Les Latins ont emprunté aux Grecs la plupart de leurs termes techniques. Le développement des sciences et des arts date de leurs rapports avec la Grande Grèce, qui leur donna les mots avec la chose. Il faut en excepter l'agriculture, la plus ancienne occupation des populations italiques, et la marine, 4ont un pays qui avait tant de côtes devait sentir de bonne heure le besoin.

On peut vérifier que les noms si nombreux des embarcations ont en latin une racine indigène. Je ne dériverais même pas du grec certains mots essentiels qui se trouvent corrélativement dans les deux langues, et proviennent d^une source commune, tels que navis, prora^ ancora. Mais quand la science nautique ivient à se compliquer, quand il faut nommer des objets nouveaux, le latin a besoin de faire des emprunts au grec. De là les termes earchesia^ artemOj dolorij etc.

Il ne parait pas que les Romains aient eu un mot qui leur fût propre pour désigner \si sonde marine. Je pense qu'ils se servaient communément de boliij qui a le même sens en grec. Malheureusement on ne peut guère confinner cette opinion par des exemples, vu le petit nombre d'ouvrages de sciences qui nous sont parvenus : Pline fet Yitruve sont muets à cet égard. ForceQini n'attribue à boliSj d'après Pline, que la signification d'un certain météore : d'où nous avons fait bolide. M. Freund, qui n'a rien ajoaté à la nomenclature de Forcellini, ne mentionne également que ce sens. Mais il est une source trop négligée par les lexicographes, et que nous avons exploitée avec fruit pour notre Dictionnaire latin-français : c'est la Yulgate. Dans les Actes des Apôtres (27, 28), nous trouvons un

très-précieux exemple de bolis^ signifiant sonde : Qui {nautœ) et iubmittentes boUdem, invenerurU poisui vigintL

Guarini, de Vérone, dans son glossaire extrait des grammairiens anciens {Yocabtdarius breriloquus; Basilese, 4491)9 définit ainsi ce mot : « BOLIS, massa plumbi quam nautao mittunt in mare ad experiendnm profbnditatem maris. Unde : Per bolidem plumbi die massam signari per quam nautœ soient maris explorare profundum, » Il y a là une citation, ce qu'indique la formule, ordinaire dans cet ouvrage, unde^ etc. Ce sont deux vers, d'un auteur inconnu, et qu'on rétablit au moyen de deux légères rectifications :

Per bolidem, plumbi die massam [de] signari Per quam nauta solet maris explorare profundum.

Le savant Uadrianus Junios, dans son Nomendaiar^ traduit sonde par

bolis.

Mais il est un autre mot, également tiré du grec, et qui présente plus d'intérêt, soit parce que c'était un mot savant, soit parce qu'il ne se trouve que singulièrement altéré. Il avait été employé par Lucilius, dans deux vers cités par Isidore de Séville {Orig. XIX, 4). Voici l'article, d'après rédition de M. Lindemaon : a CcUaprorates^ linea cum massa plumbea, qua maris altitudo tentatur. Lucilius :

Hue cataproratem puer eodem déférât uiictum Plumbi pauxillum raudus, Unique metaxam. »

Ces vers offrent de nombreuses difficultés, sur lesquelles je ne veux pas m'arrêter ici. Je note seulement les variantes du mot en question : cataporatesj cataparates, catapiorateSj cataforateSj catafloratem. On voit que ce mot a mis les pauvres copistes aux abois. Dans un glossaire de la première moitié du xiv* siècle, que possède la Bibliothèque Sainte-Geneviève, on lit : Cata/iorates vel Catapares^ et l'exemple de Lucilius commence par Hanc * catafioratem.

Dans son estimable recueil des fragments de LuciliuS| Corpet lit, d'après 0. Millier : Hue cataproratem.

Le glossaire de Papias donne cataprates \ sans rapporter Texemple.

Mais aucun de tous ces mots n'est grec, et par malheur le mot grec est lui-même incertain. L'adjectif employé substantivement xaTaTretponipia, ionien xaTaiceipaTvjptv) (sous-entendu poX(ç), employé plusieurs fois par Hérodote ^, ne peut que mettre sur la voie : il faut supposer un mot plus court, tel que xaTaTrsipaniç (6), donné effectivement par les dictionnaires, msûs sans un texte qui l'autorise. Or, catapirateê convient parfaitement au pas*

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