‹ Melanges de philologieChapitre 82 sur 143 · Advertar,, XV · texte numérisé non relu

Advertar,, XV

Tollere prœmiaj comme sumere, ferre, Horace {Sat. 1, i, 51) :

At suave est ex magno tollere acervo.

Nous disons : « Prendre au tas. »

Le même {Epist., I, vit, 16) : ,

Jam satis est. — At tu quantumvis toile. — Bénigne !

« Il suffit. — Mais prends à discrétion. — Grand merci I » Le même (Epist., 1, vi, 43) :

Mittam. Post paulo scribit, sibi millia quinque Esse domi chlamydum : parlera, vel tolleret omnes.

Il s'agit de Lucullus, à qui un entrepreneur de théâtre voulait emprunter des chlamydes. On lui en demandait cent. «Centl dit-il, c'est beaucoup ; je verrai toutefois ce que je possède. » Or il en trouva cinq mille dans sa garde-robe. « Prenez-en une partie, dit-il à Timpresario, ou le tout, si cela vous convient. »

Le même (Art. poet., 367) ;

Hoc tibi dictum Toile memor*.

Si, comme le prétend M. Theil, nous n'avons cité dans le Dictionnaire que l'exemple même qui est en guestion, ce qui n'est pas, il me semble que voilà un supplément qui ne manque pas de quelque importance. On ne trouvera pas ces exemples dans les Dictionnaires, lesquels ont presque entièrement omis cette acception.

2^' Quand nous pouvons avoir l'opinion d'un ancien sur le sens d'un passage d'un auteur classique, ce témoignage ne laisse pas d'être fort précieux, non-seulement parce que ce commentateur avait naturellement l'intelligence d'une langue qu'on parlait encore, mais parce que ces explications étaient, la plupart du temps, des traditions d'école, et l'opinion religieusement conservée des professeurs les plus renommés. C'est ce qui est manifeste pour quiconque a lu Aulu-Gelle. Il y a donc lieu de s'étonner que M. Theil ne se soit pas demandé ce que pensaient, au sujet de Tendroit controversé, les anciens scholiastes d'Horace. Je dois suppléer à ce silence. Acron nous dit : « Erat quod tollere velles. Etiam, quando asperos faciebat versus, erat tamen quod velles imitari. Hoc est : Erat in asperis versibus illius aliquid dignura imitatione. » Et de même Porphyrion : a Quo significat, multa eum, sed inordinate dixisse, ex quibus tan-

1. M. Theil luinmême traduit i»ar : « Prend?, emporte, va-t*en avec. »

tuin sunt nonnulla quœ velis iiide excerpere, et pro tuis habere *. » Ces explications ne sont-elles pas concluantes*?

3** Si maintenant j'examine la suite des idées, non-seulement je persiste dans mon opinion, mais je trouve dans Topinion contraire un défaut sensible de raisonnement. Je transcris :

Duras componcre versus.

Nani fuit hoc vitiosus : in hora sa*pe duceutos. Ut magnum, versus dictabat, stans pede in uno. Quum llueret lululentus, erat quod tollere velles; Garrulus atque piger scribendi ferre laborem, Scribendi recte; nam ut multum, nil moror.

Dans tout ce passage, il n*y a guère que des critiques. Est-ce à dire qu'Horace contestait à Lucilius tout talent? Non certes, et ici il tempère ses censures par une restriction : Dans cette bourbe, il y avait quelque chose à ramasser, à prendre : Erat quod tollere relies. Ainsi Virgile tirait de Tor du fumier d'Ennius.

Voyons Tautre interprétation. « Lucilius était comme un torrent bourbeux, dans lequel il y avait quelque chose qu'on eût voulu retranchtr^ supprimer. » Mais y pense-t-on? Dans un torrent bourbeux, c'est tout, et non pas une simple partie, qu'il faut rejeter. N'y a-t-il pas de la naïveté à dire qu'on pourrait bien trouver à élaguer dans ce qui est très-mauvais ? Les choses changent si l'on dit qu'il y a un peu de bon à y prendre.

Le jugement hardi formulé par Homce avait fait scandale. Ikins sa X® satire, il cherche à se justifier auprès des partisans outrés de Lucilius. 11 reproduit son idée à peu près dans les mêmes termes (v. 50) :

At dixi fluere hune lutulentum, sœpe fereiitem Plura quidem tollcuda relinquendis '.

On voit que le poëte faiblit un peu. 11 avait dit que dans les mauvais vers de LuciHus il y avait quelque chose à prendre; il suppose maintenant qu'il a dit qu'il y avait plus à prendre qu'à rejeter. 11 ajoute :

!. Mais aujourd'hui, dans une certaine école^ ou parait se flatter de savoir mieaz le latin que les Latins.

2. Cette liaison dans les idées, qui dans le temps avait déterminé mon choii, m^est revemie d'une manière invincible en lisant l'article de M. Theil. Cherchant sur cette difficulté de nouvelles lumière:», j'ai eu la satisfaction de voir que je m'étais rencontré avec un illustre philologue, Philippe Buttmann. Chargé de terminer l'édition de Quiatilien, interrcNOpue par la mort de son ami Spaldiog, il oppose son opinion à celle que C3 critique avait émise daus ses notes sur le rhéteur. Nous lisons daus les Addenda (t. IV, p. 710) : o Si totus lutulentus est rivus, quomodo dici potest esso in eo quod improbes? Omne illud lutum demptum fortasse velis, abesse velis, non ipse illud auferre et tollere, qui vcrbi aclivi infinitus ioeptam hic faceret oralioncm. hnmo de tollendo, hoc quidem sensu, quidquid illud sit, cogitari plane

non potest in flumiue aquae perennis In lululenlo flumine mirum sane non est rcperiri

eliam bona et ulilia qua*ilam. » Il y a deux pauses que je voudrais pouvoir transcrire.

3. Voici le commentaire précis de Jean Boud : a Plura sumenda, lauJauda et imitalione digua, quam quîe rehnquantur et rejiciautur, »

Age, qtiîPso, Ttt nihil in niagno doctus roprehendis Hoinero ?

Ainsi donc, sans changer d*avis, et tout en dénonçant les imperfections de Lucîlius, il les impute à cette inégalité dont ne sont pas exempts les plus grands écrivains.

Voici un nouveau mot, relinguere, aussi vague par lui-même que tôlière. Dans son système, M. Theil traduit ainsi ce passage : n Mais j'ai dit que c'était un torrent bourbeux qui roulait souvent plus de choses à ôter qu'à laisser. » Sans nier que fe/mgt«ef6< puisse signifier quelquefois «laisser en place, conserver, » je ferai remarquer que ce n'est pas le sens le plus ordinaire de ce mot, et je ne le vois pas dans Horace. Relinquere signifie vulgairement a quitter, abandonner, » et en parlant des choses, a ne pas prendre, laisser là, rejeter, » Je trouve à point un excellent commentaire dans cet autre vers du même poëte {Art. poet^^ 150) :

Et, quffi desperat tractata nitescere, relinquit '.

« Et les sujets dont il n'espère pas pouvoir, après un long travail, tirer parti, il les abandonne. » Si Ton donnait ici à relinquere le sens de u conserver, maintenir, » je verrais dans ce passage, non-seulement un mauvais précepte, mais du mauvais latin.

Reste une phrase de Quintilien (X, i, 49), qu'on prétend contraire à notre opinion, et qui, au rebours, me paraît un argument en notre faveur. « Ego quantum ab illis, tantum ab Horatio disscntio, qui Lucilium fluere lutulentuniy et, esse aliquid quod tollere possis, putat. » Le rhéteur dit qu'il tient le milieu entre les admirateurs exagérés du vieux satirique et l'impitoyable censeur qui s'est servi d'une expression aussi méprisante, fluere lutulentum. Je dirais que ce passage laisse les choses absolument dans le même état, si je ne voyais dans la citation une petite inexactitude dont je pense pouvoir tirer parti. Quintilien, confondant un mot avec un autre, ou s'attachant plus à l'idée qu'aux expressions (puisqu'il ajoute aliquid^ pour éclaircir), substitue pos5t« à velles. Eh bien, possis me semble un commentaire. « De cette boue Ton pouvait tirer, il était possible de tirer quelques paillettes d'or. » Cela est, selon moi, plus raisonnable que de dire : « Dans cette boue, Ton pouvait trouver des ordures. »

J'espère que M. Theil ne persistera pas à dire que c'est sans y regarder que j'avais adopté mon interprétation, et je l'invite, de son côté, à y regarder encore.

{Revue de flnslrucHon publique, 5 octobre 1859.)

P. S. Après avoir relu cet article, non-seulement je persiste dans mon opinion, mais je trouve, encore plus qu'autrefois, l'autre inacceptable.

1. Relinquere a encore le sens de « abandonner, ne pas prendre,» dans les passaj^es qui iuivenl : Saf,, II, vr, 89; Epiai., I, vu, 19; II, nr, 26; Cann. Scfc, 44, « plura relictis.vi

J'ai cit<^ rinterprctation de deux scholîastcs anciens, Acron et Porphyrion. Je dois ajouter celle du scholiaste de Cruquius. « Quamvis multa inordinate et sordide scriberet, tamen erant in illius versibus nonnulla qua» tollere, i. e. imitari et pro tuis habere velles. » Rien de plus clair.

Je veux encore enrichir la liste des exemples de tollere employé dans le sens de prendre, quoiqu'elle puisse paraître déjà bien suffisante.

Le témoignage le plus précieux est assurément celui d'Horace luimôme. Il m'avait fourni quatre exemples; j'en puis ajouter un cinquième :

Utar, et ex modico, quantum res poscet, acervo Tollam. (Eplst, II, 2, 100.)

Virgile {jEneid, 111, (iOl) :

Tollite me, Tcucrl ! quascumquc abducite terras.

D'autres exemples encore à l'appui du sens que je défends : Ovide (.We^,XI, 439) :

Quod tua si flocti prccibus scntontia nullis, Carc, polest, conjux, nimiunique es ccrtus cuiidi, Me quoquc toile simul : certe jactabimur una.

Juvénal (6, 363) :

Ac velut exhausta recidivus pullulet arca Nummus, et c plcno semper toUatur ahcno.

Saint Jérôme [Vita S. Hilarionis) : « Latrones veneruntad eum, vel existimantes habere eum quod tollerent, vel, etc. »

Après tous les exemples que j'ai cités pour justifier l'interprétation contestée, on peut apprécier la valeur de l'assertion de Dœring, qui proclame que tollere dans le sens de prendre n'est pas latin : « Fuerunt qui tollere, contra usum loquendi, pro servare explicare mallent. » (Son édition d'Horace est de 4828.)

L'insuffisance des dictionnaires sur le point en litige est la cause principale des dissidences. Forcellini a eu le tort de ne pas établir séparément, dans son article Tollo, le sens de prendre (ce qu'on vous offre ou ce qu'on trouve à sa portée). 11 fait la faute de placer de suite deux exemples de Phèdre qui ont un sens fort distinct :

Tolloro ha^c aranca Quantum est laboris! (II, 8, 23.)

Et cet autre :

Et quœ dcbclur pars luîn modcstia^, Audactcr toile. (Il, 1, 8.)

C'est à savoir : 1° Enlever, retirer une chose qui n'est pas à sa place; 2® Prendre, recevoir une chose qu'on nous offre.

J'ai donné assez d'exemples de ce sens spécial, pour qu'on n'ait qu'à choisir quand on composera un nouveau dictionnaire. *

En supposant que le premier des deux exemples connexes d'Horace puisse laisser quelque doute, et qu'on réussisse à dissimuler la naïveté qu'il renferme (comme le torrent était bourbeux, il y avait certaines parties sales à faire disparaitre)^ le second tranche encore mieux la difficulté. Nous entendons une palinodie : le pocte, ébranlé par tant de chaudes réclamations, couvre sa retraite; il dit maintenant que la somme du bien surpasse celle du mal, plura relinquendis. Il y a dans la phrase un petit mot, que l'on peut croire sans importance, que le plus souvent on ne traduit pas, et qui cependant devrait suffire pour réduire au silence nos contradicteurs, c'est l'adverbe quidem. Cette formule d'une concession n'aurait aucun sens avec l'interprétation qu'on nous oppose.

On se fait généralement chez nous une idée assez fausse de l'opinion d'Horace sur Lucilius: et comme on la croit toute défavorable, on veut voir une critique dans tout ce qu'il en dit. Les attaques les plus graves se trouvent dans deux passages fort en vue et souvent cités. Notre histoire littéraire nous offre un rapprochement tout naturel, qui influence notre jugement. Boileau avait combattu l'engouement excité par Chapelain, Pradon, et autres de cette force : la chute complète de ces renommées a justifié le censeur. Mais si Horace a conquis pour ses contemporains et pour lui, devant la postérité, la place [qui leur était due, il n'a pas effacé dans le monde romain la gloire de Lucilius. Et même cette gloire, rajeunie deux siècles plus tard, avec celle d'Ennius, de Pacuvius, d'Attius, n'a péri qu'à l'heure du triomphe de la barbarie. Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'Horace était loin de méconnaître le talent de Lucilius et l'importance qu'il avait eue à son époque. Il faut être juste envers le critique : il a rempli un véritable devoir à l'égard de son siècle ; mais il n'a jamais donné prise au reproche d'envie. Les éloges de Lucilius, répandus dans ses ouvrages, sont nombreux et très-flatteurs. Certes il avait la conscience de sa supériorité : il était donc bien honorable, j'ajouterai, bien modeste, de proclamer qu'il était inférieure Lucilius *, et qu'il ne prétendait pas lui disputer la couronne qui ceignait son front avec tant d'éclat :

Inveiitoro miner : neque ego illi detniliere ausini Hferentora capili multa cuni laude coronani*.

Ces marques fréquentes d'une haute estime qu'il donne à son devancier doivent entrer en ligne de compte pour l'interprétation des deux passages dont nous nous occupons. Un préjugé fait voir à une partie des

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