‹ Melanges de philologieChapitre 88 sur 143 · Cette comparaison ne prouve rieu · texte numérisé non relu

Cette comparaison ne prouve rieu

gularité dont il eût été à propos de produire uq exemple. Aussi les éditeurs qui ont interprété lecto et scripto comme des ablatifs, ont-ils généralement eu soin de supprimer le point avant ungor^ de manière à faire porter le pronom sur ce verbe :

Aut ego (lecto ^ Aui scripto quod me tacitum juvei) ungor olivo.

On peut dire que tous ceux qui mettent avant ungor une forte ponctuation, un point ou quelquefois un point et virgule, soit qu'ils commentent ou non le passage, entendent les deux verbes à Tindicatif *.

3* La citation faite par Bentley, comme offrant une analogie arec le pléonasme de ego, présente au contraire l'accusatif tne comme tin mot indispensable au sens :

Neque enim cum lectulus aut me Porticus excepit.

4® Bentley n'avait pas apporté dans cette discussion tonte la bonne foi désirable. A chaque instant il invoque, dans son savant commentaire, l'autorité des scholiastes d'Horace. Cette fois il en trouve nn qui n'est pas de son avis : i ne dit mot de ce dissentiment, et traite de barbarUme un verbe qu'un Latin reconnaît'. Le procédé, pour être assez familier aux pbilologaes, n'en est pas plus loyal.

Bentley est conmie un oracle dont on accepte généralement les arrêts. Son opinion est reproduite dans l'édition d'Orelli, qui semble le dernier mot sur Horace \ A la vérité, le nouvel éditeur ^, blâmant la ponctuation du savant anglais, rapporte le pronom ego au verbe ungor * :

Aut ego (lecto Aut scripto, quod me tacitum juvet) ungor olivo.

Quant aux verbes lectare^ scriptare^ on les réprouve, en invoquant l'autorité du même Tacite, mais Ton ajoute une citation qui a une tout autre valeur, parce qu'elle est d'Horace lui-même. 11 s'agit d'un passage de la première Satire du P' livre, v. 93 :

El finire laborem Incîpias, pario quod avebas.

i. Je mets cette parenthèse poar plus de clarté. On la Toit dViUean diiit U magoiâqM édition de Ba^^kenrille (Birming., 1170) et dans celle de Poinsinet de Si^ry (Paris, 1777). Ijl célèbre édition de P. DiJot (Paris, 1799) atteste, par la place des TÎrgules, la même interprétation.

2. Christophe Landin, Lambin, Aide (1535)^ Jean Bond, Daniel Heinsios (EIzot. 1612), Desprez, Dacier, Le Batteux, Tédition des Deux- Ponts, l'édition de Bodoni (Parme, 1791), etc.

S. Janos Donsa, cité par Bentley, enregistre an moins Texplication de PorpbyriiMiy et la condamne.

4. Malgré ma haute estime pour OreUi, j'aToue que je me séparerais qoekpiefois de ee guide.

5. Je me sers de la troisième édition, donnée par M. Georges Baiter {Twrici^ 1856).

6. « Aliter distinxit Bentleius, puncto post Terbum juvtt posito... Sed t. ego manifesto aid T. ungor pertinct. »

Mais ane heurense citation, toute seale, ne suffît pas pour faire gagner une cause aussi compromise.

On a TU que la philologie a commencé par admettre généralement les deux verbes fréquentatifs. Depuis J. Donsa, surtout depuis Bentley, cette opinion est à peu près abandonnée. La critique a ses modes, comme tout le reste. Quand une grande autorité a donné le ton, on se dispense désormais de discuter et presque de réfléchir. Il est commode de se reposer sous cette égide.

Cependant, par un accord frappant, le génie français a constamment protesté. Nous avons interprété en notre faveur le silence de Lambin. Voici des professions de foi explicites.

Desprez, le savant collaborateur de la collection ad^usum Delphini^ attaque vigoureusement l'opinion de Théodore Marcile :

« Yaleat Theod. Marcilius, qui pertinaciter hic e nominibus facta verba ab interpretibus indignatur, vultque ablativos esse absolute positos ; ut sit sensus : Aut ego, postquam legi aut scripsi quod tacitum me juvet, ungor olivo. Prior certe prœpollet explicandi ratio^ ut lecto pro lectito, scripto pro scriptito dixerit Horatius. »

Quelques années plas tard, Dacier publie sa traduction, et voici son excellente note :

a Lecto pour lectito; scripto pour scriptito. Il y en a qui ont cru que c'étaient des ablatifs : lecto aut scripto, quod me juvet, ungor olivo. Après avoir lu ou écrit, je me fais frotter d'huile. Le premier est plus naturel. Cicéron décrit presque un même genre de vie dans la xx" lettre du livre IX {Ad famil.) : Vhi salutatio defluxit^ litteris me involvo, aut scribo^ aut lego... Inde corpori omne tempus datur *. »

Voilà, ce me semble, un rapprochement qui prouve quelque chose. C'est la même manière de donner, par la répétition du même temps, une égale importance à chaque détail. L'analogie des passages ferait croire que le poëte s'est rappelé celui de l'orateur.

Arrivons à notre temps. Lemaire reproduisait le plus souvent des édi- Uons allemandes. Mais il s'était réservé Horace *, comme Virgile. Malgré les autorités qui veulent lui imposer l'explication de Bentley, il met cette note, qu'il signe de son nom : a Lecto aut scripto, pro lectito aut scriptito : formœ sunt frequentativae verborum lego et scribo. »

Mais cette manière d'interpréter, qui est celle des anciens commentateurs, n'est jusqu'ici qu'une affaire de sentiment. Si les mots lecto et scripto sont des barbarismes, aucune autorité, comme aucun raisonnement, ne saurait en justifier l'admission. C'est ce qu'il s'agit de rechercher.

! . La première édition de la traduction de Dacier est de 1685. L'autorité de ce savant gênait fientley, qui essaya de le réfuter, toujours en niant des verbes très-latins.

2. Son édition est postérieure à la mienne : autrement son affirmation si résolue m'aurait peut-être ramené.

D'abord, ces verbes sont- ils dans l'analogie? Assurément : les Latins ont une classe très-nombreuse de fréquentatifs en to^ dont les verbes en ito sont à leur tour les fréquentatifs *. En voici quelques-uns, des plus usités : canto, cursOy dicto, gesto, raptOj tractOj etc. Nous trouvons concurremment canto et cantito^ curso et cursito^ dicto et dictito, etc. Tantôt le second fréquentatif est rare, tel que ductitOy gesiitOj vectito; tantôt, et plus souvent, c'est le premier, car cette forme est archaïque : auctare est dans Lucrèce et dans Catulle, mais ne se trouve guère plus tard; audi' tare lui succède. D'où il arrive que les fréquentatifs de la première classe, devenus rares, étonnent souvent quand on les trouve, et que les textes subissent des altérations en conséquence. Le fréquentatif vefUUare est fort connu ; ventare l'est peu, mais son existence nous est attestée par Festus, etNonius Marcellus (p. 119, Merc.) en cite un exemple de Varron. De même factitare a complètement effacé factare; et quand ce dernier verbe se trouve dans Plante, il est souvent changé par les éditeurs. Je me contente de citer le Uercator (I, i, 94) : Lucrum ingens facto. Quelquesuns substituent facio^ qui est loin de valoir ici le fréquentatif. Les composés si nombreux cale facf are j labe factare^ etc., confirment d'ailleurs le primitif ancien. Factare est positivement attesté par le grammairien Maiîus Victorinus, comme on le verra tout à l'heure.

J'en viens à des preuves positives, et dont la nouveauté m'a inspiré cet article. C'est par des faits qu'on tranche une question de fait.

Oui, les verbes lecio et scripto ont été reconnus par les Latins, et leur existence est certifiée par des témoignages bien plus nombreux que tant d'autres verbes auxquels on ne cherche pas querelle, et dont pourtant quelques-uns ne sont mentionnés qu'une seule fois dans toute la latinité. Voici des exemples de ces raretés : captitOj esito^ tnîlo, motito^ pensitOy portito, raptilOf subdito^ unctitOj etc.

J'ai rappelé l'opinion injustement dédaignée d'un des scholiastes d'Horace, Porphyrion. C'est le moment de le citer textuellement : a Lecto producta syllaba ^ enuntiare debemus, quia frequentativum est ab eo quod est lego. » Ainsi que je l'ai dit, Bentley pouvait combattre cette explication : il ne devait pas la passer sous silence. Je ne prétends pas qu'il faille toujours suivre les scholiastes; mais s'il est permis de les en croire, c'est lorsqu'ils attestent l'existence d'un mot latin. A cette autorité Forcellini ajoute celle de Marins Yictorinus, p. 24/2 : tf Et frequentativa verba multa, ut lecto, facto, scripto, dicto. » Voilà encore une affirmation très-précise. Mais apparemment ces deux aateors semblaient ne pas occuper une place assez distinguée parmi les

t. G*e8i ce que dit positivement Diomède, p. 336 : te Sont qnsdain itenUYoram itentÎTa; et Mpe in très gradua deducuntur verba, quale est curro, deinde curso, et quod plus eit, curtito. b

8. Ce que le commentateur dit de lecto s'applique également à scripto. A cette époque les finales en o dans les verbes étaient brèves. Il note l'arcbaîsme.

grammairiens, et ceux qui connaissaientleur témoignage (c'était, je croîs, le petit nombre des interprètes) se croyaient en droit de n' ^n pas tenir compte.

Mais les choses changeraient de face si Ton montrait l'unanimité de? grammairiens latins sur ce point ignoré de la théorie. Dousa lui-même n'aurait pas osé, je pense, attribuer l'admission de nos deux verbes à une étrange et sotte distraction ^, si l'on avait produit devant lui les plus grands noms qui ont illustré la grammaire, les Charisius^ les Diomède^ les PriscieHy etc. Or c'est là ce qu'il eût été possible de faire.

Quelques années après la publication de mon édition d'Horace, la lecture assidue des grammairiens latins m'avait révélé l'erreur de Bentley et la mienne. Dès 1836, notre Dictionnaire latin-français mettait hectare sous le patronage de Gharisius et Scriptare sous celui de Priscien *. Mais comment Orelli aurait-il demandé des renseignements à un Dictionnaire publié en France, à un dictionnaire de classes, qui d'ailleurs se bornait à une pure assertion ? Occupé depuis trois ans à rassembler quelques milliers de mots latins omis par les lexicographes, j'ai retrouvé les deux verbes lectare et scriptare^ qui figureront dans le volume que je vais publier ^. J'ai cru que, dès à présent, on les verrait avec quelque intérêt retrouver leurs titres, et vengés de l'appellation de barbarismes qu'on leur a donnée un peu légèrement.

Gharisius nous dit (p. 142, éd. Putsch) :

a Quœdam verba quid semel factum signiflcant, ut lego; quœdam sœpe, ut lecto; quaedam sœpius, ut lectito» »

Gette citation est courte : elle suffirait, à mon avis, pour décider la question.

Deux passages de Priscien ne sont pas moins concluants.

P. 8%, Putsfih. «Frequentativa plerumque a supinis derivantur, mutatione extremœ u in o : ut scriptu, scripto; cursu^ curso; domitu, domito; nexu, nexo ; flexu, flexo. a

Id.j p. 1224. tt Un de soient nasci frequentativa? Plerumque a participiis prœteriti temporis, ut cantus, canto, as; habitus, habito, as; scriptus, scripto, as; captus, capto, as; cursus, curso, as; domitus, domito, as; volutus, voluto, as. »

Pompée ♦, p. 279 :

« Hsec autem verba (frequentativa) aliquando in duos gradus conscendunt, ut curro, curso, cursito; scribo, scripto^ scriptito, »

1. « Lecto et Scripto scholiast» Dostri, de PseudoporpbyrioDis Beotentia, pro Lectito et Scriptito, boc est pro frequentatiyis ac<:epi88e Tidentur : supine salis atque incogitanter. Cui eDÎm Lectare, quœso, a ut Scriptare vel fando auditum est UDquam ? »

2. L'Index de Putsch ne renvoie pas à ces deux auteurs. Il n'indique que Marins Victorinus : Toilà pourquoi les autres passages, si précieux^ ont été généralement ignorés.

3. Mon Addenda lexicis latinis, un vol. in -S*. Parisiis et Lipsiœ, 1872.

4. Pampeîi commentum Artis Donati, éd. Fred. Undemann. V.\p%. V^^<(S.

8aeerdo8 ', grammairien antérieur à Gassiodore, qui le cite, dît de même (p. 8) : u Scribo, scribîs; scribto, scribtas. n

Oq Toit combien des ouvrages qui sont à la portée de toat le monds recèlent encore de secrets, qu'on ne va pas leur demander, et qui pourtant seraient précieux pour les savants les plus distingués, mois souvent aussi les plus confiants en eux-mêmes.

Ce que je vais ajouter n'a pas pour but de compléter une démonstration qui me parait suIQsante. Hais je veux faire voir que la vérité a persévéré dans les siècles de la plus grande décadence et au moyen flge, en sorte que les émdits de la Renaissance trouvaient sur ce point une foi non interrompue.

Nous lisons dans un Glossaire du Vatican, publié par A. Haï {CUutià Auctore», t. VI, p. 544) ; ■ Scriptat, Ërequeuter scribit *. »

Et dans rOnomosItcon latino-grœcum : ■ Scribo, scripto, Xfrjayftiifùù. a

Arrivant au treizième siècle, nous pouvons voir dans le Catholicoit de Jean de Gênes {Johannet de Janua] deux articles séparés, l'un pour Lectito, l'autre pour Lecto. 11 dit, suivant la doctrine de Diomède et de Gharisioa : Lectito, as, frequentativum est de /ecto, as. n

Enfin, j'ai trouvé dans ua Glossaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, du quatorzième siècle : iiScribo... Et a scriptu iCtipto, as, frequentativum ; a quo scriptito, as, aliud frequentativum. u

Les recherches auxquelles je viens de me livrer sont d'une conséquence plus grande qu'il ne semble d'abord. Tout en discutant un vers d'Horace, j'ai mis sur le tapis une question de Lexicographie. D'ordinaire, les auteurs de Dictionnmres enregistrent les mots controversés, citent les passages d'où ils sont extraits, et font connaître les objections soulevées contre leur existence. Quelquefois ils se prononcent eux-mêmes nettement pour leur radiation.

Comment les verbes lectû et seripto ont-ils été traités par les lexicographes? Nous allons les voir d'abord reconnus, puis perdant suoeessivevement du terrain, jusqu'à leur entière disparition.

Robert Estienoe les admet sans hésiter ' : ■ Scriptito, as, frequentitivum a scripto, as, froquentativo. »

Forcellini les insère également; et quoique l'iiutorité de Bentipy le trouble bien un peu, il ne voit pas de raison suffisante pour proscrim deux mots mentionnés expressément par un gramnuurion latin *,

Scbeller donne les deux fréquentatifs, mais il n'ose pas affirmer qu'ils existent.

Notre siècle agit plus cavalièrement. M. Freund, l'auteur du Dictionnaire latin qui est aujourd'hui le plus estimé, a tout bonnement supprimé lecto et scripto. M. Freund ne conuaît pas le doute : il aime mieux condamner des innocents que de paraître hésiter dans ses arrêts. Du reste, M. Lindemann, le savant critique qui a taut travaillé sur les Comiques latins, et qai, on l'a vu, a publié un grammairien latin reconnaissant seriptare^ M. Lindemann lui avait donné l'exemple. Il n'avait pas admis les deux verbes en question dans son Novus Thésaurus latinœ Hnguœ prosodiacus '• Il est fâcheux qu'alors M. Lindemann n'eût pas suffisamment avancé sa collection des grammairiens latins, restée inachevée : il aurait vu dans Charisius et Priscien des passages bien faits pour lui apporter la lumière.

Il était temps de réclamer en faveur de deux proscrits, condamnés avee toutes les formes juridiques. Leur injuste procès ne paraissait pas devoir être revisé. 11 était nécessaire d'en remettre les pièces sous les yeux des juges. J'espère que lecto etscripto sont maintenant réhabilités; et quand bien même on ne voudrait pas les reconnaître dans Horace, ils seraient au moins réintégrés dans les lexiques latins. Quand je n'obtiendrais que ce résultat, mon plaidoyer ne serait pas perdu,

{Revue de l'Instruction publique, 23 janvier 1863.)

IMITATIONS DU VERS D'uORACE.

I. Au commencement de cette année, je discutai dans ce journal un passage d'Horace {Sat, I, 6, 122), qui a reçu deux interprétations^ et je combattis celle qui prévalait '. Je le remets sous les yeux :

Ad quartam jaceo : post banc vagor, aut ego lecto, Aut scripto, quod me taciium juvet; ungor olivo.

Je disais que la diHicullé venait des deux verbes lecture et scriptare^ verbes si rares que nombre de commentateurs et des lexicographes en niaient l'existence. Ayant établi par des exemples presque surabondants la latinité de ces deux fréquentatifs ^, je vois avec plaisir que l'explication que j'attaquais est aujourd'hui fort compromise.

J'ai dit, et je tiens à répéter, que l'interprétation que je défendais a

Putsch.^ et se ipsum quoque satis analogia défendit. » — Qu'aurait-il dit s'il eût connu les tHtret iémoigoages ?

i. ZitUTi» et Lipsiœ, 1827.

S. Bentley Ta soutenue, et elle semblait définitivement consacrée par Orelli.

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