‹ Melanges de philologieChapitre 96 sur 143 · Roman fugir, ital. fuggir, espagn. huir · texte numérisé non relu

Roman fugir, ital. fuggir, espagn. huir

ire. Beaucoup d'entre eux, suivant la juste remarque de M. Diez, viennent des inchoatifs en esco (changés presque toujours, il faut en fsJre la remarque, en isco dans la basse latinité) : gemiscerêj gémir ; floriscerBj fleurir ; fremiscere, frémir ; evaniscerey s'évanouir; viridiscere^ verdir, etc. Capesso est devenu capisso, et chez les Italiens capisco, enfin capire.

La classiOcation que j'ai critiquée a encore le tort d'écarter certaines comparaisons curieuses, lorsque des verbes, dans la transition, ont changé de conjugaison, mais n'ont pas changé d'accent. Ainsi le latin /Entre nous a donné finer (nous avons conservé confiner)^ et réciproquement jacére a fToduii gésir.

Avant de quitter le verbe, je relèverai quelques petites inexactitudes, par exemple l'étymologie de coudre, que M. Paris, après bien d'autres, Raynouard en tête, dérive de consuere. Cette étymologie est éloignée et forcée ^, quand on a cusire dans Du Gange et ailleurs. J'en ai cité plusieurs exemples, extraits de Glossaires, dans mon Addenda Leancis latinis. Le mot français, avec sa finale muette, vient exactement de la forme ctiserêj de la troisième conjugaison, que donne aussi Du Gange, et qu'on voit dans le Glossaire arabico-latin : Coso (cu50), insuo. L'italien a retenu la quatrième conjugaison : cucire, anciennement cuscire *.

Je signalerai encore à M. Paris une syncope qu'il relate dans une note (p. 72) : cantdrunty dormirunt. Mais ce dernier mot n'est pas latin.

Enfin, à la page 81, il reproche au subjonctif du verbe pottt?oir (lequel a gardé le bon accent au singulier : pôssim, puisse) de s'être écarté de la règle au pluriel : pôssimus-puissiôns, pôssitis-puissiez. Mais cette anomalie n'existe pas, puisque les Latins accentuaient la longue possimm, possitis^.

Dans le chapitre suivant, on trouvera un très-bon article sur les suffixes et leur passage du latin en français. J'aurais fait grâce à l'auteur de la désinence acus, puisqu'il ne cite aucun exemple à l'appui ; mais je ne saurais lui passer de la ranger parmi les sufïixes non accentués en latin. Il est aa contraire accentué^ par la raison que l'a est long. Opacus nous a donné opaque. Que ce mot soit plus moderne, cela ne fait rien pour la question. De même merus a produit meraciis, et de ebrius vient le mot populaire ebriacus (dans Plaute), qui persiste dans l'italien ubbriaco.

Je reviens mainteAmt à un point dont j'ai remis la discussion pour ne pas scinder l'analyse qui m'occupait.

Il est incontestable qu'il existe dans nos plus anciens textes des traces do génitif pluriel latin de la seconde déclinaison, orum (p. 33). Il suffit de citer l'exemple le plus fréquent : paienur et paienor (paganorum).

i. Quoique la coofusion de Vn avec Vu ne soit pas saos exemple, c'est une explication à Uqnelle il ne faut recourir qu'en désespoir de cause.

2. Voici les différentes formen néo-latines, données par Raynouard. Roman : coser, cozer, cozir, cusir; catal. cosir; espagn. cosir; portug. cozer; ital. cucire,

3. Fà cela était nécessaire, puisque possimus est pour possiemus.

Mais pour le génitif pluriel de la première déclinaison, la chose n'est rien moins que prouvée, M. Gaston Paris affirme ^ pascor {pa8charuTn)j Chandeleur {candelarum\ et donne avec doute tenebror {tenebrarum)^ erbour {herbarum). Mais aucun de ces exemples ne me semble propre à fonder une telle doctrine.

i* La flexion or, représentant arum dans pascor, serait un fait bien étrange. Je vois ici le génitif pascorum^ pour pascuorum ^, d'après l'opinion de Du Gange :

Au no val temps pascour que Ûorist Taubespine.

C'est-à-dire, au temps de la verdure^ de Therbe nouvelle.

S** Quant à chandeleurj pour en trouver Tétymologie, il faudrait en savoir l'orthographe. D'après Du Gange, on disait aussi : candeliere {canr delaria) ; une charte du treizième siècle, qui donne festum candeloscBj autorise la forme candeleuse ou chandeleuse, d'autant plus que la candelosa se trouve aussi dans un passage des Ordonnances des Rois de France, cité par Raynouard ^. Ménage reconnaît également Chandeleur et chandeleuse. Tout cela est fort obscur, et je ne m'étonne pas que personne n'ait tranché cette question d'origine. Je crois que chandeleuse est le vrai mot.

3*" L'auteur, ne songeant qu'à tenebrœ^ a raison de dire qu'on n'ajoute pas à un substantif le suffixe eur. Mais il s'agit du substantif ten^frror, oris rténébrosité). Ce mot est roman, italien, français. Raynouard en donne plusieurs exemples, entre autres celui-ci, d'Alain Chartier :

Et en prison et ténébreur De langueur.

4' Voici surtout pourquoi j'ai cru devoir insister sur ce passage : c( Erbour^ dit l'auteur, me paraît être originairement le génitif pluriel de herba. De là le mot herboriste, qu'on a si souvent critiqué, et auquel on a voulu substituer le mot arboriste, fait par des gens qui ne connaissaient pas l'origine du vocable, et voulaient lui en substituer un autre dénué de sens. »

A cela j'ai bien des objections à faire. 1° Erbour est, en tous cas, un mot très-iare, dont on ne cite même qu'un exemple. 11 serait singulier qu'on l'eût découvert à point pour former un mot français. ^ Il n'est pas ordinaire à notre langue de tirer des noms du génitif pluriel latin. 3*^ Arboriste n'est pas tout à fait dénué de sens; mais herboriste est certainement un mot affreusement barbare. La médecine tire beaucoup de remèdes des arbustes, qu'on ne peut guère appeler herbes ; les écorces

1. Je ne fais pat de différence entre les opinions personnelles de M. Paris et cellet dont il prend la responsabilité.

2. Les adjectifs en uus s'écrivaieot primitiyemcnt par un seul u, pascus, promiscus, dividus,

3. Il cite aussi le catalan candelara, qui produirait chandeUttit,

d'arbres ne sont pas non plus inutiles. 4° Si herboriste vient d'un mot aussi vieux que erbourj il est donc lui-même un mot fort ancien : alors il serait à propos de produire quelque citation.

Il est facile de savoir Tâge de nos mots en iste. C'est une terminaison grecque, qui, entre les mains des savants, a formé, au seizième siècle, une foule de mots hybrides. Si Ton trouvait plus tôt des mots avec ce suffixe, c'est qu'ils seraient grecs et de bon aloi, comme antagonistej botaniste^ exorciste^ organiste^ sophiste. Mais avec les guerres de religion on voit naître papiste^ calviniste, etc. Le nombre de ces mots est aujourd'hui trèsconsidérable.

Au seizième siècle, et dans la première moitié du dix-septième, on n'a guère connu que arboriste^ arboriser. L'exemple de La Fonlaine (Y, 8) est célèbre :

Chacun à son métier doit toujours s'attacher : Tu veux faire ici ïarboriste^^ Et ne fus jamais que boucher.

Telle est la leçon que présentent d'une manière invariable les éditions données par l'auteur. Était-ce un archaïsme ? ou une mauvaise prononciation provinciale ? Nullement.

Dans une petite pièce de vers intitulée : Le Songe, et imprimée en 1616 (sans nom ni lieu), je trouve ces vers :

Mais las I estant pris à la piste,

U jure qu'il est arboriste.

Et qu'il ne fouille sans raison, etc.

Je sais que M. Littré, tout en réservant l'ailicle de son Dictionnaire pour herboriste, à l'exemple de l'Académie, cite au mot arboriste le vers de La Fontaine. U ajoute le titre donné en 1635 à Yespasien Robin : a Yespasien Robin, arboriste du roi Louis XIII. » M. Littré fait observer que cette forme ancienne s'est maintenue dans le peuple ^

Le Dictionnaire françois de Richelet (1680) renvoie arboriste, arboriser à herboriste, herboriser. Le Dictionnaire de Trévoux (1752) enregistre encore, avec renvoi, arboriser^ arboriste. Mais il y a mieux : le Dictionnaire de TAcadémie, qui sans doute a été pour beaucoup dans la réforme, laisse encore échapper cet aveu dans sa première édition (1694) : « Her-' boriser... On prononce aussi arboriser ^. »

Cette question a été traitée avec supériorité par La Curne de Sainte-

1. C'est bien ici le lieu de dire que les éditeurs qui substituent le mot herboriste prétendent corriger le poète.

2. Je trouve encore ce mot au dix-huitième siècle, mais en Belgique et avec le sens de « pépiniériste. » Manuel de Varboriste et du forestier belgiques, par M. Poederlé Talné. Bruxelles, 1772. In-12.

3. Au mot Herboriser, Littré dit que Arboriste est un barbarisme. 11 est bien indulgeni pour Herboriste, qui n'existe que pour ayoir emprunté le costume de Arbor.

Palaye dans l'essai de Glossaire de V ancienne langue française qu'il a rédigé vers le milieu du siècle dernier. Il est bien regrettable que ce savant spécimen s'arrête au mot Asseureté.

a Arboriser. On ne croit point qu'arboliser et arboriser soient des altérations d'herboriser et herboliser ^.. Il est plus vrsûsemblable qu'en étendant l'acception du substantif arbrOj en latin arbor, à toute espèce de plante, boiseuse ou non boiseuse ^ on en aura formé le verbe primitif arboriser j qui signifioit : Chercher à connoître la nature et la vertu des arbres, des arbrisseaux, des arbustes et des herbes; chercher à connoître la nature et la vertu des plantes ; chercher des plantes en général. (Passants par quelques prez ou aultres lieux herbus^ visitoient les arbres et plantes... et en emportoient leurs pleines mains au logis : desquelles avoit la charge... Rhizotome, ensemble des... instrumens requis à arborizer... S'il advenoit que l'aer feust pluvieux et intempéré... au lieu d' arboriser j visitoient les boutiques de drogueurs, herbiers ^ et apothicaires.) Rabe- Isûs, t. I, p. 167, 169 et 171. Yoy. Cotgrave et Oudin^ Diction. Ainsi le verbe herboriser j qui subsiste, pourroit être une altération de l'ancien verbe arboriser. »

<( Arboristb. Il semble qu'on ait méconnu la possibilité d'étendre l'acception du substantif arbre à toute espèce de plante^ lorsqu'à raison de ce que les arbres, les arbrisseaux et les arbustes intéressoient moins que les herbes et les simples la curiosité des botanistes, on a imaginé qu'au lieu d'arboriste et d^arboriser, il falloit écrire herboriser et herboriste. On prouve cependant par une citation de Rabelais qu'arboriser c'étoit visiter les arbres et les plantes, par conséquent les herbes, les simples, dont la connoissance est l'objet plus particulier de la botanique. De là arboriste aura signifié la même chose que herbeur, herbier et herbiste^ mots formés du substantif Aerfre; mais dans herboriste, on ne voit qu'une altération du primitif arboriste. »

[ Herboriste, qui est aujourd'hui... le seul mot d'usage, ne s'est introduit que par la réflexion qu'on a faite que, puisque c'étoient les herbes qu'on cherchoit, et non pas les arbres, on de voit écrire herboriste, et non pas arboriste : en quoi l'on n'a pas pris garde que les deux dernières syllabes du mot sont des preuves convaincantes de l'ancienne orthographe. » ] Rabelais, 1. 1, p. 468 ; note de Le Duchat.

La Gurne de Sainte -Palaye finit en citant le passage de La Fontaine.

i . Mot que Ménage patronne, comme tout ce qui est improbable.

2. Je ferai remarquer q\i*herboriste est impropre pour les substances si nombreuses extraites des arbres. Il faut donc qu'il y ait impropriété dans Tun et l'autre cas^ quand on demande au mot toute la compréhension qu'il doit ayoir.

3. Herbier, voilà le yrai mot : herbarius. Il est dans Nicot : • Herbier, kerbarius, » et aussi dans le Nomenclator de Junius : v Herbarius... herbier... fiÇoT6|io;. » Ce mot latin est •OQTent dans Pline, et Littré le traduit par herboriste. Il est regrettable que herbier ait été accaparé par herbarium.

Je tenninerai ce que j'ai à dire sur ce point eu signalant un exemple qui rend très-problématique l'admission du génitif pluriel féminin dans les langues néo-latines, c'est le pronom italien loro {illorum), représenté par notre pronom leur. A aucune époque, je pense, on n'a dit laro {illarum), et le masculin sert ici aux deux genres, de même qu'en français.

J'ai lu avec un grand plaisir la brochure de M. Gaston Paris, et j'ai voulu l'examiner ici avec l'attention qu'elle m'a paru mériter. Je la recommande particulièrement aux professeurs de nos lycées et collèges, car les enseignements qu'elle contient ont encore besoin d'être vulgarisés, et les livres manquent où ces principes soient rassemblés dans un cadre réduit. Une cause d'irréparable faiblesse chez nos plus célèbres grammairiens, depuis Yaugelas jusqu'à Beauzée, est d'avoir ignoré les origines de notre langue : ici la logique ne peut tenir lieu de Thistoire. Il reste encore bien des déductions à tirer de tous les anciens textes français qui ont été publiés dans notre siècle. M. Gaston Paris doit prendre place parmi les propagateurs des saines doctrines. Sans doute son travail n'est qu'un essai, mais c'est un essai méthodique et substantiel. Sans doute M. Paris a beaucoup emprunté, mais dans ses emprunts on trouve un cachet individuel. Sans doute il a fait des faux pas, mais j'ai remarqué que le bon moyen de ne pas faire de faux pas, c'est de ne pas marcher. Il voudra populariser en France les idées puisées dans un docte enseignement. L'infatigable Chevallet, qui n'a pas joui de l'estime légitimement acquise à une vaste et consciencieuse publication, est aussi un modèle digne d'émulation. Le début de M. Gaston Paiis est d'un heureux augure. D'ailleurs l'intérêt de la science n'est pas son seul aiguillon : il porte un nom qui oblige.

{Revue de F Instruction publique, 24 juillet 1862.)

Vo

Page 1