UNE ANCIENNE CHANSON PICARDE
Depuis que notre siècle s'est mis à approfondir notre langue, il a pris en grande considération les patois. Non-seulement ils sont des éléments de la langue, et comme tels ils ont droit de n'être pas négligés, mais ils en éclairent singulièrement les origines. Un motif puissant doit encore en conseiller Tétude, c'est que les dialectes provinciaux périssent de toute part, comme les costumes provinciaux. Les chemins de fer n'auront pas peu contribué à en précipiter la ruine.
Je transcris en faveur des curieux une chanson en patois picard, que j'ai trouvée dans un vieux recueil de chansons notées (Gaen, 1615). Gomme les livres imprimés à cette époque sont généralement incorrects, peut-être le texte que je copie contient-il quelques fautes. Je laisse aux Picards le soin de les corriger.
J'ay aimé une jeune fille
D*un grand moyen.
Sen père si me Ta donnée,
n'en veut rien.
Quand je party de men village
Pour l'aller vais, J*estois vestu de pied en cappe
Comme un Englois.
J'avois un biau cappiau de paille
Long et poinctu ; Y n'y avoit * bomme en men village
Qui n'en ait ieu.
J'avois un biau collet de telle
Gros et carray, Avec une bonne flchelle
Pour l'attaquay.
i. Vy semble de trop. Peut-être prononçait-on comme on l'entend quelquefois, gniavaift
J'avois un biau pourpoint de telle,
Un biau blanchet, Attaquay devant ma fourchelle *
D*un fin lachet.
J'avois une belle quemise
Au poinct perderi Un moucheux à qiuitre cornières
Bien appUquay.
J'avois une belle chainture
D'un quieur bouiily, Les couteaux et aussi la gayne,
Le chauchepied*
J'avois le pu biau haut de chauchC)
D'un fin burel ; Y n'y avoit point à men village
Pu biau hardel.
J'avois une belle gargache
D'un fin coutil, Passemcntée avau les gambes
D'un biau nerfil.
J'avois de biaux gar tiers de laine
Rouges et verts, Qui me balloient avau les jambes
Jusqu'aux mollets.
J'avois de biaux soUets de vacque
Bien avenans.
Attaquez de bonne couroie
D'un biau quieur blancq.
On voit dans le cinquième couplet le mot fourchelle^ sur lequel j'appellerai rattention, et que je recommande à M. Littré, non pas seulement parce qu'il se trouve dans un livre imprimé du temps de Louis XIII, mais parce qu'il a été remplacé, à tort, selon moi, par un autre mot très voisin.
D'abord le même recueil le reproduit plusieurs fois :
Ne laisse entrer en ma fourcelle {sic) Breuvage, s'il n'est excellent
Voici bon cidre nouveau :
Je croy qu'il est fait sans eau :
Il est cbaud à la fourcelle
Vien donc, vin de couleur belle, Me rechauffer la fourcelle,
ii Paiiqa'on dit fàurche, fourcheUe est uq diminutif hwa \i^\.\]ixt\\
Fourcelle ou fourchelle^ le creux de restomac.
Le Dictionnaire de TAcadémie n*a pas ce mot * ; le Supplément (1842) nous donne : « Forcel (vieux langage), estomac; poitrine; ventre. » Je ne peux m'expliquer ni ce prétendu masculin, ni cette terminaison masculine.
On lit dans le Thrésor de la langue française par Nicot (1606) : a La fourcelle d'un homme, claves sive claviculœ. » Et dans VInventaire des deux langues, par Monet (1636) : « Fourcèle, le haut fourché de l'os de la poitrine, jugulum, Fourcèle, poitrine, selon le vulgaire ; hoc pectus. »
C'est à Richelet qu'il faut s'adresser pour avoir sur ce mot des renseignements satisfaisants :
a Fourcelle. Ancien mot. Joinville s*en est servi : Il me demanda une fois en Chypre pourquoy je ne mettoye de Teau en mon vin ; et je luy respondy que ce faisoient les médecins et chirurgiens, qui me disoient que j'avoie une grosse teste et une froide fourchelle, etc. Le Roman de Perceval :
Le fiert au pis de la mamelle, Le fer II met en la fourcelle, Le cuer 11 trenche, mort l'abat.
« La fourcelle c'est la poitrine. »
Un poëte du xv* siècle, Olivier de la Marche, parle d'un vêtement de femme nommé pièce, qui descendait du cou jusqu'à la ceinture, en couvrant seulement la moitié de la poitrine :
La pièce queuvre le cuer et la forcelle *.
Hadrianus Junius (Nomenclator^ 1577) : « Ensiforme os, quod finit sternum et pectus. GalL La fourcelle. ItaL La forcella del stomacho. »
Je crois que ce mot n'était pas tellement tombé en désuétude que l'Académie n'eut pu l'enregistrer encore, ainsi que tant d'autres bien plus vieillis. Elle l'aurait fait sans doute si un autre mot ne se fût dans l'usage substitué à celui-là, je veux dire fourchette. Suivant l'Académie, fourchette est a le petit os divisé en deux branches, qui est entre les deux ailes d'une volaille. Populaire : la fourchette de l'estomac, le bréchet. »
Fourcelle et fourchette sont deux diminutifs de fourche, mais le choix ici ne me semble pas indifférent.
Fourchelle est formé rigoureusement du latin furcilla^ qui représente parfaitement l'os dont il s'agit. Cette prétendue fourchette de l'estomac s'appelle en italien forcella ', et non forchetta.