‹ Mélanges de philosophie critiqueChapitre 8 sur 21 · DU MÉMOIRE DE M. PAUL JANET · texte numérisé non relu

DU MÉMOIRE DE M. PAUL JANET

En communiquant à M. Paul Janet mon examen critique de son Mémoire sur le spiritualisme français du dixneuvième siècle, je lui adressais la lettre suivante :

Monsieur,

Un savant ingénieur de mes amis m’ayant signalé avec intérêt l’article que vous avez publié dans la livraison du 15 mai J 868 de la Revm des Deuœ-Mondes sur le spiritualisme du dix-neuvième siècle, je me suis empressé de le lire, et j’ai jugé qu’en effet il était écrit avec beaucoup de talent et méritait d’être étudié avec soin. Mais, s’il est un sujet sur lequel les hommes ne puissent facilement être d’accord, c’est à coup sûr la philosophie, et particulièrement la métaphysique, science qui devrait être fondée en grande partie, selon moi, sur l’observation, mais dont on veut faire une science abstraite, et qui est viciée d’ailleurs par des vues conjecturales et des idées préconçues, soit que ces idées aient été, dès notre enfance, imprimées dans notre esprit avec les notions religieuses, soit qu’elles aient un tel cours dans le monde, que nous en soyons comme imprégnés et que nous ne puissions nous en dégager complètement. Le précepte de Descartes de faire table rase, avant d’en aborder l’étude, est plus facile à poser qu’à mettre en pratique. Il n’est donc pas étonnant que, sur beaucoup de points, je ne me trouve pas de votre avis. Cependant j’ai fait un grand

cas de votre écrit, puisque non-seulement je l’ai étudié, , mais que je me suis appliqué même à le réfuter dans un travail qui n’a pas moins d’étendue que le vôtre. Mais que ferai-je de cet opuscule?

Je ne suis pas plus d’accord avec les autres philosophes modernes qu’avec vous, et j’ai déjà écrit plus d’un examen critique de leurs opinions. Mais en dépit de la liberté de la pensée et de la liberté de la presse, ces Mémoires restent lettre morte entre mes mains. Chaque revue périodique a sa spécialité, et toutes sont des entreprises commerciales auxquelles on ne peut s’adresser qu’en y apportant un contingent présumé de bénéfices. Vous pouvez, me dira-t-on, vous faire directement imprimer; mais qui me lira, si je n’ai pour moi le retentissement de quelque journal accrédité, ce que je ne veux ni ne peux rechercher? Ce n’est pas que je tienne beaucoup à être lu, car je n’écris que pour employer mon temps et pour chasser l’ennui qui, après plus de cinquante ans d’une vie active de travail, m’accablerait si je me trouvais dans le désœuvrement. Cependant je crois être sur le chemin de la vérité, et je voudrais que mes efforts ne fussent pas entièrement perdus. Cette pensée m’engage à vous adresser ma critique en communication, dans l’opinion qu’un professeur de philosophie peut être assez philosophe pour accepter, sans répugnance, les observations d’un homme indépendant et désintéressé.

Bien qu’un vieillard studieux, qui a été cinquante ans soldat, ne se regarde pas tout à fait comme le premier venu, je comprends cependant qu’un professeur qui .a des sujets graves à traiter en public et qui d’ailleurs peut avoir à continuer des travaux particuliers, ne se détourne

pas volontiers de ses occupations pour répondre aux communications d’un inconnu..

Quelle que soit votre résolution, Monsieur, je n’en resterai pas moins, avec toute la considération due à votre talent, votre serviteur.

Le général de division, Noizet.

MontjoU,près deCharleville, le 29 juillet 1868.

Le 25 août suivant, je recevais une gracieuse réponse de M. Paul Janet dont je ne donne pas ici connaissance, parce que je n’en ai point demandé l’autorisation à son auteur, mais j’y répondis ainsi dès le 30 du même mois :

Monsieur,

En rentrant chez moi, de Paris, vendredi soir, j’ai trouvé votre lettre du 25 de ce mois, dont je vous suis reconnaissant. Je connais trop le prix du temps des hommes occupés comme vous pour être surpris de ne l’avoir pas reçue plus tôt, et je ne voudrais pas abuser de vos moments en vous adressant aujourd’hui une longue épître. Je me bornerai à vous dire qu’après avoir pris connaissance de votre lettre, j’ai relu l’écrit que j’ai eu l’honneur de vous communiquer, et que je me suis dit qu’il aurait pu être un peu moins tranchant. J’ajouterai que, quant à l’affirmation de l’esprit, je crois aller aussi loin que possible, car son existence est pour moi un axiome, et je partage tout à fait votre manière de voir.

comme cejle de Maine de Biran, en ce que je crois l’esprit un objet d’expérience, tout autant, et je dirai même beaucoup plus que la matière. Enfin, j’ajouterai que je viens de lire à l’instant, dans la Revue des Deux-Mondes du !*'■ juillet, votre appréciation sur l’ouvrage de M. Langel, et que tout ce que vous y dites me paraît parfait. J’admets plusieurs des idées de cet auteur et de celles de Darwins, quoique je ne connaisse des écrits de l’un et de l’autre que quelques extraits; mais, avant même d’en avoir lu une ligne, j’avais formulé dans mes Études •philosophiques, présentées à l’Académie des sciences morales et politiques à la fin de 1864, une cosmogonie fort en rapport avec ces idées, etc.

Après cette courte correspondance et un petit nombre d’entrevues cordiales, mes relations avec l’honorable professeur ont cessé, faute de motifs suffisants pour les entretenir, mais j’aime à croire que la publicité un peu tardive que je donne à mon œuvre de critique ne sera pas défavorablement accueillie par le philosophe qui en est l’objet.

EXAMEN CRITIQUE

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