BELL KS - L F. TTR ES. J O
Sed pia Baucis anus , parilique œtate Philemon. Illd sunt annisjuncti jm^enilibus , illd Consenuere casa , paupertatemque ferendo
EjD'ecere lei^em
Tota do mus , duo sunt , iidem parentque juhentque.
L'empressement de Baucis, qui, à l'arrivée de ses divins iiôles , écarte la cendre chaude , et ranime de sou souffle lialetanl les restes d'un feu éteint depuis la veille , n'est pas peint dans La Fontaine avec des couleurs aussi poétiques, que dans ces vers cbarnians d'Ovide :
Indèfoco tepidam cinerem dimoi'it , et ignés Suscitât heslernos ifoliisque et cortice sicco JYutrit , et ad Jlammas anima perducit anili.
Tous les autres petits tableaux qui composent la fable entière sont faits avec la même vérité, la même ijràce, le même charme ; et les soins hospitaliers de Philemon et Baucis, et les meubles plus que simples de la cabane, et les apprêts du festin plus que frugal , et la table sur laquelle on le sert ; cette table à trois pieds, dont l'un un peu cassé, et plus court que les autres , est remis de niveau au moyen des débris d'un vieux vase de terre. Cependant La Fontaine, dans ce dernier tableau , est encore supérieur à Ovide :
La table où l'on servit le champêtre repas
Fut d'ais non façonnes à l'aitle du compas;
Encore assure-t-on , si Piiistoire en est crue ,
Qu'en l'un de ses supjiorts le temps l'avait rompue.
Baucis en e'gala les appuis chancelans
Des débris d'un vieux vase , autre injure du temps.
Ce dernier trait, qui appartient entièrement au
104 MÉLAKGKS.
poëte français, ne peut èlre Irop loué; c est l'expression la plus poétique de l'idée la plus heureuse et la plus appropriée à la circonstance.
Los poètes latins , comme les poètes français, habitant toujours les principales villes de l'empire , choisissaient de préférence le séjour de la cité la plus opulente et la plus corrompue -, aimaient, du sein du tumulte et des délices de la capitale, à chanter les plaisirs de la campagne , à célébrer les douceurs de la vie champêtre, et semblaient soupirer dans leurs vers après les biens de la nature, le repos des champ? , les vertus simples et modestes des laboureurs et des bergers. Il y a donc beaucoup de vers latins et de vers français sur ces sujets un peu rebattus , et il y en a dans les deux langues de très-beaux et très-connus. Martial est un de ces poètes citadins qui , s'il en faut juger par la licence des vers, -devait préférer la corruption des villes aux jouissances plus pures de la campagne , et qui n'en célèbre pas moins les tranquilles plaisirs des champs. Je ne citerai point ses vers; j'ai déjà peut-être cité plus de vers latins qui! n'est permis dans un article de journal : j'en donnerai seulement une idée, afin de pouvoir rapporter des vers français qui en sont une imitation éloignée, niais très-supérieure. Ils sont très-connus, puisqu'ils sont de M. Delille; maison les retrouvera encore avec plaisir, et on me permettra d'eu orner cet extrait.
Martial fait la description de sa maison de campagne de Baies : C'est une petite ferme , dit-il , qui n'est point ornée de ces arbres étrangers et stériles, dont le luxe, bien plus que l'agrément et l'utilité, a intro-
BELLES-LETTRES. Io5
duil l'usage; c'est un champ dans toute sa simplicité, qui paraîtrait même sauvage aux esprits amollis par la pompe actuelle. Martial parle ensuite des greniers et des celliers, principaux ornemens de sa ferme. M. Delille , dans des vers que MM. Noël et de La Place ont rapportés dans les Leçons françaises de littérature et de morale , comme ils rapportent ceux de Martial dans les Leçons latines , tourne en préceptes généraux ce que Martial dit en particulier de sa maison de campagne :
Ah ! par les dieux des champs, que le luxe eflronté De ce modeste lieu soit toujours e'carté! ■ Wallez pas de'guiser vos pressoirs et vos granges ; Je veux voir l'appareil des moissons, des vendanges. Que le crible, le van , où le froment dore Bondit avec la paille et retombe e'puré, La herse, les traîneaux, tout l'attirail champêtre, Sans honte à mes regards osent ici paraître.
Martial décrit ensuite, en vers assez élégans, le mouvement des animaux qui peuplent et animent la ferme; mais sa description est un peu froide et sèche-, il décrit et ne peint pas; M. Delille décrit et peint à la fois, dans ces vers pleins d'agrément et de grâce : '
Surtout des animaux que le tableau mouvant
Au dedans , au dehors, lui donne un air vivant.
Ce n'est plus du château la parure stérile,
La grâce inanime'e , et la pompe immobile :
Tout vit, tout est peuple', dans ces murs, sous ces toiîs.
Que d'oiseaux différens et d'instinct et de voix.
Habitent sous l'ardoise, ou la tuile , ou le chaume!...
A leur tête est le coq , père , amant , chef heureux , Qui , roi sans tyrannie , et sultan sans mollesse, A son se'rail aile' prodiguant sa tendresse,
1 oG M É L A iN G E s .
Aux droits de la valeur joint ceux de la beauté j Commande avec douceur , caresse avec fierté , Et, fait pour les plaisirs , et l'empire , et la gloire, Aime, combat , triomphe, et chante sa victoire. Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs combats, Leur haine , leurs amours, et jusqu'à leurs repas. La corbeille à la main , la sage ménagère A peine a reparu j la nation légère , Du sommet de ses tours, du penchant de ses toits , En tourbillons bruyans descend tout à la fois. La foule avide, en cercle, autour d'elle se presse; D'autres toujours chassés , et revenant sans cesse , Assiègent la corbeille , et jusque dans la main , Parasites hardis, viennent ravir le grain.
11 faut s'arrêter, et résister au plaisir de citer la charmante apostrophe à La Fontaine : Là, de tes deux pigeons tu verrais le tableau, etc. Voilà de beaux vers , d'aimables tableaux , d'ingénieux rapprochemens, de t esprit, si l'on veut, de cet esprit qu'on reproche à M. Delille : reproche bien extraordinaire! comme si l'esprit, qui sans doute serait déplacé dans un morceau de sentiment ou de passion , dans v.ne tirade épique ou tragique, n'était pas le plus agréable ornement et la parure la plus naturelle de ces tableaux frais et légers, de celte poésie à la fois philosophique, descriptive et didactique!
Mais revenons aux poètes latins, dont le charme des vers du poëte français m'a peut-être trop écarté. C'est un grand avantage qu'offrent les Leçons latines , de trouver ainsi rassemblés ceux qui méritent d'être connus , et de potivoir lire des fragmens de tous ceux qui se sont fait un nom , depuis la naissance des lettres latines jusque dans leur époque la plus brillante, et même, dans leur décadence , depuis Plaute et Té-
ronce jusqu'à Silius Italicus el Ausone. On aime à suivre, dans sou origine, ses progrès el sa chute, une littéralure aussi célèbre , la base el le fondemenl de lanôîre : on la voit, dans sa naissance, cullivée comme toutes les autres liltéralures , par des génies heureux, mais grossiers : tel fut Plante. Déjà les Tiiœurs étaient plus polies du temps de Térence, qni d'ailleurs eut l'avantage d'èlre l'ami de Scipion el de Lelius. La différence des mœurs, et du langage qui en est l'expression, se fait senlir dans deux scènes où ces deux poêles comiques font parler le même personnage, un parasite. Celui de Térence parle avec une grande élégance d'expressions, et n'a dans ses pensées que la bassesse convenable à son caractère 5 celui de Piaule dit avec toute la grossièreté imaginable : « Je soupçonne que j'ai pour mère la
« faim Mais elle n'est pas aussi bonne à mon
« égard c[ue je l'ai été pour elle ! Je ne suis resté que « dix mois dans son sein, et voilà plus de dix ans « quelle est dans le mien; encore étais-je fort pe- « tit , et la gènais-je foit peu lorsqu'elle me portail ; « au lieu que c'est une faim énorme el très-pesanie « que je porte. Il me prend à chaque instant une « douleur d'entrailles, mais je ne puis accoucher de « ma mère. On dit que la femelle de l'élcphant porte « dix ans ses petits 5 il faut que ma faim soit de celte « espèce, etc. » Ce sont sans doute d'aussi basses bouffonneries C[ui ont fut dire à Horace , que les anciens Romains avaient trop patiemment supporté , pour ne pas dire trop sottement loué, les prétendus bons mots de Piaule : JVimiàtn patienter, ne dicain stiiltè , tiiirad. Je ne sais même s; les éditeurs n'au-
Io8 MÉLANGES.
raient pas dû retrancher de leurs leçons un morceau d'un goût aussi détestable 5 mais c'est le seul reproche de ce genre que j'oserai hasarder : en général le choix est excellent. Le même goût qui a dirigé les Leçons françaises a présidé à celui-ci : peut-être même a-t-il été plus sévère*, il était impossible, en elVet , qu'un peu de complaisance pour des écrivains vivans n'eût pas fait recevoir, dans le premier recueil, quelques morceaux de prose, surtout quelques fragmens de vers qui certainement ne seront plus admis parmi les pièces choisies, lorsque leurs auteurs seront morts; mais tous les orateurs, tous les philosophes , tous les poètes latins sont morts : il n'y a donc pas eu de complaisance à leur égard. Cet avantage, celui d'offrir avec une grande variété ce qui a été choisi avec goût parmi tous les auteurs qui ont écrit dans une langue dont l'étude est la base de l'éducation de tous les peuples modernes, rend ce second recueil plus précieux encore que le premier; et si l'un est un ouvrage incontestablement utile aux élèves et aux instituteurs, l'autre doit être, ce me semble, regardé par eux comme un ouvrage classique et indispensable.
BELLES-LKTTdES. lOC)
Nouveau Dictionnaire latin-français , composé sur le plan de l'ouvrage intitulé : Blagnuni totius latinitatis Lexicon , de Facciolati ; par F. Noël , inspecteur-général des études , etc.
Le plus utile présent qu'on puisse faire à un homme qui veut apprendre une langue, c'est celui d'un bon dictionnaire. Peut-être, à la rigueur, un ouvrage de ce genre ne serait-il pas tout-à-fait indispensable dans l'étude des langues modernes, et l'on pourrait, quoique assez difficilement et fort imparfaitement, apprendre l'anglais, l'italien, l'espagnol, etc., par de longues et habituelles conversations avec les habitans de ces diverses contrées j mais rien ne peut suppléer un dictionnaire dans l'étude des langues anciennes, des langues mortes. C'est un maître qu'aucun autre ne peut remplacer, et qui pourrait absolument les remplacer tous, parce que, seul entre tous les maîtres, possédant tous les mots d'une langue, il peut toujours être consulté, et toujours répondre à toutes les questions.
Mais les mots ne sont que le matériel d'une langue , et celui qui se bornerait à les entasser dans sa mémoire, sans avoir une idée exacte de leur origine, de leur dérivation , de leur étymoîogie-, sans distinguer, et leur signification propre, et leur sens figuré, et leurs diverses acceptions, elles diverses modifications qu'ils reçoivent par la composition , par la décomposition , ou par toute autre circonstance, n'aurait qu'une connaissance bien imparfaite, et même grossière delà langue, puisqu'ilen ignorerait entièrement
l lO M it I, A NG ES.
les finesses , l'esprit et le génie -, de mèrae la réunion systématique, l'assemblage méthodique des mots qui composent une langue, n'est que la partie matérielle d'un dictionnaire : si c'était là que se bornassent tous les avantages que doivent oOrir ces ouvrages, ils seraient, à peu de cbose près, tous égaux en mérite, et leurs auteurs ne seraient que de minutieux compilateurs et de secs nomenclaieurs. Trop souvent, il est vrai , ils n'ont été que cela ; et de là viennent tant de dictionnaires, ou entièrement mauvais, ou du moins très-défectueux, et tout au plus médiocres.
On ne se doute guère en eirel de toutes les connaissances que suppose un bon" dictionnaire /tzimfraiiçais , par exemple. I! faut que l'auteur d'un pareil ouvrage soit un très-bon littérateur^ qu'il soit profondément versé dans la langue grecque, d'où sont dérivés la plupart des mots latins \ dans la langue latine , dont il doit connaître tous les termes , avec toutes leurs acceptions 5 tous les auteurs, avecle degré de confiance qui leur est dû; dans la langue française, dont il doit posséder toutes les nuances délicates et le génie, afin de pouvoir rendre et tous les mots et loutes les images du latin , par des mots aussi exactement correspondans, et des images aussi parfaitement équivalentes que notre langue peut les ofliir. Enfin, il faut un esprit analytique, pour mettre de l'ordre dans les immenses matériaux qui composent un dictionnaire. Il est vrai que les mots d'une langue n'ayant presque aucune liaison philosophique et naturelle entre eux, on est convenu de les classer par ordre alphabétique, le plus simple et le plus commode de tous les ordres artificiels; mais il n'en est
B i: L L i: s - L E T T Fx E s . , III
pas (le même des dilleieutes vt nonibreu.^cs significations que peut avoir chaque mol en parliculier : les unes soûl les plus naturelles, et ont été certainement données dès le premier instant de la formation du mol 5 elles sont indiquées par son oiigiue, sa racine , son étjmologie -, d'autres s'éloignent davantage de telle éiymologie, sont par conséquent moins naturelles , et ont été do.nnées plus tard; d'autres sont lîgurées, et parmi celles-là encore, la marche de l'esprit humain, dans la formation des langues, est marquée parle plus ou le moins d'éloiguement qu'on remarque entre le sens figuré et le sens naturel et primitif. L'auteur du dictionnaire entassera- t-il confusément, sans ordre et sans discernement , toutes ces significations, souvent tellement diverses, qu'elles eu paraissent presque contraires ? Non , il doit donner d'abord l'explication la plus naturelle, d'où il descendra à celles qui le sont moins, et enfin aux sens figinés , par une marche progressive qui indique celle de l'esprit et les pingrès de la langue.
Celle méthode, inconnue jusqu'ici à presque tous les faiseurs de dictionnaires, ou négligée par eux, mais fidèlement suivie par l'auteur du nouveau dictionnaire que nous annonçons, est cependant la seule propre à faire connaître clairement et sans confusion la véritable signification des mots. L'on me permettra d'éclaircir ceci par un exemple pris au hasard. Je suppose qu'un écolier, cherchant dans un dictionnaire le mot latin calamitas , trouve ce mol traduit par les expressions françaises confusément arrangées, calamité, malheur, dcsastie, dommage, grêle, orage, etc.; la ressemblance du premier mol français avec le mol
latin lui fera croire que c'est là la véritable et naturelle Iraduclion du mot calaniilas ; l'analogie des idoes lui persuadera ensuite que les expressions suivantes, malheur , désastre, étant à peu près synonymes du mot français calamité, rendent aussi très-fidèlement ridée primitive et naturelle du mot latin 5 enfin , il sera assez porté à mépriser les traductions qui suivent , Qréle , oraa^e : il ne les regardera du moins que comme un sens figuré et très-éioigoé de l'idée primitive , et il sera dans une grande erreur. Calamité, en effet , dans sa signification primitive, n'est autre chose qu'un orage, qu'une gre/e qui rompt les tuyaux de blé, du mot grec -/z).af;.oç , ou latin calamus : c'est de celte signification, restreinte à un malheur particulier, que ce mot est venu à signifier, par extension, toutes sortes de 77trt//!e»/'5 ; et môme, comme Jes poêles dramatiques ne voient pas de plus grand désastre qu'une grêle de sifflets et de muimures qui fait tomber leurs pièces, la cliutc d'une comédie est appelée, dans Térence , calainitas.
Cet esprit analytique et métaphysique dont les écoliers sont incapables , et que leurs maîtres et leurs guides doivent avoir pour eux , entre autres avantages , a celui d'empêcher qu'on ne confonde des expressions très - différentes , et qu'on ne regarde comme synonymes des mots qui ne le sont pas. Prenons pour exemple œriiniua et encore calaniitas , dussent nos lecteurs s'écrier que c'est vraiment une calamité pour eux que j'aie pensé à ce mot-là. Un dictionnaire, traduisant indifféremment ces deux mots latins par les mots français, infortune , malheur, pourrait les faire croire synonymes, et ils ne le sont
nullement. En admellant qu'ils signifient tous les deux malheur^ l'un exprime, dans son sens primitif, un malheur causé par la disette de grains , à calaniis , et l'autre, un malheur causé par la disette d'argent, ab œre. M. Noël veut cependant qu'ûPrumna vienne du mot grec a'îpw , porter^ et je n'ai garde de contester avec un homme aussi habile ; mais, quel que soit le sentiment qu'on adopte, on voit combien cerumna difjère de cnlamitas .
En général, les personnes qui savent médiocrement une langue y trouvent beaucoup d'expressions synonymes , et celles qui la savent parfaitement n'y en trouvent presque aucune. Ainsi, d'après un mauvais Dictionnaire, on sera porté à croire que les niots/er/'e, hajularc, portare . gerere , etc., sont synonymes 5 et, d'après l'excellent Dictionnaire de M. Koël , on verra combien ils diffèrent. L'écolier, tenté de croire que les mots diligere et ainare ont exactement la même signification, serait aussitôt désabusé par ces deux exemples tirés de Cicéron , et dont l'un est rapporté par M. Noël : Tantwn accessit utrnihiiiunc deui(juè aniRve videar, autea dilexisse... ut scîrcs euin à me non diligi solàni , verumetiani amari. Tant il est vrai , comme le remarque La Bruyère, « qu'entre les différentes expressions qui « peuvent rendre notre pensée, il n'y en a qu'une « qui soit la bonne, et que toute autre est faible, « et ne. satisfait point un homme d'esprit ! »
C'était un des grands défauts du Dictionnaire connu sous le nova àe Baudot {^i) , le meilleur cependant de
(1) Boudot n'étail que le libraire acquéreur du manuscrit de Pierre-Nicolas filondcau , auteur du dictionnaire.
tous îivarit celui do M. Noe!, de lu; point reniarquor ces uuancosdéliccTtes entre les différens termes qui semblent exprimera peu près la même idée , et de les confondre tous comme synonymes, La connaissance parfaite de la valeur des mois daus les ti'ois lajigues nécessaires pour faire un Lon Dictionnaire français-latin, et la méthode philosophique qu'il a suivie dans la classification des différens sens du même mot , ont fait éviter à M. Noél ce défaut très-grave dans un ouvrage de ce genre :; et ce n'est pas là le seul avantage que le nouveau Dictionnaire ait sur celui de Boudot : il est beaucoup plus complet, soit sous le rapport des mots, dont Houdot avait omis un assez grand nombre, soit sous le rapport des exemples lires des diilerens auteurs, pour justifier les diverses acceptions , propres ou figurées, d'une même expression \ il est beaucoup plus exact dans la traduction des mots, plus exact et plus élégant dans lu traduction des exemples. Ainsi Boudot traduit l'expression poétique de Virgile, puivurearii vomere aniinani , par ce français aussi plat qu'infidèle , mourir par un vomissement de sang. Quelquefois il donne à une expression un sens c[\ik la véiilé on peut défendre; mais il donne ridiculement pour garant de celte interprétation un auteur cjui , non-seulement a pris la même expression dans un sens lout différent, mais {|ui même n'a jamais pu penser à celui que donne le Boudot. Ainsi, par exemple , il est possible que collinere crines veuille dire poudrer ses chcueujc-; mais il ne faut pas citer, pour garant de cette interprétation, Horace, qui certainement n'a pas pu deviner une mode qui lui est postérieure de je ne sais combien de siècles. Ho-
BELL ES-LETT l\ i:S. Il5
race, il est vrai , dans une de ses plus belles odes , présageant à Paris le sort qui l'altendail devant Troie, lui dit : Crûtes pulvere collines , « tes cheveux se- « ront souillés de sang et de poussière \ » mais cela est un peu dilFérent àe poudrer ses cheveux.
Ce qui dislingue donc surtout le Dictionnaire de M. Noël, c'est cet esprit analyti(]ue et philosophique qui, discernant dans les diverses acceptions d'un mot celles qu'on peut appeler primitives, qu'il dut avoirau premier instant de sa créaiion , et qui sont ordinairement tirées des objets sensibles, les classe et les distribue suivant cet ordre naturel , remonte de ces acceptions priniiiives à celles qui s'en éloignent insensiblement, et de là jusqu'aux sens les plus métaphoriques et les plus {jgurés, suivant ainsi , à travers les progrès du langage et de la civilisation , cette chaine de significations si diverses, et quelquefois presque entièrement opposées , attribuées au même mol ou au dérivé du même mot. Tous les devanciers de M. INoël citaient confusément toutes ces diverses inierpréiaiions naturelles, primitives et figurées, et mêlaient également, sans ordre et sans méthode, les exemples dont ils appuyaient ces diiîérentes significations 5 c'était exposer les enfans, incapables de faire ces dislinctioiis subtiles, à tomber dans d'étranges contre-sens. On ne connaît parfaitement le sens d un mot, qu'en remoatant à son origine, à sa signification primitive , à son étymologie 5 et celui qui ne dislingue pas le sens figuré du sens propre d'une expression , serait exposé à faire des bévues à peu près semblables à celles de cet Anglais, à qui l'on avait dit que, couper comme un rasoir;, signiliait couper beaucoup} et
Il6 MÉLANGES.
qui , voulant faire l'applicatiou de ce nouveau terme qu'il venait d'apprendre , disait : Il pleut comme un rasoir.
C'est en s'éloignant ainsi de leur sens original que des mots, d'abord extrêmement différens, se rapprochent insensiblement par une foule d'idées intermédiaires, et arrivent enfin à signifier à peu près les mêmes choses, et à être entièrement confondus par ceux qui ne savent pas en suivre la généalogie, et remonter à leur origine. De là tous ces termes qu'on prendrait pour synonymes, dans Boudot et d'autres Dictionnaires, puisqu'on ne les trouve distingués ni par des traductions différentes, ni par des exemples qui en déterminent clairement le sens particulier. M. Noël a eu soin d'établir par cette double méthode les nuances variées des mots qu'on croirait les plus semblables. Il n'en est guère, en effet, ou peut-être n'en est-il point du tout, qui le soient entièrement. En effet . comme le remarque l'abbé Girard , « tel « est le caractère singulier de ces mots , que, se reste semblant comme frères par une idée commune, « ils sont néanmoins distingués l'un de l'autre par « quelque idée accessoire et particulière à chacun « d'eux.» Aussi voit-on l'un des plus grands écrivains de l'antiquité, non-seulement observer toutes ces délicatesses d'expressions , mais même ne pas dédaigner de faire à ce sujet, pour le profit des autres, des observations grammaticales. Cicéron, dans l'un de ses ouvrages, indique la diflérence qu'il y a entre metuo et vcreor; dans un autre, il fait voir qu'il ne faut pas confondre les deux mots dolere et lahorare, pris à peu près dans le même sens 5 il prouve que le dernier
BELLES-LETTRES, un
s'applique à une grande peine J'esprit ou de corps, tandis que le second signifie un mouvement violent et désordonné dans quelque partie du corps ; et il éclaircit ces différences par l'exemple de Marius , à qui Ton faisait lopération des varices; et du même Marius conduisant une armée dans un climat brûlant, et accablé d'insupportables chaleurs : Cùm ^^ariccs secahantur Cn. Mario, dolebat : cùm œstu masno agmeji ducehat, laborabat. Un verbe que dans toutes les langues ceux qui parlent mal emploient comme synonyme dune foule d'autres, c'est le \erhe/aire. Le docte Varron établit assez au long la différence qu'il y a , en latin, entre les verbes /rtcere^, ai^ere , gerere ; et il s'élève contre ceux qui les confondent : Error est his qui pu tant esse unuin. Il rend la différence très-claire par des exemples: Poëta, dit-il, hc'nfabulani et non agit ; contra actor agit, et non facit — iwperator qui dicititr ut gerens , in eo neque agit, neque facit, sed gerit, id est sustiuet. Si nos anciens jurisconsultes avaient bien connu toutes ces nuances, ils n'auraient pas dit : Nihil interfactwn et gestum intererit, sorte d'axiome auquel nous devons peut-être les vl\o\?> faits etgestes, regardés comme absolument synonymes, dans l'enfance de notre lansue. Tant d'avantages ont fait , du Dictionnaire de M, Noël, un ouvrage classique, dès l'instant où il a paru ; et l'on peut prédire même que bientôt il sera le seul classique. L'amour des lettres et l'estime pour un écrivain qui les sert avec tant de zèle et de succes doivent donc faire désirer qu'un ouvrage, déjà si utile et si bien fait, se perfectionne, s'il est possible, de plus en plus. C'est à ce double ijuc que je me per-
Il8 Ml^. LANGFS.
mettrai d'adresser à l'auteur deux petites observalions dont je le prie d'être le juge. Ne devait-il pas indiquer plus souvent lorsque le verbe est actif ou neutre, comme il l'indique toujours , lorsqu'il est déponent ? ce défaut d'indication ne peut-il pas embarrasser quelques jeunes étudians ? Il y a surtout des verbes d'autant plus enibarrassans , qu'ayant tout à la fois l'apparence des verbes neutres, ils sont cependant quelquefois pris dans un sens actif. Assurément , il n'en est aucun qui paraisse moins actif que le verbe reqiiiescere , reposer ; et cependant Virgile en a fait un verbe actif dans ce vers :
Et inutala suos requierunt fluraina Jluctiis.
Il en est de même du verbe neutre dormire, dormir, dont Horace a fait un verbe actif : Fusius ehrius Jlionam edoiinit. Le verbe saltare est neutre et quelquefois actif. Saltarè cjclopa, dit encore Horace-, comme dans noire langue danser est un verbe neutre , mais pris dans un sens actif, lorsqu'on dit danser la gavotte. Au reste ^ si M. INoél n'indique pas lorsque le verbe est actif ou neutre, il cite toujours des exemples qui le font voir clairement, ainsi que les divers sens dans lesquels il peut être pris , et les diverses métamorpboses qu'il peut subir.
Ma seconde observation tombera sur la plus petite inadvertance possible. M. JNoël, api es le mot scelus , indique qu'il est du genre neutre, et il a raison pour tovis les cas, excepté pour un seul , à la vérité bien rare. Assurément scelus est du genre neutre (luand il signifie crime , sctiéraLesse , catastrophe de la nature, malheur, suj plice , qualité malfaisante
des animaux et -des plantes 5 mais qudquefois il signifie (et M. Noël indique aussi ce sens) non-seulement le crime, mais le criminel qui s'en est rendu coupable; c'est une sorte de métonymie familière . surtout aux poètes comiques, de même qu'ils appellent carcer, prison, celui qui en est digne, i tandem, carcer. Mais alors le mot scelus devient masculin , et il faut le remarquer. Scrius quemnani hic laiidnt , dit Térence : le scélérat, de qui parle-t-il ? L biillic est scelus qui me perdidit? où est le scélérat qui m'a perdu? où Ion voit scelus construit avec liic et avec illic^ ancien pronom des latins, qui disaient illic, illœc ^ illuc , au lieu de Ule, illa, illud.
Je me résume : le Dictionnaire de Boudot était donc incomplet, insuffisant, défectueux : M. JXoël, en publiant un nouveau Dictionnaire, où tout ce qui était bon dans les anciens a été conservé, amélioré, perfectionné; où tout ce qu il v avait de défectueux et d'incomplet dans lesautresaélécorrigéel rétabli, rend un service inappréciable, non-seulement à ceux qui étudient la langue latine , mais à ceux qui la savent ; à tous ceux, en un mot, que leur état, leurs occupations ou leur goût, portent à lire les poêles, les orateurs, les historiens, les philologues, les jurisconsultes et les auteurs de tout genre qui ont écrit dans cette langue. C'est un service rendu aux lettres elles-mêmes. M. ]Noël, un des plus illustres successeurs de Rollin dans TUnivr-rsité de Paris, imite cet habile professeur, en consacrant, comme lui, ses connaisj^ances et ses talens à l'utilité et à 1 instruction publique. Aucun autre, en effet, depuis Rollin , n'a publié un aussi grand nombre d'ouvrages , destinés
150 M it LANGES.
d'abord à la jeunesse, utiles ensuite à tous les âges. Tel est le nouveau Dictionnaire, fait avec un tel soin et avec un tel scrupule, que Tauteur, ne s'en rapportant qu'à lui-même, a vérifié tous les exemples sur les auteurs originaux, et qu'il a tout écrit de sa propre main. Le même soin, le même scrupule ont été apportés dans l'impression de l'ouvrage.
Bibliothèque classique latine , ou Collection des auteurs classiques latins, avec des coramenlaires anciens et nouveaux , des index complets, le portrait de chaque auteur, des cartes géographiques, etc. 5 dédiée au Roi , et publiée par IM. Lemaire, professeur de poésie latine à la faculté des lettres, académie de Paris.
Neuf livraisons composant dix-neuf volumes de cette belle collection ont déjà paru , et les journaux, et le Journal des Débats lui-même, ne s'en sont, pour ainsi dire, point occupés. Ils se sont contentés de faire à chaque livraison de simples annonces qu'ils ne refusent point aux plus tristes rapsodies*, mais ils ne leur ont point consacré ces longs articles littéraires, ces discussions étendues qu'ils accordent quelquefois à d'assez pauvres ouvrages. Les journalistes sont-ils seuls coupables de celte sorte de silence qu'ils gardent sur cette belle entreprise littéraire , l'une des plus utiles qu'ait conçues l'amour des lettres , et l'un des plus magnifiques monurnens que la science et le goût aient élevés aux muses latines? Faut -il les accuser seuls? Non, il faut aussi accuser les lecteurs leurs complices , ou plutôt, je le dirai franchement,
TÎELLES-LETTRES. 121
los vrais coupables et les premières causes de ce silence.
Quel que soit en effet l'attrait qui porterait un critique à s'occuper de tel ou de tel ouvrage , il faut qu'il le sacrifie, du moins en ^Trtie, à celui de ses lecteurs. Comment réfléchi rail-il un peu et écriraitil beaucoup , lorsqu'il est parfaitement assuré qu'on ne le lira pas du tout ? II a eu beau se raidir ; il a fallu céder au torrent, délaisser la littérature, et surtout la littérature ancienne et classique , pour s'occuper de productions frivoles, et s'accommoder au goût des lecteurs , qui laisseraient une page sur Horace ou Quinlilien , pour le plus misérable pamphlet.
Les écrivains qui appartiennent à une certaine couleur politique , ont cependant un art de parler à leurs lecteurs , la plupart très-peu classiques^ des poëtes , des historiens et des orateurs de la Grèce et de Rome. La littérature n'entre pour rien, ou presque pour rien , dans ce qu'ils en disent: ils n'en dissertent point littérairement, mais révolutionnairement : ils font, à leur occasion, de la démocratie, du libéralisme, de la sédition j et parlent des œuvres de Cicéroii , comme ils parleraient de celles de l'abbé de Pradt. Dernièrement l'un d'eux, annonçant dans un de leurs journaux une nouvelle traduction du poëte ami de Mécène et favori d'Auguste, disait gravement , et je ne sais si quelqu'un de ses lecteurs aura pu le lire de même, qu'on était surtout charmé eu lisant les poésies d'florace, par la pensée que ce grand poëte avait embrassé la cause de la liberté, a la bataille de Philippes, L'eut- on jamais deviné.!^ Voilà ceiiaincment une idée neuve
lay. M !^. L AN a ES.
et inattendue, s'il en fut jamais. Quelle adi'esse , de rappeler la bataille de Philippes, dans l'éloge d'Horace , qui avoue , qui se vante presque d'avoir fui dans celle mémorable journée, et d'avoir jelé son bouclier pour fuir encore plus vite ; et qui semble par ce honteux aveu vouloir faire sa cour au vainqueur de Philippes , à celui qui du moins recueillit tout le fruit de celte victoire! Quelle bonne foi, de faire le chantre et le défenseur de la liberté, du courtisan d'Auguste ! du poêle qui ne laisse échapper dans ses écrits aucun regret sur les libertés publiques anéanties , et qui ne cessa, dans ces mêmes écrits, de prodiguer l'éloge <à l'oppresseur de ces libertés!
Nous n'avons point, je le confesse, de ces ressources pour récréer nos lecteurs -, nous voudrions leur parler littérairement de la littérature, des éciivains classiques et des chefs-d'œuvre de poésie et d'éloquence qu'ils nous ont laissés. Mais tant de volumes déjà publiés , tant d'immortelles productions déjà mises au jour denjanderaient une longue suite d'articles. Nous embrasserons un champ moins vaste : nous n'examinerons que le travail du principal éditeur, M. Lemaire, et des savans collaborateurs qu'il s'est associés dans cette grande et utile entreprise. Ce travail est de plus d'un genre 5 tantôt il consiste à choisir, entre les divers éditeurs d'un auteur ancien, celui qui, soit parmi les Français, soit parmi les étrangers, en a donné l'édition la plus correcte, et l'a accompagnée des plus doctes éclaircissemens, des notes les plus claires et les plus savantes ; et lorsque la supériorité de son commentaire est reconnue, à l'adopter sans préjugé national ou autre. Toutefois ,
BELLF.S-L F.TTR FS. T'>.^
«Ml radoptanl, on le corrige, on Tctond ou on le resserre, ou le perfectionne. C'est ainsi que M. jNaudfl a revu le commentaire d'Obcrlin sur Tacite-, c'est ainsi que M. Lemaire, en adoptant le commentaire consacré de Heyne sur Virgile, Ta comj)]été par un travail qui atteste sa connaissance profonde du prince des poètes latins, ot du nombreux bataillon de philologues qui en ont disserté. Tantôt le nouvel éditeur, ne préférant exciusivemcnî aucun commentateur, mais profilant de tous, les étend ou les abrège avec goût, retranche ce qu'ils ont dit de trop , supplée à ce qu'ils n'ont pas dit, éclaircit ce qu'ils ont embrouillé 5 et de tant d'anciens et imparfaits commentaires, en fait un excellent et tout nouveau. Ainsi en a usé I\I. Amar, à l'égard des parties d'Ovide dont il s'est chargé, et qu'il a de plus ornées d'une élégante préface.
C'est un genre d'ornement que ne négligent point la plupart des autres éditeurs 5 ils mettent assez ordinairement, à la tète des volumes qu'ils publient, des jugemens pleins de goût sur les auteurs qu ils commentent , des dissertations savantes sur le genre et le mérite des ouvrages qui ont immortalisé ces auteurs. Ces morceaux , qui appartiennent plus en propre aux éditeurs, sont écrits dans un latin pur et élégant, confime il convient à la collection classique des chelsd'œuvre de la poésie et de 1 éloquence latines. Les poètes, comme les prosateurs, trouvent parmi leurs nouveaux éditeurs des émules, ou du moins desavans disciples qu'ils ne désavoueraient point 5 et, parmi ces ornemens dont je viens de parler, je mettrai au premier rang la belle dédicace de cette collection que
l'éditeur a eu l'Iionneur d'adresser au Roi, qui a daigné l'agréer, et honorer cette entreprise utile aux lettres de sa protection auguste et éclairée. On sait avec quelle supériorité M. Lemaire écrit la langue de Virgile. Cette dédicace, composition assez étendue, et remplie de belles images , de pensées ingénieuses, de senlimens de reconnaissance et de dévouement , exprimés en beaux vers , n'est indigne ni des grands écrivains dont elle précède et annonce les ouvrages, ni de l'auguste prolecteur à qui elle est offerte.
La dernière livraison, qui a paru il y a quelques semaines, se distingue, plus encore peut-être que les autres, par les compositions tout à la fois sages et brillantes des éditeurs. Elle renferme le sixième volume de Virgile, et le premier de Quintilien. On a dit de Cicéron que son nom était moins celui d'un homme en particulier, que celui de l'orateur en général, et de l'éloquence elle - même : celte pensée, qui est de Quintilien, peut lui être appliquée à lui-même dans son genre. Son nom est aussi celui de la saine critique: on le donne à ceux qui l'exercent avec un goût pur et un talent distingué ; on le donna à La Harpe ; de nos jours , on l'a particulièrement donné à M. Dussault. Ses annales (^i), commcles luslitufions de lorateur , établissent les vrais principes de l'art d'écrire et de la littérature , proscrivent le mauvais goûl et les fausses doctrines, donnent tout à la fois l'exemple et le précepte. Il appartenait donc à M. Dussault d'êire l'éditeur de Quintilien. Lejuge-
(i) Cinq vol. in-P) , chez C rimbcrt, cditciir.
1i F. I. LK s - L KTTU ES. I 20
ment qu'il on porte clans sa prélaee , où il le considère comme écrivain et comme critique , est plein de justesse et d'élégance. Il le reconnaît pour son maître . se dit humblement son écolier , et lui rapporte avec modestie la gloire de tous les succès qu'il a obtenus , dont il rabaisse avec grâce et la valeur et l'étendue. Ailleurs il représente Quintilien ne se bornant point, comme la plupart des autres rhéteurs, à prendre et à instruire l'orateur, au moment où il s'apprête à monter à la tribune aux harangues , mais s'en emparant dès le berceau ; l'abreuvant comme une tendre mère du lait des saines doctrines 5 déliant pour ainsi dire sa langue , et surprenant à travers ses bégaiemens les premiers traits de son esprit et de sou caractère \ mêlant les préceptes de la sagesse à ceux de la science', et formant tout à la fois et l'honnèle homme et 1 orateur, afin que l'éloquence appuyée sur la vertus, sans laquelle elle n'existe réellement pas, domine les sentinu^ns et les passions, et qu'elle paraisse comme une divinité qui maîtrise les esprits et les cœurs : Patent dca. Ce morceau , dont je ne présente; ici qu'une esquisse très-abrégée et très-imparfaite, est plein de douceur et de charme dans la première partie 5 plein d'élévation et de pompe dans la seconde. M. Dussault écrit en latin comme en français : c'est la même correclion , la même pureté , la même élégance , le même nombre, la même harmonie.
En reproduisant le commentaire de Spaldhig sur Quintilien , M. Dussault l'a enrichi de notes choisies dans Turnèbe, Camerarius , Piihou , dans notre célèbre RoUin j et, ce qui n'est pas une richesse
19,6 TVI É I. A IST. KS.
moins précieuse, do srs propres notes, hieu dignes d'èlre associées à celles de tant de sa vans hommes.
11 nV avait point de préface à mettre à un sixième volume de Virgile 5 M. Lcmaire l'a orné d'une belle dissertation sur la poésie épique, dans laquelle il discute savamment son origine, sa nature, ses règles, ainsi cjue la nécessité d'écrire l'épopée en vers, de la varier, de rcmbellir par les ressources du merveilleux ; enfin , ses ditîerences et ses ressemblances avec la tragédie. Ce morceau contient aussi une courte et juste appréciation sur les pnënies d'Homère et de Virgile. Qui les connaît mieux que M. Lemaire.*^ qui peut mieux les juger ?
Cette dissertation est précédée d'une charmante épître latine aussi , par laquelle M. Lemaire s'adresse à ]Vl. Dussauh , son ancien camarade de collège, son ancien rival dans les combats académiques de l'Université, son ami de tous les temps 5 là, est apprécié le talent de M. Dussauh et le mérite de ses éciits avec un tact parfait , une grande finesse d'observation , une facilité de tours peu commune et un rare bonheur d'expressions. Cette épilre, qui honore le cœur de M. Lemaire encore plus que son esprit, retrace d'autres doux souvenirs , rappelle d'autres doux seniimens; elle est mêlée de vers et de prose : des vers charmans peignent toute la reconnaissance de M. Lemaire pour M. Tiibbé INicolle , ancien préfet des études de Sainte-Barbe. Il y aurait plus de modestie de ma part , mais moins de reconnaissance à passer sous silence d'autres vers qui me sont adressés \ je les appellerais volontiers charmans aussi, et je suis sur que d'autres partageraient mon sentiment à cet
T, r L L i; S" - I. F. T T R r. s . lin
égard. De \no\\ cùle , je lioiive a\cc les autres qi;e loussont trop tlatlcurs; que les deux derniers le sont avec excès. J'avais prié M. Lcmairede les retrancher ; je ne voulais accepter qu'un huitain , il a voulu absolunieut me destiner nu dixain. Je Taccepte et 1 en remercie 5 ma leconnaissance ne m'aveugle point; l'amilié que j'.ii pour lui et pourM. Dussault n'a point enflé les éloges que je leur ai donnés à Tun et à l'autre :, elle n'a pas dû m'empêcher de leur rendre justice; elle a fait seulement que je leur ai donné ces éloges et rendu cette justice avec plus de plaisir.
C'était aussi à M. Lemaire à commenter Juvénal , le poëte qu'après Virgile et Horace il a le plus lu, le plus étudié, le plus médité. C'est Juvénal qu'il expliquait celte année à un nombreux -auditoire, dans la chaire de poésie laiine de la Faculté des lettres ; et ceux qui ont entendu ses doctes leçons ne pouvaient désirer un plus docte coniinen taire. On peut assurer, d'après le premier volume qui fait partie de la vingtunième livraison qu il vient de publier , que son édition de Juvénal sera excellente, et pourra, pour ainsi dire, tenir lieu de toutes les autres, puisque rien de ce (jui est bon dans les autres ne sera omis dans la sienne. Lu Anglais avait , dit-on , pour Horace une telle manie, qu'il ne pouvait soufirir d'autres livres dans sa bibliothèque très - nombreuse , mais qui n'était composée que de toutes les éditions qu'il a\ait pu recueillir en Angleterre et dans les pays étrangers de son auteur favori : il me semble qu'il serait beaucoup plus raisonnable de n'avoir que la meilleure de toutes; et, pour Juvénal, ce serait sans contredit celle de ÎNI. Lemaire.
1^8 MÉLANGKS.
Son travail sui' ce poêle lui appartient plus vn propre que celui qu'il a faitsurVirgile.il a pris à la vérité pour base de ce travail les Commentai rfs du docte Ruperli ; mais il les améliore toujours sensiblement 5 il y ajoute une version en prose latine du texte de Juvénal. Le célèbre Montausier avait prescrit ce travail aux savans collaborateurs des éditions ad iisuni Delphiiii. M. Lemaire, qui a rejeté avec raison cette méthode d'interprétation en prose latine pour la plupart des poêles, l'a jugée utile et presque nécessaire pour un auteur hérissé de difficultés, de lours insolites, de locutions singulières , d'allusions embarrassantes. Il adopte l'interprétation de Juvénal, mais il la développe, la corrige, la change quelquefois entièrement. Chaque satire est précédée d'un argument qui en apprend le sujet; d'une analyse qui en donne le plan, l'ordre et la suite, et suivie des diverses leçons des divers manuscrits, des imitations de Juvénal faites par d'autres poêles latins ou par des poètes français 5 enfin de notes qui n'avaient pas pu trouver leur place au bas du texte, et qui appartiennent tantôt à la critique littéraire, tantôt à riiistoire, à la fable, à l'antiquité, aux coutumes, aux mœurs, aux usages des anciens, élude pleine d'attraits , sur laquelle une foule de passages de Juvénal jettent un grand jour.
Un second volume complétera Juvénal, et un troisième nous donnera Perse, qu'on ne sépare point de Juvénal, et qui , plus que tout autre, a besoin d'être éclaircipar un savant commentaire. M. Lemaire nous promet , à la fin de ce troisième volume, une vie de Juvénal, et l'histoire de la satire chez les Romains,
BELLES-L ETTRES. J'>.g
c'est-à-dire, chez les anciens : car, quoiqu'on trouve dans les écrivains de la Grèce , nation railleuse , beaucoup de traits satiriques et mordans , ce furent les écrivains latins qui , les premiers, déterminèrent la nature et la forme du petit poëme que nous appelons satire : Satira tola iiostra est, a dit Quinlilieu. Cette histoire de la satire comprendra un jugement sur les principaux satiriques latins : Lucilius, Horace, Perse et Juvénal -, une comparaison de leurs génies divers, et quelques réflexions sur les avantages qu'on peut retirer de la lecture de leurs écrits 5 enfin , une table des manuscrits consultés pour cette édition de Juvénal et de Perse 5 un catalogue des diverses éditions qui en ont été faites, et les passages des divers auteurs qui ont parlé de ces deux fameux satiriques , termineront le dernier volume. Rien assurément de plus complet.
M. Lemaire s'excuse, avec une charmante délicatesse et une aimable modestie, d'avoir été obligé de reproduire Jiwénal loul entier, c'est-à-dire, dans tout le cynisme de ses images et la licence de ses expressions. Son petit plaidoyer est assurément trèsingénieusement présenté ; c'est peut-être parce que ses raisons sont écrites en très -bon latin, qu'elles m'ont paru aussi bonnes : il est certain, toutefois, que c'est une sorte de tolérance qui a toujours été accordée aux éditeurs des auteurs grecs et latins ; et plusieurs d'entre eux , quoique très-graves et trèsreligieux , en ont profité sans scrupule. C'est aussi pour des lecteurs graves que sont faites les éditions comme celles de M. Lemaire. On sent bien, au reste, qu'il s'est abstenu de tout commentaire sur les passa- 3. 9
l3o MÉLANGES.
ges OÙ le vice esl peint avec des couleurs qui blessent l'honnêteté et la pudeur. Il faut du moins rendie cette justice à Juvénal, et M. Lemaire ne manque pas de l'observer, que c'est pour faire détester le vice qu'il le peint avec celte licence d'expressions et dépensées. Ce n'est point, comme Horace, un poêle épicurien qui se joue de la corruption et du libertinage , et en présente les tableaux licencieux à l'imagination pour pervertir et corrompre 5 c'est un stoïcien sévère qui peint le vice avec tous ses excès et dans toute sa nudité, pour en exciter une généreuse indignation, et pour en inspirer le dégoût et l'horreur. C'est ainsi, dit très-bien le savant éditeur, que les Spartiates menaient devant les yeux de leurs enfans des esclaves ivres, pour leur inspirer le goût de la sobriété.