‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 12 sur 40 · LITTÉRATURE MODERNE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE MODERNE

De l'Eloquence, et des orateurs anciens et modernes ; par M. Fcrri de Saint-Constant.

Parmi les législateurs , ou ceux qui , sans avoir aucune mission , s'en sont arrogé le titre, il n'en est point qui aient fait plus de lois , publié plus de codes , que les vrais ou prétendus législateurs du goût et des belles-lettres. Que d'ouvrages écrits sur cette matière , depuis la rhétorique d'Aristote jusqu'à la rhétorique des demoiselles ! Que d'écrivains se sont exercés sur cet objet , depuis Platon qui , le premier, donna quelques règles de goût dans un de ses dialogues, jusqu'à M. Ferri de Saint-Constant, qui peutêtre encore n'est pas le dernier ! Je ne puis assez

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m elonner, je l'avoue, de celle multitude de livres sur un sujet où les préceptes et les règles sont d'une uliliié si faible et si bornée, et où les véritables pi'écepteurs dont on doive écouter les leçons, sont le boa sens, le génie et les grands modèles. Quel est le principe de goût qui ait été découvert depuis deux mille ans? Quelle est la règle véritablement utile qu'on ne trouve pas dans les écrits immortels d'Aristoie, de Cicéi'on, de Quinlilien? Les deux premiers, avec le génie qu'ils avaient reçu de la nature, le troisième, avec l'excellent jugement et le goût exquis, qui, dans tout ce qui n'est pas de création, supplée au génie, ont développé tous les secrels de l'art oratoire. Ces grands maîtres n'ont rien laissé à désirer sur les principales parties elles puissans ressorts de l'éloquence, 1'///- Teiition , la disposition, les passions. Il ne reste donc plus à ceux qui se précipitent après eux dans celte carrière, qu'à faire quelques légères remarques sur Vélociition, qui varie un peu suivant le génie différent des langues^ et à répéter ce qui a élé dit vraisemblablement beaucoup mieux qu'ils ne le diront.

C'est aussi le parti qu'a pris M. Ferri de Saint- Conslant, et ce n'est même pas Aristole, Cicéron , Quinlilien , qu'il se donne la peine de copier ; il copie ceux qui les ont copiés. Ce qui a multiplié les livres dans tous les genres , c'est, dit Voltaire , la facilité de faire des livres avec des livres. Jamais on n'abusa plus de cette facilité, que les faiseurs de rhétoriques; et, parmi ceux-ci , personne n'en a plus abusé que M. Ferri de Saint-Constant. Son volume sur l'Eloquence est assurément énorme; mais il deviendrait bien mince, si on en retranchait tout ce qui appar-

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lienl , je ne dirai pas aux anciens qui , comme on le dit plaisamment, sont toujours là pour se laisser traduire, et dont une heureuse imitation peut même procurer quelque gloire, lorsque, comme Rollin , on sait habilement fondre leurs pensées dans son style; mais aux auteurs les plus modernes, à ceux même qui vivent encore , qu'il est toujours peu glorieux de copier, soit en les nommant, soit en ne les nommant pas, comme il arrive quelquefois à M. Ferri de Saint-Constant.

On peut donc louer celte rhétorique, on peut la critiquer, sans louer ni critiquer M. Ferri de Saint- Constant 5 c'est Voltaire, c'est D'Alembert , c'est Rousseau, c'est Marmontcl, c'est Condorcet, c'estM. l'abbé Maury, qu'on louera et qu'on critiquera ; ce sont tous les dictionnaires d'hommes illustres; c'est encore une foule d'auteurs peu connus , ou malheureusement connus, parmi lesquels je pourrais citer tel personnage dont l'autorité paraîtrait un peu risible, si d'anciennes querelles de gazette ne m'interdisaient celte petite vengeance, et ne m'empêchaient de publier le ridicule que lui donnerait infailliblement son nom cité ainsi , comme un illustre et imposant sufifiage.

Sans qu'on puisse en faire un grand mérite à M. Ferri de Saint-Constant , il est certain néanmoins que les principes généraux qu'il adopte sont ordinairement assez sains; il les expose , il est vrai , dans un style sec , froid , quelquefois précieux , et toujours dépourvu de celte simplicité élégante et ornée qui fait l'agrément de ces sortes d'ouvrages : il vous dira que le substantif est. la hase , et V adjectif Vor^ iiement du discours; qu'une langue^; pompe de toute

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sa richesse, etc. Lui ou les auteurs qu'il copie ue se sont pas assez pénétrés de ce précepte de Cicéron : « Il faut parler éloquemment de l'éloquence 5 Débet (c enim ad illam laudandam, eani ipsam adhihere « quam laiidat. » Mais du moins, je le répète, ses principes sont sains et ne peuvent point égarer les jeunes gens : ce qui pourrait les égarer, ce sont les modèles que leur indique M. Ferri de Saint-Constant ; tels que les éloges académiques de D'Aleinbert , de Condorcet, et de plusieurs autres philosophes non moins faux dans leur éloquence, leur style et leur langage, que dans leurs jîrincipes, leurs maximes et leurs idées. ^lais en 1789, époque où parut la première édition de cet ouvrage, il était du bon ton de citer comme modèles ces auteurs, et même leurs amis, qui leur sont de beaucoup inférieurs. Yoilà pourquoi , sans doute , on trouve dans M. Ferri de Saint- Constant l'éloge de plusieurs de ces messieurs qui vivent encore, et que je ne nommerai pas 5 car autant il me parait juste de s'égayer aux dépens d'un mauvais auteur, lorsqu'il publie un mauvais ouvrage, autant il me paraîtrait injuste de le livrer à la risée , parce qu'un écrivain maladroit l'aura loué mal à propos 5 ce serait lui faire expier un délit auquel il n'a peut-être aucune part.

Mais tous les défauts de ce livre ne peuvent pas être rejelés sur le malheur des temps où il fut publié. En 1 789 , on étudiait le grec et le latin dans les collèges ; actuellement on étudie encore ces deux langues dans les lycées, à l'usage desquels a été adaptée la rbélorique de M. Ferri de Saint-Constant. Pourquoi donc parle- i-il si peu de l'éloquence de ces deux peuples si

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éloqueus ? Pourquoi ne cite-t-il pas pour modèles quelques fragmens de leurs grands écrivains, pour les comparer avec des morceaux des écrivains non moins éloquens de la langue française? Croit-il que quelques pages de Démosthènes , de Cicéron , de Tite-Live, ne feraient pas autant de plaisir que la harangue des provinces de Hollande à la province de Gueldre? Que de beaux vers de Virgile et d'Horace ne seraient pas aussi propres à former legoût, que quelques vers burlesques de la Pliarsale ou de l'Enéide travestie , ou même quelques vers de la Pucelle ? M. Ferri de Saint-Constant n'en cite, à la vérité, qu'un de ce dernier poëme-, mais c'est encore trop dans un ouvrage destiné à la jeunesse.

Rollin lui avait donné dans ce genre un excellent exemple : c'est l'art avec lequel il a su fondre dans son style les pensées des anciens ; c'est le goût avec lequel , choisissant les plus beaux morceaux de leurs ouvrages, il les a présentés, à côté des plus parfaits modèles de notre langue, qui fait le charme de son Traité des Etudes. Mais M. Ferri de Saint-Constant n'estime pas inliniment cet excellent ouvrage. « Après « qu'on en a lu un certain nombre de pages , dit-il, « tout vous échappe, on ne peut rien réduire en « principes. « Cette légèreté avec laquelle il traite le plus solide et le plus agréable de nos rhéteurs, lui a sans doute été inspirée par un des guides qu'il suit le plus constamment, par Voltaire, qui , dans plusieurs endroits de ses œuvres, rend à lavérité justiceàRollin-, mais qui, dans un article sur .Yéloqiieiice , le traite assez lestement et même fort injustement, comme on peut le voir par ce passage ; « Cicéron distingue le

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(( genre simple, le tempéré et le sublime. Rollin a (( suivi la même division; et, ce que Cicéron ne dit « pas , il prétend que le tempéré est une belle rivière i( ombragée de vertes forêts des deux cotés ; le sim- « pie, une table servie proprement , dont tous les « mets sont d'un goût excellent, et don t on bannit tout « raffinement ; que le ?>n\À\me foudroie , et que c'est « un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui ré- « siste. Sans se mettre à cette table , sans suivre la V. foudre, \e fleuve, cette rivière, tout homme de « bon sens voit, etc. »

Tout cela est fort plaisant. 11 est malheureux que cela soit dépourvu de justesse et de vérité. D'abord , toutes ces similitudes ne sontpointainsi entassées dans Rollin \ et lorsqu'on les lit à peu près à une page de distance les unes des autres , à la suite de définitions très-exactes qu'elles embellissent et qu'elles éclaircissent, elles n'ont rien du ridicule que leur entassement semble produire. Ensuite , il est faux que Cicéron ne dise rien de tout cela \ car de toutes ces figures, celle qui nous paraîtrait peut-être la plus hasardée, la comparaison du genre simple avec une table proprement servie, est tirée du livre de l'orateur : Nam sicut in epularuni apparatu , à magnificentiâ recedens non se parcwn solimi , sed eliani ele gantera videri volet , eliget quihus utalur, etc. Les deux autres comparaisons ne sont pas à la vérité tirées de Cicéron , mais elles sont prises mot à mot dans Quintilien. C'est cet excellent rhéteur qui compare le genre tempéré à une « belle rivière dont l'eau est claire et pure, « et que de vertes forêts ombragent des deux côtés : » Ut anuus lucidus quidam, et virentibus utrimque

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sih'is inumhratus. Enfin , c'est encore Quinllllen qui , s'élevant piesqu'à un style sublime, prétend que le genre sublime est « semblable à un fleuve rapide et « impétueux qui entraîne et renverse tout ce qui lui « résiste : » At ille qui saxa devolvat, et pontem indignetur, et ripas sïbifaciat, multiis et torreiis.... nitcnlem coiitràferet , cogetque ire qua rapit. Admirez, après cela , ou la bonne foi ou Térudiiion de Voltaire!

En réfutant ainsi une des injustices d'un des maîtres de M. Ferri de Saint-Constant, de celui même qui aurait pu le guider le plus sûrement dans les sentiers du goût, toutes les fois qu'il parle sérieusement ou qu'il est exempt de passions , je me suis un peu "éloigné de son ouvrage. Cet ouvrage est divisé en deux parlies : la première partie traite de la rhétorique, j'en ai assez parlé 5 la seconde partie contient une JNotice sur un bataillon d'orateurs, au nombre de quatre ou cinq cents à peu près. Comme dans la première , j'y relèverai et quelques faux jugemens et quelques paradoxes.

Les hommes véritablement éloquens sont à peu près aussi rares que les grands poètes : on les voit briller en petit nombre, à de longs intervalles, dans quelques siècles heureux et chez quelques peuples favorisés par des circonstances particulières, par une langue plus harmonieuse , ou par un génie plus grand et plus élevé. Ici M. Ferri de Saint-Constant découvre des orateurs chez tous les peuples et dans tous les âges 5 il ne se contente pas de mettre à contribution les volumineux dictionnaires historiques d'hommes illustres, où tant dliotmnes oZ'.jCHr^ sont placés, il va

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feuilletant les archives littéraires et particulières de chaque nation, rédigées par un éciivain jaloux de grossir les trésors de son pays , et de le montrer toujours riche , sinon par la qualité de ses richesses, du moins par leur quantité. Armé d'un microscope, il fouille dans tous les recoins d'une académie , d'un musée, d'une société littéraire ; et, s'il y découvre un homme qui ait fait un discours, il le proclame aussitôt orateur. Je ne parlerai point de l'inutilité d'une pareille compilation pour les lycées •, j'éviterai au lecteur l'ennui de juger les chefs-d'œuvre oratoires de tant de peuples à demi civilisés, dont l'éloquence nous est fort suspecte et ne nous importe guère. Je me bornerai à quelques réflexions que m'ont suggérées les jugemens de M. Ferri de Saint-Constant sur des orateurs plus justement célèbres, et sur la littérature mieux connue des peuples qui l'ont cultivée et la cuhivent encore avec succès.

M. Ferri de Saint-Constant me paraît injuste envers Démosthènes : il le rabaisse également, et comme orateur, et comme homme. Comme orateur, il le compare à Isocrate -, et dans une suite d'antithèses dans lesquelles il nous apprend qu'Isocrate savait donner à ses sendmens des tours charmaus , et qu'il termine en nous assurant que lui (Démosthènes) plaît parce quil persuade , et que l'autre (Isocrate) persuade parce quil plaît, il lient la balance assez égale entre ces deux orateurs, ou même il la fait pencher du côte d'isocrate. Il loue beaucoup Isocrate, comme citoyen, de n'avoir pu survivre à la perte de la bataille de Chéronée ^ mais cet orateur avait alors quatre-vingt-dix-huit ans, et il est bien

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possible aussi qu'il n'ait pu survivre non-seulement à son chagrin , mais surtout à ses quatre-vingt-dixhuit ans. Enfin , M. Ferri fait un grand crime à Démoslhènes d'avoir conseillé la guerre contre Philippe. Celte guerre cependant était très-juste, et pouvait être conseillée par im excellent citoyen : l'exécutiou en fut très-mal dirigée , mais le motif en était très-légitime 5 elle fut malheureuse, mais il ne faut pas juger de la justice d'une guerre par son succès. Philippe voulait opprimer la liberté de la Grèce; il ne portait niême pas dans ce dessein la grandeur et la généiosité des vues d'Alexandre qui, en subjuguant la Grèce, voulait du moins la venger de ses plus cruels ennemis, les Perses 5 il n'avait d'autre but que celui d'un envahissement injuste, d'une oppression tyrannique, et d'autre motif que celui d'une ambition démesurée. Démoslhènes, zélé pour les intérêts de sa pairie, engage les Grecs à repousser ce joug étranger. 11 en avait le droit , il eu eut le talent , il agit en bon citoyen; car, cpioique je pense que le gouvernement monarchique est le meilleur des gouvernemens , et mêuie le seul bon pour un grand Etat, je ne partage pas l'opinion de ceux qui le regardent comme le seul naturel; et qu'une république, adaptée à l'étendue du territoire et au caractère des habitans, soit un gouvernement con/7'e nature; et M. Ferri, qui écrivait dans toute l'effervescence des idées qui prévalaient en 1^89, le pensait assurément bien moins que moi, ainsi que l'attestent vingt endroits de son ouvrage.

Dans l'article suivant , M. Ferri , parlant de Phoclon , dit qu'il était aussi zélé que Démosthènes pour le lien de la pairie. Il me semble que celle phrase

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veut (lire aussi que Démoslhènes n'élail pas moins zélé que Phocion pour le bien de la pairie, et je ne sais pas comment l'auteur concilierait cet éloge avec tout ce qu'il a dit dans la page précédente , ou plutôt tout ce qu'il a adopté , sur la foi de M. d'Argenson. Il ne me paraît pas plus juste envers Cicéron. « Il était « vain , dit-il , et croyait, auoir sain'é Rome , en dé- « couvrant la conjuration deCatilina •, maisdumoins^ « s'il se vantait trop d'uji petit service , il n'avait rien « à se reprocher. >) Est-ce que M. Ferri a découvert que Cicéron avait tort de croirequ'il avait sauvé Pvome par sa pénétration à découvrir la conjuration de Catilina, et sa conduite ferme avec les conjurés? Et lui-même a-t-îl raison de ne regarder que comme un petit service, celui que l'orateur romain rendit à sa patrie ? N'est-ce pas rendre à son pays le plus grand. d,e tous les services, que de le préserver du joug odieux et avilissant d'infâmes incendiaires, de gens perdus de dettes, de débauches et de crimes ? Les Romains ne pensèrent pas comme M. Ferri de Saint-Constant : ils le proclamèrent père de la patrie. Sa conduite fut célébrée par les plus grands éloges, même sous la domination des empereurs les plus tyranniques. Lucain disait sous Néron :

Tullius.... cujus subjure , togdque Pacificas sœinis tremuit Catllina secures.

Et Ju vénal s'écriait sous Domilien :

Itoma patrem patriœ Ctceronem libéra dixit.

Parmi les littératures modernes, celle que M. Ferri de Saint-Constant paraît affectionner particulière-

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ment, c'est la lillérature italienne 5 et je ne lui en fais point un crime : les Italiens ont cultivé les lettres avec un grand succès , propre à justifier de grands éloges. Je ne lui reprocherai même pas son enthousiasme exclusif pour Machiavel , qu'il appelle un grand homme , u à la gloire duquel il ne manquera rien, u dit-il , lorsque tout le monde saura que son livre « du Prince n'est qu'une satire contre les tyrans, K et que c'est dans les autres ouvrages de cet ardent (( républicain qu'il faut chercher le véritable anti- « 3Iachia\'cI. » On voit que M. Ferri de Saint- Constant adopte ici, sans examen, le paradoxe avancé sans preuve, ou même contre toute preuve, par Jean- Jacques Rousseau.

Mais ce que je ne puis lui passer, c'est le zèle avec lequel il veut défendre la littérature italienne, du reproche qui lui a été justement fait de se laisser souvent corrompre par un mauvais goût de clinquant, de pointes , de jeux de mots , de concetti; et je le lui passerai d'autant moins, qu'il accuse la littérature française d'avoir introduit et protégé ce goût ridicule. Sans doute les poêles et les orateurs français du seizième siècle introduisirent dans leurs ouvrages ces faux ornemens -, mais il est à remarquer que le goût a celte époque n'était point formé en France : le beau siècle de Louis XIV proscrivit et vit disparaître ces pointes ignorées , et de V Italie en nos vers att'rc'es , comme dit Boileau. Si depuis elles ont reparu dans quelques-uns de nos auteurs, elles ont été peu goûtées, et sont même devenues l'objet de la censure générale. En Italie, au contraire, ce fut après le plus beau siècle de la littérature , lorsque le goût

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devait être formé par d'excel!ens modèles, que ce langage, si plein d'afféterie s'introduisit dans leurs vers et dans leur prose , et il fut généralement goùlé. Ce fut après le Dante, Pétrarque, le Tasse, l'Arioste, Boccace, et une foule d'autres grands écrivains, qu'on vit paraître le cavalier Marin et tous les marinistes , qui , dans leurs sonnets et leurs canzoni, parlent <f'a7/e âme qui pleure dans un cœur ^ d'un cœur qui se loge dans les jeux pour y voir la beauté, et qui , fuyant l'amour, se place ainsi devant sajlèche ; des yeux assez imprudens pour mener un cœur à un tombât ail il ne peut trouver que la mort; des y eu jc qui sont noirs ou plutôt vêtus de noir , parce quils portent le deuil de ceux quils ont assassinés , etc.

Les Espagnols , que M. Ferri de Saint - Constant veut aussi rendre complices, ou même précurseurs des Italiens dans leur goût pour les concetti, tombèrent dans un autre défaut qu'il n'aurait pas dû confondre avec celui-là. Ils se distinguèrent, par des images gigantesques, des idées d'une fausse grandeur, et le galimatias qui doit suivre l'expression de tout ce qui est forcé et hors de la nature : tel est ce Louis de Gongora , surnommé le Merveilleux ^ qui , lorsque le feu et l'enthousiasme de la composition furent passés, ne put jamais entendre un mot de ses merveilleuses poésies. A propos des Espagnols, M. Ferri de Saint-Constant avance une proposition d'une vérité bien incontestable 5 il croit que si , dans le douzième siècle, l'Espagne avait produit des hommes tels que le Dante, Pétrarque, Boccace, qui ne fleurirent en Italie que dans le quatorzième, « peut-être les « Ilaliens n'auraient pas la gloire d'être les restaura-

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<( leurs des lettres. » M. de La Palisse serait plus hardi : il ne dirait pas ce ùm'ide peut-être.

Non content d'avoir rendu les Français responsables du mauvais goût des concelti, M. Ferri veut leur ôter la gloire d'èlre plus fertiles en bons mots que les autres peuples , ou du moins il attribue cet avantage à une cause peu honorable : il croit qu'il est dû à la pauvreté de la langue française. Voilà un singulier paradoxe ! Il s'ensuivrait de là que, comme la même langue est plus pauvre , suivant qu'elle est employée par des esprits plus secs et des talens moins riches, le Français, qui aurait le moins d'esprit, devrait dire le plus de bons mots.

Celte sévérité de M. Ferri de Saint-Constant envers les Français et leur langue, ne rempêche pas de trouver parmi nous une belle quantité d'orateurs -, et quels orateurs que quelques-uns d'entre eux !.. Mais enfin j'ai promis de ne pas les nommer •, ceux même qui sont justement loués , le sont avec une justice distributive si inexacte, qu'un étranger qui lirait cette notice, placerait Maboul au niveau de Bossuet et de Fléchier, s'il ne le plaçait au-dessus. Le lecteur me dispense, je crois , de lui parler des littérateurs arabes, parmi lesquels on trouve cependanl un grand orateur, qui est peut-être de la famille de Malek- Adhel •, ainsi que des orateurs ou poètes allemands , russes, polonais, suédois, parmi lesquels cependant ont fleuri MM. Rositzka , Jérusalem , Procopowilch, Stcherbatof , KeraskofF , Brastilscheff , et même M. Lomonosof, qui a fait, dit-on, des fables qui valent bien celles de La Foritaine , ce que M. Ferri deSaint-Conslant a néanmoins quelque peine à croire.

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A^oiiucaii Traité d'Etudes />our un jeune hoiniiic.

Le Traité des études du célèbre Roi lin est peiilêtre, de tous les ouvrages du même auteur, celui qui lui assure le mieux une gloire et uue réputation durables. Destiné à l'instrucliou de la jeunesse, ou le lit avec plaisir et avec fruit dans tous les âges ; on en aime Fauteur simple et modeste , dont le zèle pour l'éducation des enfans, l'amour désintéressé du bien public, se montrent à chaque page de son livre, et qui, dans un style pur, élégant et facile^ donne les meilleurs principes de morale, de religion et de goût. On admire la talent avec lequel il a su fondre dans son ouvrage, et embellir quelquefois les plus beaux préceptes de la littérature, transmis par les plus grands maîtres de l'antiquité, Aristote, Cicéron et Quintilien. C'est surtout au Traité des études i\n<d Rollin doit ces vers flatteurs de Voltaire :

Auprès du Goût, Rollin dictait Quelques leçons à la jeunesse :

Et, quoiqu'en robe, on re'coutaitj Chose assez rare à son espèce.

Le Nouveau Traité d'études a deux traits de ressemblance avec l'ancien \ le titre de l'ouvrage , cl les bonnes intentions de l'auteur. Malheureusement c'est à ces deux points seuls que se borne la ressemblance, et il était difficile qu'elle s'étendit à d'autres. Le célèbre professeur de l'Université était un excellent littérateur; il possédait parfaitement les langues grecque et latine 5 il écrivait très-bien dans la sienne.

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L'auteur du Nouveau Traité d'études avoue qu'il Ignore le grec 5 il ne prouve point qu'il sache le latin , et il prouve qu'il ne sait pas trop bien le français.

Il introduit son jeune homme dans la carrière des études par un cours de logique qu'il a sans doute copié, du moins en partie, dans les cahiers du docteur Buridan, ou de quelque autre professeur de philosophie du quinzième siècle ; il ne nous fait grâce ni de t argument cornu, ni d'une foule de paralogismes ridicules. Ce cours de logique eût été très-utile à Sancho-Pança. On sait que ce fameux gouverneur de l'île Barataria fut très-embarrassé pour décider la question suivante : « Au bout d'un pont il y a une « potence ^ les gardes doivent y accrocher tous les « passans qui mentiront. Passe un homme à qui l'on « demande : Où allez-vous .^^ Il répond : Je vais être « pendu à cette potence. Si on l'y pend en effet, il « a dit vrai . et on l'a injustement pendu ; si on ne « le pend pas, il a menti, et il doit être pendu. » L'auteur du Nouveau Traité d'études fait , sur ce cas embarrassant , une petite dissertation qui le rend digne d'être le secrétaire du gouverneur, place qui lui conviendrait d'autant mieux , qu'il aime prodigieusement les proverbes , et qu'il emploie , même en parlant des objets les plus relevés, un style que ne désavouerait pas l'écuyer du chevalier de la Triste- Figure. Ainsi, en parlant de la révélation, il s'exprime en ces termes : « C'est le témoignage de Dieu. <c II serait trop crû d'oser infirmer la certitude d'une « pareille autorité : les mccontcns se sont bornés à « lui couper la parole , c'est-à-dire, à soutenir que « Dieu n'a jamais fait l'honneur aux hommes de leur

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« dire le plus petit mot. lis sont forcés pourtant de « convenir qu'il leur dit quelque chose, etc. »

De la logique l'auteur fait passer son jeune homme à la rhélorique 5 et le premier précepte de belleslettres qu'il lui donne, c'est d'apprendre l'orlhographe. On sait que M. Jourdain voulait que son maître de philosophie la lui apprit; il préférait de beaucoup l'orthographe à la physique, dans laquelle il trouvait trop de tintamarre. J'ignore si c'est la même raison qui en a dégoûté l'auteur du Nouveau Traité d'étw des; mais il est certain qu'il parle de tout dans son livre, excepté de la physique. Quoi qu'il en soit, revenons à la rhétorique. Le second précepte qu'il en donne, c'est de lire les Lettres de madame Desnoyers, qu'il aurait fallu appeler madame Dunoyer, ou dont plutôt il n'aurait pas fallu parler.

Dans cette rhétorique on trouve que « tout cam- « pagnard qui rêve dans ses prairies, ourle ses idées « de quelques rimes, et les fourre , sous le nom d'i- « dylles ou d'églogues , dans des recueils consacrés à « la médiocrité des poëtereaux de province, m On y trouve des modèles de bouts rimes, du genre burlesque, du genre poissard, qui, selon l'auteur, cache quelquefois des pensées sublimes. Voulez-vous connaître ces pensées sublimes , Vadé en fournit plusieurs modèles. Ainsi , il appelle M. de Lowendal un vrai moule à Te Deum; ainsi il dit au roi :

Un tas de chiens d'auteurs, avec leur biau jargon ,

Debaptisout Ce'sar pour te donner son nom 3

Ils t'appelont Titus j ils en avont menti :

ï'es pus grand que tout ça , car ton nom est Louis.

Ça n'est-il pas sublime ?

Quoiqu'on s'atlende à lout dans une pareille rhétorique, j'ai pourtant été un peu surpris de voir l'epopée mise à côté de la prosopopée ^ dans l'article des figures. Que, dans un dictionnaire de rimes , j'eusse trouvé l'épopée et la prosopopée accollées l'une à l'antre, cela est tout simple, la rime est riche 5 mais, en traitant des figures de rhétorique , cela est un peu fort. A propos de figures, l'auteur aurait dû parler d'une qui lui est très-familière, et qui consiste à mettre trois ou quatre points entre deux mots , on ne sait pourquoi.

Je passerai légèrement sur la métaphysique, sur la morale, et même sur la politique, contenues dwns le Nouveau Traité d études. Les principes de morale et de métaphysique sont assurément très-bons; mais ils sont revêtus du plus mauvais style \ ils sont développés sans ordre, sans méthode, sans liaison; ils sont entremêlés de questions oiseuses, de mauvais rébus., de proverbes triviaux. L'auteur, aigri par ses infortunes particulières, ou révolté du spectacle affreux qu'a offert la révolution , à différentes époques , en présente trop souvent les tableaux. Il ne faut point élever un jeune homme dans des idées de ressentiment et d'une haine implacable; il ne faut point lui dire : « Les méchans forment partout le petit nom-

H bre, excepté dans ma malheureuse patrie. »

11 ne faut point salir les belles et riantes images de la littérature par les idées dégoûtantes des crimes, des prisons et des échafauds. La littérature doit nous consoler dans nos maux, soulager nos peines, adoucir nos mœurs , nous porter à la bienveillance ; et c'est aller contre sa nature , que d'y puiser de non-

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veaux alimens à nos discordes , à nos haines ei à nos fureurs.

Dans la politique, l'auteur disserte gravement sur la loi salique, qu'il n'approuve pas, ce qui est trèsgalant et très-intéressant. Il combat la constitution de l'an 3 , ce qui est très-neuf. Il remonte à Torigine des gouvernemens^ il compare leurs différentes formes , et nous donne pour modèle l'ancienne constitution du canton de Berne. Enfin , il conclut tout cela par un coup d'œil politique sur l'état de lEurope en 1796. C'est une espèce de gazette qui nous apprend ce que nous savons depuis six ans, et qui nous fait une foule de questions à la plupart desquelles nous serions en état de répondre à présent.

Dans la préface, l'auteur nous dit qu'il a fait cet ouvrage pour le plaisir de son oncle et pour l'instruction de son neveu. Je souhaite qu'il ait rempli son but : que l'oncle ait été amusé, que le neveu ait été instruit. Je conclus que l'auteur lui-même est un bon oncle et un bon neveu; mais je ne puis conclure qu'il soit un bon écrivain.

Discours sur les avantages et les inconvéniens de la critique, qui a remporté le prix décerné par la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut, dans sa séance du 21 avril i8i4; par M. Villemain.

Il me semble qu'il faudrait terriblement abuser de la parole et du raisonnement , de la raison et de la bonne foi , pour prétendre qu'une critique éclairée , polie, spirituelle, donnant du prix à ses éloges par

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la juste sévérité de ses censures, et tempérant la rigueur des censures par l'urbanité des formes et des expressions, fidèle aux vrais principes et aux véritables règles du goût , et protestant sans cesse contre les fausses doctrines des novateurs et les mauvais exemples des écrivains qui, par impuissance ou par système, s'éloignent des bonnes routes et des bons modèles, soit une chose pernicieuse en soi , et une occupation condamnable 5 il ne serait pas moins déraisonnable, sans doute, d'affirmer que toute critique , même celle qui serait dure , intolérante , grossière, dépourvue de lumières et de cette impartialité qui ne dépend pas moins des lumières que du caractère^ puisse faire quelque honneur à celui qui l'exerce, et être de quelque utilité pour les lettres. A quoi donc se réduit la fameuse question proposée par l'Institut? A deux propositions d'une vérité tellement commune et triviale, qu'elles en sont ridicules quand elles sont réduites à leur plus simple et à leur plus claire expression , et qu'alors on aurait quelque honte d'en faire le sujet d'une composition oratoire et d'un discours d'apparat. Voici ces deux vérités, qu'assurément personne ne sera tenté de contester : « Une « bonne critique est utile et agréable^ une mauvaise (i critique ne saurait avoir ni agrément, ni utilité. » C'est ce qu'on peut dire de toute branche de littérature , et même de la littérature en général. Il faudrait donc proscrire la mauvaise critique et encourager la bonne-, mais, dans ce genre comme dans tous les autres, on est obligé de supporter la première , qui assurément domine , pour ne pas se priver des avantages certains de la seconde. C'est ainsi qu'on

soufTre beaucoup de mauvais poètes, beaucoup de mauvais orateurs , beaucoup de mauvais philosophes y^ beaucoup de mauvais académiciens , sans proscrire ni la culture des lettres et de la philosophie, ni les académies, dans l'espérance que celles-ci seront quelquefois composées d'hommes de mérite, et que l'art oratoire , la poésie et les sciences philosophiques seront, de loin à loin, cultivés par quelques hommes de talent.

Sans doute la critique a ses règles , qu'elle doit respecter ; ses limites , qu'elle ne doit point outrepasserses droits, qu'elle ne doit point trop étendre : c'est justement ce qui en fait un art et une science. La difficulté sera toujours déposer les justes bornes dans lesquelles elle devra se contenir. Les critiques voudront souvent les reculer beaucoup au-delà de ce qu'exige l'utilité des lettres, et de ce que permettent les bienséances sociales 5 les méchans auteurs, quelquefois même les bous , qui, en cela , ressemblent trop souvent aux mauvais, voudront les restreindre beaucoup plus que ne le demandent la justice et la politesse qui leur sont dues , et surtout l'intérêt général de la littérature. Nous avons un exemple de ces deux excès opposés , donné , il y a déjà long-temps , par deux excellens esprits: Bayle et l'abbé de Saint-Réal. Le premier, qui exerçait la critique avec beaucoup d'érudition et de talent, et avec assez de modération pour n'avoir pas besoin de se préparer une apologie dans des principes trop faciles et trop relâchés , lui donne cependant, dans la spéculation, une latitude démesurée, et, pour ainsi dire, sajis frein. L'abbé de Saint- Réal , qui avait un esprit assez distingué, et qui était

l5o MÉLANGES.

un assez bon écrivain pour ne pas tant la redouter, lui prescrit cependant des règles extrêmement sévères, ou plutôt il la proscrit entièrement ; car c'est à cela que tendent ses règles. Écoutons Bayle d'abord : « La république des lettres, dit-il, est un État « extrêmement libre ; on n'y reconnaît que l'empire « de la vérité et de la raison, et, sous leurs aus- « pices, on fait la guerre innocemment h. qui que ce « soit. Les amis s'y doivent tenir en garde contre « leurs amis, les pères contre les enfans, les beaux- « pères contre les gendres : c'est comme au siècle « de fer :

Non hospes ab hospite tutus ,

JVon socer à genero.

« Chacun y est tout ensemble souverain et justiciable

<c de chacun «Tous les particuliers ont, à cet

« égard , le droit du glaive. » Bayle fait voir ensuite fort au long la dilî'érence qu'il y a entre la critique et la satire : u Les satires, dit-il, tendent à dépouiller

« un homme de son honneur ; mais la critique

« d'un livre ne tend qu'à montrer qu'un auteur n'a

« pas tel et tel degré de lumière Si on le fait

« en soutenant le parti de la raison, personne n'y

« doit trouver à redire On se porte pour té-

« moin et pour accusateur, exposé à la peine du « talion. » Et concluant aussi sévèrement qu'il avait commencé, ce qui prouve que le commencement n'est point une plaisanterie , comme on aurait été tenté de le penser, il termine ainsi : « Il est donc de la juste tice naturelle que chaque membre de la république « conserve son indépendance par rapport à la cen-

BELLES-LETTRES. l5l

« sure des auteurs, sans que la relation de père, de « beau-père, de mari , de frère , etc. , y puisse porter M préjudice. » Voilà des propositions propres à faire frémir toute la classe de la langue et de la littérature françaises, qui ne me paraît pas aimer la critique.

Les principes de fabbé de Saint-Réal lui plairont davantage, sans doute ^ ils semblent tout faits en sa faveur. D'abord, cet écrivain voudrait qu'on ne criliquàt jamais les auteurs vivans. ^ oyant toutefois qu'il n'y gagnera rien , et qu'il faut absolument céder à un usage tellement établi, qu'il a force de loi, il prescrit du moins à la critique tant de précautions, tant de conditions, tant de lois, qu'il la rend, pour ainsi dire, impossible. Il veut, par exemple, que le critique soit lui -même irrépréhensible : c'est à y renoncer. Il distingue tous les livres en trois classes : les mauvais ouvrages, qui sont généralement regardés comme tels \ les mauvais ouvrages qui passent pour être bons , et ceux qui sont véritablement bons. L'abbé de Saint-Réal n'abandonne que ces derniers à la critique : il veut qu'elle dédaigne de s'exercer sur les premiers, et cela est assez raisonnable; mais ce qui le paraîtra beaucoup moins sans doute, c'est qu'il veut aussi qu'on respecte ceux qui ont usurpé une réputation dont ils sont indignes. Cette réputation lui paraît une propriété de l'auteur, dont il est injuste de le dépouiller; etil accumulebeaucoup de sopliismes pour prouver cette thèse , qu'il défend très-sérieusement. Ce zèle que montre pour les mauvais auteurs un bon écrivain, par conséquent désir^téressé dans cette cause , me rappelle celui que leur prouvait au>si le père Garasse, qui y avait plus d intérêt. De même

iSs M ÉLAJSG ES.

que Tabbé de Saînt-Réal prétendait qu'une répulalioa usurpée est une propriété qu'il n'est pas permis de ravir à l'auteur qui l'a obtenue, par adresse ou par bonheur; une faveur de sou étoile, un fruit de ses soins, dont il n'a pas moijis droit de jouir pour en être indigne; de mêoïe, le père Garasse soutenait que la vanité, qui est assez ordinaire aux méchans écrivains, loin d'être pour eux un tort, ou un ridicule, ou même un cas de conscience, était, au contraire, une juste récompense de leur travail, une sorte de bienfait de la Providence qui leur était accordé , exclusivement aux bons auteurs : on ne saurait avoir poureuxdesatlentîonsplusdélicates. Voici, au reste, le raisonnement du père Garasse, dont Pascal se moque si agréablement : « Tout travail mérite un « salaire-, or, le salaire d'un bon écrivain est dans « les applaudissemens publics qu'il reçoit -, mais le « salaire manquant au méchant écrivain, il est juste « qu'il trouve le sien dans les applaudissemens qu'il « se donne lui-môme. C'est ainsi , ajoute le bon « père, que Dieu a permis que les grenouilles trouce vassent du plaisir dans leur chant. »

Mais me voilà bien loin du discours de M. Villemain 5 j'aurais même quelque peine à justifier des digressions qui m'en ont si long-temps écarté. Je dirai néanmoins qu'il m'a paru piquant de faire connaître les opinions si opposées de deux esprits très-distingués sur l'objet de ce discours. On lit peu aujourd'hui les anciens ouvrages 5 d'insipides nouveautés détournent de la Irclurc de ces écrits substantiels. La critique ne serait point inutile, si elle ramenait le goût de ces anciens livres, nouveaux pour la plupart des

BELLES-LETTRES. l53

lecteurs, et où des matières austères et pliilosopliiques sont traitées dans un style nerveux , et avec une dialectique dont il semble que le secret soit perdu. Ce serait là, sans doute, un des grands auantages de la critique; elle en donne du moins le conseil , et, en cela , elle fait son devoir. Mais elle conseille aussi délire les productions nouvelles, lorsqu'elles sont aussi agréables que le discours de M. Villemain , dont la talent a, ici, fort heureusement triomphé^ et d'un sujet ingrat, et de la fausse direction qu'il était souvent forcé de lui donner , pour plaire à ses juges.

Deux qualités très-propres à séduire et ces juges et ces lecteurs, se font constamment remarquer dans le discours de JM. Villemain : beaucoup délégance dans le style, beaucoup d'esprit dans les pensées. Les traits y abondent , les épigrammes fines et déliées en égaient le sujet; des intentions passablement malignes y percent frc'quemment à travers la politesse de Télocuiion, l'urbanité des précautions oratoires , et font sourire le lecteur. Je sais même que des personnes qui ont ou qui font profession d'avoir un goût austère, ont trouvé que ces ornemens agréables et piquaus y étaient semés avec une sorte de profusion. Ces juges sévères, qui sans doute sentent très-bien qu'ils se préserveront aisément de ce défaut, et qu'ils seront toujours à l'abri d'un semblable reproche , prétendent qu'il y a trop d'esprit dans le discours de M. Villemain. Je ne saurais être de leur avis ; je trouve que l'esprit ne gâte rien; car je n'appelle point véritable esprit celui que le bon goût réprouve, et qui veut se montrer à contre-sens et hors de sa place. Il serait assurément fort ridicule de vouloir

l54 MÉLANGES.

en mellre là où de grandes passions parlent et agissent, où un vif intérêt nous occupe. Mais, à défaut de cet intérêt et de ces passions, l'appui le plus ferme de tout ouvrage littéraire, le mobile le plus puissant du plaisir que nous y trouvons, Técrivain doit appeler à son secours toutes les ressources de Tart, et l'esprit est une de celles qui manquent le moins leur effet. Il convient parfaitement, surtout dans un discours académique tel que celui-ci, dont rinlérôt est fort médiocre, le sujet extrêmement vague, et auquel, pour plaire à ses juges, l'auteur était obligé de donner une direction particulière et assez peu conforme à la vérité et à la justice j l'esprit devait couvrir l'aridité du fond, et déguiser, aux yeux de ceux pour qui de petits sarcasmes sont d'assez bonnes raisons, ce qu'il fallait dire de peu juste dans l'appréciation de la critique, ou plutôt d'incomplet dans la justice qu'on voulait lui rendre; car M. Villemain est bien loin d'être évidemment et ouvertetnent injuste. Il lui était impossible de mettre plus de conscience et de probité littéraires dans une question où il s'agissait d'obtenir un prix distribué par des hommes qui, en général, n'aiment pas la critique.

M. Villemain a fort adroitement commencé par flatter leurs préventions, et les a ensuite ménagées avec beaucoup d'art dans toute la suite de sou discours, même à travers la justice qu'il y a plus d'une fois rendue, et à la critique, et aux écrivains qui , dans les divers siècles et chez les différens peuples , l'ont exercée avec le plus de succès et d'utilité pour les lettres. Tel est en effet l'artifice de l'orateur , et l'habile disposition des parties de son discours, qu'aux

B ELLES -L ETTR ES. l55

aveux qui lui échappent en faveur de la critique , aux éloges qu'il donne à ceux qui s'y sont distingués, succèdent aussitôt les reproches qu'il croit pouvoir leur adresser, les traits qu'il décoche contre eux , les inconvéniens qu'il croit attachés à l'art qu'ils cultivent, et le ton spirituellement léger avec lequel il en parle ; tâchant ainsi de se concilier four à tour et les partisans et les ennemis de la critique; tempérant la malice de ses sarcasmes, par la grâce de ses éloges, et atténuant les éloges par les sarcasmes ; ne se piquant point toutefois, dans cette adroite répartition de la louange et de la censure , de garder un parfait équilibre; mais faisant pencher la balance du côté qui devait flatter les préventions de ses juges, et s'assurant ainsi les faveurs de l'Académie, sans trop déplaire aux critiques qui, en général, savent entendre raillerie, et applaudissent au talent, même lorsqu'il s'exerce contre eux : bel exemple qu'ils donnent aux auteurs, aux philosophes, aux académiciens, et qu'ils n'espèrent guère devoir être imité par eux.

Piien n'est plus ingénieux qu'un pareil plan et un tel système, d'après le but que se proposait M.Villemain, et qu'il voulait atteindre, sans encourir le blâme d'une injustice trop évidente, et d'une partialité trop ouverte : défauts que ses juges lui eussent pardonné sans doute , dont peut-être ils lui auraient même fait un mérite , mais qui étaient trop opposés à son caractère, et à sa bonne foi littéraire. Ces ménagemens, qu'il a su garder avec tant d'art, sont toutefois plus adroits qu'oratoires, et je ne sais si ce balancement continuel entre deux puissances, dont l'une devait sans doute être sacrifiée, mais avec tant de mesure, et

l56 MÉLANGES.

sans que cela parût trop à découvert , n'a pas un peu nui au plan du discours qui , en général , paraît en élre trop dépourvu. La question n'y est pointabordée franchement 5 une solution claire n'y est point indiquée; on n'avance point vers cette solution par une progression marquée qui, enchaînant toutes les parties du discours, les subordonnant les unes aux autres , fasse avancer le lecteur dans l'examen de cette question , Téclaire successivement , et de plus en plus jusqu'à la fin, qui devrait laisser dans son esprit et une lumièr.e plus vive , et un résultat plus clair et plus certain. Ce sont des morceaux très- ingénieux , très-spirituels, écrits avec beaucoup de grâce et d'agrément : ce n'est pas un tout régulier et complet. Ce tout , tel qu'il est , se compose de trois parties véritablement distinctes, mais que l'auteur mêle sans cesse à dessein, et avec une sorte de désordre réel , mais volontaire : l'histoire de la critique, ses avantages qu'on veut bien reconnaître et avouer, et ses torts qu'on ne dissimule pas. Chacune de ces trois parties ollre quelques pages charmantes : les deux dernières plairont tour à tour aux partisans et aux ennemis de la critique 5 la première plaira à tous les bons esprits, et c'est de celle-là que j'offrirai au lecteur quelques citations propres à faire connaître le mérite particulier de ce Discours , celui du style et des pensées. « Le nom de critique, dit M. Villemain , est un « terme d'une vaste étendue, qui renferme des idées « très-éloignées l'une de l'autre. Arislote et Zoïle, (( Voltaire et Desfontaines, sont des critiques. Il est « naturel, en effet, que la médiocrité envieuse ait « cherché de tout temps à médire des talens et des

x( arls, et que le génie impartial ait senti le besoin (c de les juger. Ainsi , le plus hardi penseur de l'au- « liquilé, le plus ancien peintre de la nature, Aris- « tote , traça les principes de l'éloquence , censura « les fautes des poëtes, et marqua les limites de la « raison et du goût, comme il avait fixé les princi- « pes et les lois de la société. Le consul romain, qui <c ne connaissait, après la gloire du patriotisme, que w celle de l'éloquence et des lettres , écrivit sur les « secrets de cet art dont il était le modèle , et jugea « ses contemporains qu'il éclairait, et ses rivaux « qu'il avait effacés. Ces hommes élèvent la critique u au niveau de leurs pensées 5 ils font disparaître « toutes les différences qui séparent l'art déjuger du « talent de produire-, ou plutôt, par la force invo- « loutaire de leur génie , ils portent une espèce de « création dans l'examen des beaux-arts; ils ont l'air K d'inventer ce qu'ils observent. » Tout cela est bien vu, parfaitement exprimé; et ce dernier trait, ils ont l'air d'invenler ce qu'ils observent, est d'une vérité vive et ingénieuse qui complète très-bien l'éloge d'Aristote et de Cicéron , considérés comme critiques. M. \ illemain ne rend pas une justice moins brillante à deux autres célèbres écrivains qui , dans la langue de Rome et d'Athènes , n'ont pas dédaigné d'appliquer à la critique les lumières de leur esprit, de leur génie , et de leurs observations. « Quiniiliea « et Longin semblent animés de cette émulation ; « leurs éloges sont des luttes contre ceux qu'ils ad- « mirent, et leur propre éloquence, un hommage de « plus pour les grands hommes qu'ils ne peuvent « célébrer qu'en les égalant. )> C'est avec ce goût ,

l58 MÉLANGES.

c'est avec celte justesse de pensées , celte élégance de style, que sont jugés plusieurs autres écrivains qui se sont distingués dans la critique, entre autres, Addlson chez les Anglais, La Mollie , La Harpe , Marmontel chez les Français. L'article de La Harpe m'a cependant paru un peu sévère ; et , par compensation , celui de Marmoniel un peu trop favorable.

Quelque lemarquable que soit le style de M. Villemain par sa pureté, sa correction et son élégance, je ne sais cependant s'il est toujours à l'abri de toute recherche et de toute affectation , et si l'auteur ne préfère pas quelquefois certaines grâces étudiées à un ton plus franc et plus naturel. Ainsi, par exemple, parlant d'un bon critique , il s'exprime ainsi page n : « Il se croira chargé des intérêts de tout bon

« ouvrage A travers les fautes il suivra curieu-

« sèment la trace du talent 5 et, lorsque le talent n'est « encore qu'à demi développé, // louera l espérance. » On ne loue point Vespérauce ^ on loue l'écrivain qui en donne, et l'ellipse me paraît un peu forte ; cependant l'expression semble assez ingénieuse, et elle exprime assez clairement l'idée de l'auteur : ce n'est donc qu'avec une sorte d'hésitation que je la blâme. Ailleurs, page i5 , je trouve au contraire une affectation de simplicité dans cette phrase, où l'orateur veut excuser la sensibilité trop grande d'un auteur : « Et vous qui l'en blâmez , voyez tous les hommes. « quel prix ils attachent au maintien de leurs ipvé- « tentions , etc. )) Foyez tous les hommes, quel prix ils attachent, me paraît une construction assez singulière. Page 9 , il donne celte déCnilion du goût : (c Le bon goût est le raffinement de la raison culli-

BF. LLES-1. ETTRES. l5c)

vée. » Il est évidcni que M. Villemain prend le mot raffinement en bonne part, ce qui est, ce me semble, contre l'usage. Je sais cependant qu'il pourrait s'autoriser de l'exemple de quelques écrivains qui l'ont employé dans le même sens que lui ; mais je lui répondrai, avec Quintilien , que, quoiqu'il semble qu'on ne saurait faillir, en se servant des mots employés par d'exceliens écrivains , il importe pourtant beaucoup de savoir, non-seulement s'ils s'en sont servis, mais s'ils en ont établi l'usage ; Etiamsi potest videri iiil peccare , qui utitur i>erbis quce sunimi auctores tradiderunt, multùm tamen refert non solùm quid dixerint , sed quid persuaserint.

Si M. Villemain a eu quelques torts envers la critique (et j'ai fait remarquer qu'ils étaient aussi légers que possible dans la position où il était) , il les a réparés glorieusement pour elle; il lui a rendu le plus bel hommage qu'il pût lui rendre : il s'est fait critique lui-même. Il confirmera par son exemple l'éloge qu'il n'avait pu se dispenser de lui donner, lors même qu'il ne pouvait pas être entièrement juste envers elle. (( La littérature passa dans les journaux.... Depuis <c cette époque, le ton de la critique s'est élevé, et « par une influence qui s'est conservée jusqu'à nos (( jours , le goût et le style ont paru dans ces compo- (( sitions rapidement écrites , et quelquefois trop « prompteraent oubliées. » El puis , après quelques phrases dont on ne voit pas trop la liaison avec cellesci , mais qui tiennent à son système de compensation et à ses ménagemens avec l'Académie, il continue ainsi : « Si depuis dix ans le goût s'est épuré , si les « saines doctrines sont reconnues , en attendant

iGo MÉLANGES.

« qu'elles soient pratiquées , la critique n'est pas « étrangèreà celte réforme des idées littéraires, long- « temps vagues et fiiusses. » Elle y sera moins étrangère que jamais , aujourd'hui que M. Villemain est dans nos rangs.

Chefs —d œuvre d'éloquence chrétienne , ou Sermons de Bourdaloue , Bossuet, Fénelon , Massil- Lon , sur la vérité de la religion , réunis en corps d'ouvrage.

Quelquefois de graves et importans sujets ont manqué à des hommes véritablement cloquens : bien plus souvent sans doute de grands orateurs Oïit manqué à des causes pleines d'intérêt, d'élévation et de grandeur. Dans le premier cas, toutes les richesses de l'imagination , et du talent sont insuffisantes, pour couvrir l'aridité du fond. L'orateur ne peut dans un sujet frivole développer toutes les ressources de son génie : c'est un athlète plein de vigueur qui , parcourant une carrière trop bornée, est arrêté dans sa course, au moment où sa supériorité allait paraître, et l'emporte à peine sur des rivaux indignes de lutter avec lui. Dans le second cas, au contraire , le faible génie de l'écrivain est écrasé par l'importance de la matière qu'il traite-, il paraît d'autant plus petit, qu'il a osé former une entreprise plus grande et plus disproportionnée avec ses forces : c'est un artiste malhabile, qui emploie des matériaux précieux et brillans , dont l'éclat fait encore plus ressortir les défauts et la grossièreté de son travail.

Mais lorsque des hommes tels que Bossuet , Bour-

dalouc, Fénelon , Massillon , parlent des plus grands inlérêls de l'iiomme, el de ses rapports avec la divinité ; lorsqu'ils établissent la vérité de la religion , la certitude des espérances qu'elle donne , des récompenses qu'elle promet , des cbàlimens dont elle menace; lorsqu'ils célèbrent ses combats, sesbéros, ses triompbes , confondent ses détracteurs et ses ennemis, déplorent ses revers , d'où ils tirent néanmoins de nouvelles preuves de sa vérité, de sa divinité; alors , dis-je , on ne peut se plaindre ni de la faiblesse de la cause, ni de la faiblesse de ceux qui la défendent : jamais de plus grands orateurs n'eurent à traiter un plus important sujet ; jamais l'éloquence n'eut un plus vaste cbamp , une plus ricbe matière et de plus dignes organes.

Il est difficile de parler de ces grands bommes , riionneur éternel de la chaire chrétienne et de l'éloquence française, après tout ce qui en a été dit depuis un siècle que leurs écrits, universellement admirés sont consacrés comme les modèles du genre qu'ils ont illustré, et comme la règle, et pour ainsi dire la loi des orateurs qui suivent la noble carrière qu'ils ont parcourue avec tant de gloire : Peiiè lex oraudi. On les a cent fois jugés , appréciés, et même classés : car nous ne voulons pas seulement savoir quels bommes ont excellé en éloquence, en poésie, dans les lettres, dans les arts; nous voulons savoir encore quels sont ceux qui parmi eux ont le plus excellé; parmi les grands orateurs, les illustres poètes, les célèbres artistes, nous voulons connaître quels furent les plus célèbres, les plus grands, les plus illustres. Nous aimons à comparer : c'est là notre méthode la plus 3. II

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