‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 13 sur 40 · M EL ANGE · texte numérisé non relu

M EL ANGE

familière pour juger, et c'est aussi dans ces comparaisons que nos jugemens se divisent le plus, et se contredisent davantage. Les hauts rangs dans l'empire du talent et les domaines du génie ne se donnent point sans contestation; et, pour ne pas sortir du sujet qui doit nous occuper dans cet article , il n'est point aussi incontestablement décidé , que sem-" hlent le penser certains esprits qui prennent trop facilement leur goût particulier pour un sentiment général , lequel parmi nos orateurs évangéliques a remporté la palme de l'éloquence sacrée.

Sans doute cette palme serait accordée à Bossuet, s'il ne s'agissait que de l'éloquence en général , cl non de l'éloquence appliquée à un genre particulier. Jamais homme ne fut plus véritablement éloquent ^ jamais orateur ne subjugua mieux l'esprit de ses auditeurs ou de ses lecteurs, par la hauteur des pensées, la noblesse des images , la force de l'expression , la magnificence des tableaux. C'est à lui surtout qu'on peut appliquer ce que Quintilien disait de l'orateur romain, « que les dieux semblaient l'avoir accordé à « la terre , afin que l'éloquence fit l'essai de toutes ses « forces en la personne de ce grand homme : Doiio « quodam provideiitiœ genitus , in quo totas vires « suas eloquentia experiretur. » Tel est l'ascendant de son génie , que sa supériorité s'est fait reconnaître même parmi les nations étrangères , même parmi les nations rivales , en général peu disposées à une pareille justice et à de pareils aveux. Hugues Blair, critique et prédicateur anglais , proclame Bossuet nonseulement le plus éloquent des orateurs français , mats peul-êlremême , ajoute-t-il , le plus éloquent

des orateurs modernes. « The most éloquent of ihe « French, perhaps indeed of ail modem orators, « Bossuel, bishopof Meaux. «Mais c'est dans TO/'^ison funèbre, partie à la vérité de l'éloquence sacrée , mais non celle que nous considérons ici ; c'est dans le Discours sur l histoire universelle , où le simple récit, la simple discussion s'élèvent, sans enflure comme sans effort , à toute la majesté du style oratoire, que Bossuel s'est placé à la tête des écrivains éloquens. jNIais au-dessus de tous les orateurs dans ces divers genres d'éloquence, il est certainement audessous de Bourdaloue et de Massillon , dans le genre proprement dit de l'éloquence de la chaire. Cela est même si évident qu'il semble que cela n'ait pas besoin d'être dit : mais il y a des vérités qu'on ne songerait point à dire, si elles n'avaient pas été contestées par des hommes dont l'autorité est imposante, et que de pareils adversaires obligent de répéter et d'établir de nouveau. Il est des paradoxes qu'il faut combattre , non à cause de la vraisemblance et de la séduction qu'ils ont par eux - mêmes, mais à cause de celle qu'ils obtiennent du nom de celui qui les a avancés et qui les protège : tel est celui par lequel le cardinal Maury a prétendu établir la supériorité de Bossuet , dans la chaire chrétienne , sur tous les orateurs qui parmi nous ont illustré cette tribune sacrée. En vain on citera quelques phrases , quelques passages, où se reproduisent dans les sermons de ce grand homme toute la vigueur et toute l'élévation de son génie ; mais ces morceaux trop rares ne peuvent le placer , dans l'éloquence sacrée , ni au-dessus , ni à côté de nos grands orateurs, dont les discours, remarquables

par d'égales beautés , ne sont point gâtés par un style trop inégal, et offrent dans toute leur étendue la même élévation de senlimens , la même noblesse d'expression, la même vigueur de dialectique et de raisonnement. C'est ce qu'on ne saurait dire de Bossuet dans ses sermons : son langage, quelquefois sublime, devient ensuite trop familier, et affecte même en certains endroits une simplicité basse et triviale; il est souvent pénible , ob.cur, diflus; ses raisonnemcns, quelquefois si vigoureux , manquent souvent de clarté, de nerf, de méthode ^ son génie languit et s'éleiut, et presque tous ses discours, dépourvus d'onction, ne soutiennent ni l'intérêt ni l'attention du Iccleui-. Parle-l-il d'un mystère, pour humilier, pour attérer la raison de l'homme, il recherche les expressions qui la choquent le plus, et je ne sais si quelquefois il ne passe pas le but. J'en ai remarqué de bien dures dans son sermon sur le Mystère de la Croix. H y a quelques années , j'entendis les mêmes expressions dans la bouche d'un de nos plus éloqucns orateurs actuels 5 elles m'étonnèrent : j'ignorais alors qu'il eût en sa faveur l'autorité de Bossuet 5 et, quelque grande qu'elle soit , je ne sais si elle suffit , surtout si l'on a égard à la différence des deux auditoires dans deux siècles si différens : l'un plein de ferveur et de foi , l'autre plein de tiédeur et d'incrédulité. L'orateur ne devait-il pas craindre que plusieurs de ses auditeurs ne dissent intérieurement , comme les disciples de J.-C. : Dwus est hic sernto , et paiici simt qui possunteum cuidire?

La méthode prescrite et suivie par Fénelon , de parler d'iibondance, et sans avoir rien écrit 5 cette

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méilioJed iinpioviscr un sermon , qui n'csl praiiciible que pour un génie aussi facile que le sien , ne pouvait, même avec un pareil génie , produire des chefsd'œuvre d'éloquence chrétienne. Deux ou trois serinons, composés par l'archevêque de Cambrai selon les règles ordinaires , et avec tout le soin et le tiavail que Ton doit apporter à ces compositions d'un ordre difficile et élevé, suffisent pour prouver que, si Fénelon eût voulu suivre celte carrière, il se serait placé à côté de nos plus grands orateurs ; mais ils ne suffisent pas pour l'y placer réellement.

Ce n'est donc qu'entre Bourdaloue et Massillon que peut rester indécise la palme de l'éloquence sacrée : ils ont fait, l'un et l'autre, un grand nombre de discours 5 et , dans les bonnes choses , la quantité est une qualité de plus. Ces discours se distinguent par un mérite très-diifércnt , mais éminent de part et d'autre : « Il ne me semble pas moins rare et difficile , « dit La Harpe, de penser et de prouver comme « Bourdaloue, que de plaire et de toucher comme u Massillon. » J'ai été surpris, je l'avoue, de voir dernièrement, dans le Mercure^ un critique, d'un esprit ordinairement très-sage, et d'une littérature saine, traiter Bourdaloue de simple théologien-, lui refuser entièrement la gloire d'orateur, ei le sacrifier sans ménagement à Massillon. Ce n'est pas que, dans mon sentiment particulier, je ne préfère de beaucoup Massillon-, mais, d'abord, je rends plus de justice à Bourdaloue, et puis, je me défie de mon sentiment particulier, lorsque je le trouve peu d'accord avec celui d'un siècle entier. Or, tout le siècle où a vécu Bourdaloue semble l'avoir regardé comme le premier

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orateur de la chaire chrélieuiie, et cette opinion a été partagée par ceux même qui ont pu entendre Massillon. On était loin alors de ne regarder Bourdaloue que comme un théologien : son austère éloquence, cette conviction dont il paraissait pénétré, et qu'il portait dans Tàme de ses auditeurs , son éloignement de toute recherche , de toute alTectalion , de tout ornement étudié , plaisaient , dans ce siècle grave et religieux, même aux esprits les plus délicats: et je suis persuadé que madame de Sévigné , qui restait constante dans ses vieilles admirations pour Corneille, même après avoir entendu Racine, nVût pas été moins fidèle à ses admirations pour Bourdaloue , même apiès avoir entendu Massillon. « Il m'a sou- « vent ôté la respiration, dit-elle, par l'exirême at- « tention avec laquelle on est pendu à la force et à la « justesse de ses discours, et je ne respirais que u quand il lui plaisait de les finir pour eu recom-

« mencer un autre de la même beauté Cela fut

«( porté à la perfection , « dit-elle ailleurs, en parlant d'un sermon du même orateur^ « et certains endroits u furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre « saint Paul. »

Le chancelier D'Aguesseau , dans sesinslructions à son fils, lui recommande de préférence, parmi tous nos orateurs, la lecture de Bourdaloue. « Sans vou- (i loir fair«j, dit-il, de comparaisons odieuses entre a ceux qui ont excellé, chacun dans son genre, le « dernier (Bourdaloue) est peut-être celui qu'on « peut lire avec le plus de fruit , quand on se des- « tine à parler pour prouver et pour convaincre. » P'Aguesseau Xonc cmvâiQ la h cautê des plans gtiic-

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rauT créés par Bourdaloue , l'ordre et la di,stribui.ion qui régnent dans chaque partie de ses discours, la clarté , et, si ton peut parler ainsi, la popularité de son expression ^ simple sans bassesse , et noble sans affectation. Ne sont -ce pas là aussi les qualités nonseulement du dialecticien , du théologien , mais encore de l'écrivain et de l'orateur, et ue peut-on pas dire de celui qui les possède :

JVec Jacundia deserit hune , nec lucidus ordo ?

Le cardinal Maury ne s'exprime pas avec moins de chaleur et de vérité. « Ce qui me plait, ce que j'ad- « mire principalement dans Bourdaloue , dit-il , c'est « qu'il se fait oublier lui-même; c'est que, dans un « genre, souvent livré à la déclamation, il n'exagère « jamais les devoirs du christianisme, ne change point « en préceptes les simples conseils, et que sa morale u peut toujours être réduite en pratique... C'est cette « abondance de génie qui ne laisse rien à imaginer au- « delà do chacun de ses discours , quoiqu'il en ait composé au moins deux, souvent trois ^ quelquefois même quatre, sur la même matière.

C'est de Bourdaloue et de Massillon que l'éditeur des Chefs-d'œuvre d'Eloquence chrétienne a tiré le plus grand nombre des discours qui composent son recueil. Il a choisi ceux qui ont principalement pour objet d'établir la vérité , la divinité de la religion , et de répondre aux doutes et aux objections que peuvent opposer à ses preuves le dérèglement de l'esprit ou la corruption du cœur. On doit donc s'attendre à puiser dans ces discours l'intérêt et la conviction qu'inspirent une grande cause et de grands lalens, une dia-

leclique pressaiile et une éloquence persuasive, appliquées à des objets importans. L'éditeur a fait précéder ces discours des jugemens qu'ont portés, sur nos grands orateurs sacrés, les litléiateurs elles critiques des dix-septième et dix-hniiième siècles. C'est dans celle préface que j'ai pris les passages que j'ai rapportés de Hugues Blair, de madame de Sévigné, de La Harpe et de d'Aguesseau ; car il faut rendre à chacun ce qui lui appartient, et ne pas se donner les airs d'avoir été rechercher au loiu ce qu'on a trouvé sous sa main, et dons le livre même dont ou rend compte.

Oraisons Jluièùres de Bossiiet, Fléchier, et. autres orateurs, avec un discours préliminaire et des notices 5 par M. Dussaull.

AUXICLE PPa;MltR.

Dans un siècle où l'on veut d'abord de beaux livres, et puis de bons livres, s'il est possible, celle belle collection des chefs -d'oeuvre de l'éloquence sacrée s'offre avec tout le luxe de la typographie, toutes les séductions des arts du dessin et de la gravure. Mais à ces embellissemens, qui sont exigés par les esprits frivoles , et qui ne sont point méprisés par les esprits solides, à tous ces brillans accessoires elle joint des avantages plus réels, plus graves, plus solides, plus dignes des sujets austères et sacrés qu'elle renferme, et du génie des grands orateurs dont elle reproduit les travaux et les triomphes. Le littérateur qui la dirige y remplit tout à la fois les fonctions de critique ingéuicux et échiiré, dans des jugemens aussi remar-

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quables par la justesse des pensées et la finesse des aperçus, que par la richesse de l'éloculion et les grâces du slyle ; et celles d'historien élégant et rapide, dans des narrations courtes , mais toutefois sagement proportionnées au sujet , et dans lesquelles une heureuse concision a su réunir les principaux traits de la vie et les qualités distinctives du caractère des personnages qu'il nous fait connaître, et répandre avec art et mesure des réuexions vives et justes, qui ornent ces récits, leur ôlent celle sécheresse trop souvent voisine de la brièveté, et leur donnent beaucoup d'inlérèt et d'agrément.

Fléchier, qui a fait tant et de si beaux éloges, méritait de rencontrer un écrivain qui sût le louer à son tour, et célébrer dignement , et ses talens, et ses vertus. M. Dussault, en proclamant dans ce journal, il y a environ neuf ans, le premier triomphe littéraire de M. Villemain , qui , échappé à peine aux bancs du collège , se plaçait au rang de nos meilleurs écrivains, par son élégant et spirituel Eloge de Montaîgiie , s'élonnaitqueFléchier n'eût point encore obtenu les honneurs de l'éloge académique, et il semble eu faire un juste reproche à l'Académie. Mais Fléchier n'a plus rien à envier à ceux de nos grands hommes qui , plus favorisés, ont été, depuis plus d'un demi-siècle , désignés à tous nos jeunes orateurs , et dont la mémoire a été tour à tour ornée de toutes les fleurs de la rhétorique , et célébrée par tous les mouvemens de l'éloquence , excitée, aiguillonnée par les ]ialmes que l'Académie décerne, par les couronnes qu'elle distribue.

M. Dussault n'a point, à la vérité, songea Icloucrj

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il a mieux aimé l'apprécier en habile critique , en littérateur exercé , et c'est la meilleure manière de louer cet élégant écrivain , ce brillant et harmonieux orateur , ce pieux et digne évêque. Sous le titre simple et modeste de Noùce , il place à la tête des beaux discours deFléchier un excellent morceau de littérature et d'histoire, où il y a sans doute moins de pompe que dans un discours académique destiné à enlever une couronne , mais plus de solidité, moins d'emphase, mais j)lus de justesse, moins de lieux communs , mais plus de vérités littéraires ou morales : et l'on peut s'en rapporter au talent reconnu de M. Dussaull, et à cet art d'écrire qu'il possède si bien, et qu'il a porté si loin , pour être bien persuadé qu'il n'a négligé aucune des parures, aucun desornemens que comporte ce genre de composition , et qui sont avoués par le goùl.

Un de ces ornemens tout à la fois naturel et brillant, c'est un parallèle, pour ainsi dire, obligé entre Bossuet et Fléchier. Leurs contemporains les jugèrent rivaux dans l'éloquence funèbre et sacrée ^ la postérité ne reconnaît plus cette rivalité-, et, parmi tant d'autres titres de grandeur et de gloire , elle accorde encore à Bossuet, dans cette partie, une incontestable supériorité d'éloquence et de génie. Le parallèle de ces deux grands orateurs a été fait cent fois \ mais c'est le propre du talent de rajeunir ces sortes de lieux communs , en substituant à ces vaines oppositions, à ces contrastes puérils, à ces traits vagues et indécis dont ils se composent ordinairement sous la plume d'un rhéteur vulgaire, des aperçus clairs et distincts, des notions réelles et positives,

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et ces traits essentiels et distinctifs qui caractérisent parliculièi'ement deux grands écrivains. Il faut être un littérateur consommé pour distinguer avec précision et définir avec clarté ces nuances délicates par où les talens , les génies, les styles , se rapprochent ou s'éloignent , se ressemblent ou diffèrent. M. Dussault , appelé par la nature de ses travaux à instituer fréquemment ces comparaisons , et à établir ces parallèles entre les divers écrivains qui se sont exercés dans le mémo genre décomposition, m'a paru toujours y exceller 5 et le parallèle de Bossuel et de Fléchier , que je vais placer sous les yeux des lecteurs , suflfirait pour leur donner cette opinion , s'ils ne l'avaient déjà depuis long-temps :

« On pourrait dire qu'il n'y a pas de petits sujets « pour Bossuet , ni de matières stériles pour Flé- « chier 5 l'un agrandit tout par ses vues , Tautre fer- « tilise tout par ses combinaisons. La conception de « l'un est plus haute ^ il place les choses dans un plus « grand ensemble , dans un plus vaste cadre j il les « rattache à des considérations plus élevées , plus « étendues; l'autre circonscrit sa pensée, et la res- « treint dans les bornes d'un plan vulgaire , sans lui « permettre d'aller, par d heureuses excursions, K s'enrichir hors des limites qu'il lui a tracées: sur (( de son art, il semble ne vouloir puiser que dans « cette source qu'il trouve toujours abondante , et (( n'ambitionner d'autres succès que d'en montrer « l'intarissable fécondité. Le style du premier est « plus naturel, plus pittoresque, plus animé, plus « plein , plus rapide et plus profond 5 le style du se- « cond est plus pur, plus régulier, plus soigné, plus

« égal. Bossuel parle souvent un langage qui n'est « qu'à lui ; il dompte et fait llécliirsous sa puissance (( l'idiome national qu'il traite pour ainsi dire eu « esclave; Fléchier ne s'étudie qu'à polir et pcrfec- « lionner la langue commune , qu'il semble avoir « prise sous sa tutelle, et qu'il a dotée de tous les tré- (( sors de l'harmonie périodique. »

Après avoir tomp;iré Fléchier à Bossuel comme orateur, M. Dussault le compare à Fénelon comme évèque , et, ainsi que ses talens oratoires, ses vertus épiscopales sont l'objet d'un intéressant parallèle que termine cette juste réflexion : « On ne rencontre que « de grands noms, que des émulations sublimes dans « ces temps si fertiles en taleus et en vertus. » Toujours M. Dussault est l'apologiste de ce grand siècle que des esprits envieux et des cœurs sans noblesse voudraient ravaler et flétrir. Toujours il en admire les chefs-d'œuvre et les grands hommes, les prospérités et la gloire. Cette admiration éclate à chaque instant dans les notices qu'il a consacrées aux illustres personnages sur le tombeau desquels Bossuel 01 Fléchier ont prodigué les trésors de leur éloquence. Partout aussi il mêle, lorsque l'occasion s'en présente, aux excellens principes littéraires, d'excellentes maximes d'ordre et de politique. C'est ainsi qu'en parlant du président de Lamoignon , il fait cette réflexion , qui aurait tant d'application au temps où nous vivons : « Si, dans les troubles de la Fronde, a il prit un moment parti contre la cour, il se hàla (( de reconnaître que les factieux de tous les temps *< n'invoquent le bien public et l'intérêt général que « pour couvrir, de ces noms pompeux et séduisans ,

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(( leurs prélcntions parliculières et les calculs de leur « ambition. » El dans sa Notice sur Montausier, qui échappa plus entièrement encore à toutes les séductions de la Fronde , « il fut du très-petit nombre de « ceux qui ne s'écartèrent pas un seul moment de « leur devoir. . . Il ne vit le bien que dans les intérêts (( du trône et dans la défense de la cause royale 5 il « servit avec toute Tardeur de son caractère cette « cause sainte, hors de laquelle , dans les Etats mo- « narchiques, il ne peut y avoir que confusion et a désordre, prétentions impies, et sacrilège anar- « chique, m

Je reviens à la Notice sur Fléchier. D'Alembert a fait reloge de ce grand orateur ; Thomas lui a consacré un paragraphe assez étendu dans son Essai sur les Eloges , et La Harpe en a parlé avec prolixité dans son Cours de littérature. Le discours de d'Alembert, quoiqu'un des meilleurs qu'il ait composés, est trop peu littéraire 5 il est gâté par ces traits frcquens d'une philosophie haineuse , chagrine, qu'il répand dans tous ses éloges : le morceau de Thomas a de l'éclat; toutefois il est très-inférieur à celui que dans les pages précédentes il a consacré à Bossuet ; il reproche l'anlilhèse à Fléchier, et dans cet endroit même il prodigue l'antithèse. Les réflexions de La Harpe sont justes, mais trop froides et trop didactiques. M. Dussault joint plus de chaleur , de mouvement et d'élégance à un égal sentiment des beautés et des défauts de l'écrivain qu'il juge. On voit qu'il le connaît et l'apprécie parfaitement ; on voit même, et par cette Notice et par plusieurs articles sur le même orateur, que j'ai retrouvés avec plaisir dans ses annales lit-

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téraires , qu'il Ta long-temps étudié comme maître et comme modèle dans les points où il excelle, et qu'il a appris à cette école et à celle de nos grands écrivains, les secrets de ce style nombreux, périodique et harmonieux, qui firent la réputation de Fléchier.

Art. II.

Contemporain de Bossuet et de Fléchier, plus jeune même que le plus jeune d'entre eux, Mascaron , par ses compositions presque toutes surannées, paraît les avoir précédés d'un demi^siècle. Né, comme Bossuet et Fléchier, lorsque la langue n'était point encore épurée et fixée par de grands écrivains , lorsque le goût n'était point encore formé par de bons modèles, il ne devança point, il ne hâta point comme eux, il ne suivit même que très-lard, et à la fin de sa carrière oratoire , les progrès de la langue et du goût , si rapides à cette époque. Mascaron, dans presque tous ses discours, semble être un écrivain du temps de Louis XIII, ou même de Henri IV. « Les orne- « mens de son style, dit M. Dussault, les parures de K son éloquence sont d'un choix qui non-seulement « le rabaisse au-dessous d'eux ( Bossuet et Fléchier), « mais paraît le reculer assez loin du moment où ils « écrivirent', c'est, continue-t-il avec beaucoup de « grâce et de finesse, un costume suranné qui le « vieillit, et qui semble ajouter à son âge tout ce « qu'il ôte à son mérite. »

Telle est sans doute l'origine de l'erreur de ceux qui, ayant une légère connaissance des productions littéraires, n'y joignent point celle de l'histoire lit-

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léiaire et de ses époques. Us regardent Mascaron comme Taîné de Bossuet, comme on pense communément, et non moins faussement, que Rolrou est né avant Corneille, et que T^enceslas a précédé le Cid. Mais ce qui étonne, c'est que Thomas, si instruit de toutes les parties de notre littérature , ait partagé celle erreur, ou autorisé du moins à penser qu'il la partageait, en disant que Mascaron amionça Bossuet, comme Rotron avait annoncé Corneille. M. Dussault fait justice et de celte espèce d'anachronisme, et de ces rapprochemens forcés, aussi dénués de justesse que de convenance, qu'on a prétendu faire entre nos premiers orateurs sacrés et nos premiers poètes dramatiques. On ne s'est pas contenté, en effet, de ces rapports de date et de chronologie; on a voulu en trouver dans leur génie, leur talent, leur manière , et remarquer de prétendues analogies dans le caractère des productions si diverses et si opposées de Bossuet et de Corneille , de Fléchier et de Racine, et ce qui est plus bizarre encore , s'il est possible , de Mascaron et de Crébillon. \\ nous manque un Voltaire de la chaire 5 il faut espérer que quelque ingénieux littérateur le découvrira, et que le parallèle entre nos orateurs sacrés et nos grands poètes dramatiques ne demeurera pas incomplet.

A ce rapprochement près, qui veut être piquant, et qui n'est que bizarre, le jugement de Thomas sur Mascaron , quoique moins étendu , moins nourri de pensées ingénieuses et de vues littéraires que celui de M. Dussault, sur le même orateur, e^t cependant fort juste, et ne manque ni de solidité, ni d'agré-

ment, ni tle goûî. Thomas reproche avec raison à Mascaron ses comparaisons , ses contrastes trop souvent répétés , et de soleil levant et de soleil couchant, de tempêtes et de torrens , d'ombres et de jrijons, de nuages et à'éclairs , d'aigles el d'aiglons, et tous les lieux communs d'une éloquence déclamatoire, qui apostrophe lanlôt le grand prince, tantôt la grande princesse, tantôt Vêpée Jlamhojante du Seigneur. — Ce reproche est juste ; mais je ne sais si Thomas avait bien le droit de le faire; je ne sais si ces ornemens surannés de Mascaron sont d'un plus mauvais goût que les ornemens prodigués par Thomas dans ses éloges; si des comparaisons, tirées des grands phénomènes ou des objets frappans de la nature, sont plus condamnables que celles qu'il puise avec si peu de sobriété dans îa mécanique et les autres sciences physiques et maihémaliques ; si les tempêtes, les torrens, les éclairs, les nuages, et même les aigles et les aiglons, ne valent pas les masses , les calculs, les chocs, les résultats , les points , les centres, les ressorts , les résistances , les réactions ; si les lieux communs, tirés de quelques idées mystiques, ou de quelques expressions figurées de l'Ecriture- Sainte, sont plus réprouvés par le goût que les abstractions métaphysiques que Thomas trouve dans le monde physique , dans le monde moral, dans le monde intellectuel; enfin, s'il ne vaut pas à peu près autant faire une apostrophe à l'épée tlamboyante, qu'aux cendres rpd frissonnent, etc.

M. Villemain, dans un discours sur l'oraison funèbre, où les arrêts du goût dont il est un si habile interprète sont exprimés avec cet éclat de style

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qu'on remarque dans ses écriis, ce lour heureux et précis qui lui est propre , et ce rare bonheur d'expressions qui ne l'abandonne jamais^ comparant l'eloge de Turenne par Ptiascaion avec celui de Fléchier, dit avec beaucoup d'esprit : « L'ouvrage de « Fléchier est le chef-d'oeuvre d'un art qui s'élève u quelqu<;fois jusqu'au génie; celui de Mascaron « semble lébauche brillante du génie, souvent égaré « par un fanx goût. » Touteiois, ce jugement me parait un peu sévère: le discours de Mascaron est mieux qu'une ébauche , môme qu'une ébauche hiillantc ; el si JM. Villemain , après avoir fait une heureuse anliihèse de pensées, ne dédaignait pas la petite aniitiièsc de mots qui se trouve dans les deux adverbes souvent et quelquefois , je crois qu'il aurait fallu les déplacer, et dire que, dans le discours de Fléchier, l'art s'élevait 50/<t'C7/tjusqu'augénie5 elque,danscelui de IMascaron, le génie était quelquefois égaré par le mauvais goût. Si les écarts du goût y eussent été fréquens , ce discours eût été moins admiré par une cour si polie et un siècle si délicat : madame de Sévigné, dont, malgré quelques préventions et quelques erreurs, l'instinct était un goût si admirable, l'eût célébré avec moins d'enthousiasme. C'estune action pour Vimniortalitc , dit-elle de cette oraison funèbre. Ailleurs elle s'expiime avec plus d'étendue et non moins de vivacité : « On ne parle que de celte admirable Orai- « son funèbre ; il n'y a qu'un cri d'admiration pour celte action. » Elle désire vivement de la voir imprimer-, etquandelle a cette salisfaclion, son enthousiasme semble s'accroître encore, « Il me semble n'avoir « rien vu de si beau que celle pièce d'éloquence... 3. 12

« J'en suis charmée-, et, si les critiques ne restiment (( plus depuis qu'elle est imprimée, je rends grâces (c axix dieux de ri être pas Romaine. »

Dans la même lettre, elle s'étonne que Fléchier veuille s'exercer sur un sujet déjà si supérieurement traité, et qu'il espère égaler ou même surpasser l'orateur qui l'a devancé : Je Ten défie , dit-elle avec chaleur. Enfin elle apprend que cette tentative audacieuse a eu lieu \ elle s'en indigne presque : « Est-il « possible, s'écrie-t-elle , qu'il (Fléchier) puisse « contester avec M. de Tulle ? Je dirais là-dessus un « vers du Tasse, si je m'en souvenais. » ]V:iais cette Oraison funèbre lui parvient-, et alors, avec un goût exquis , et une bonne foi peut-être plus rare encore que le goût, elle en demande mille et mille pardons à M. de Tulle; mais elle avoue qu'il est vaincu. On sent bien que M. Dussault n'a point oublié d'orner sa Notice sur Mascaron de tous ces traits vifs, charmans, passionnés, et cependant définitivement justes de madame de Sévigné. C'est là que je les ai pris sans façon comme sans mérite. J'ai même été forcé de les gâter en les abrégeant.

Mais mes abrégés sont encore tellement longs, qu'il ne leur restera plus assez d'espace pour parler, avec une étendue raisonnable et une justice même incomplète, des autres excellentes Notices que M. Dussault a renfermées dans le troisième volume. S'il est permis de choisir entre des morceaux de biographie et de littérature, aussi remarquables par la justesse des pensées, et quelquefois la nouveauté des aperçus , dans des sujets si rebattus, que par les qualités d'un style toujours pur, toujours noble, toujours

BF; L I. F.S- I. EïTK ES. I^()

élégant, je donnerais la préférence à la Notice sur i Boiirdaloue. M. Dussault est loin de partager l'injustice de certains littérateurs qui , trop sensibles aux grâces de l'élocution et aux ornemens delà pensée , et plaçant l'éloquence dans les agrémens et l'harmonie du style , ne font pas assez de cas de la puissance de raisonnement, de la pressante dialectique, de la fécondité d'invention, de la beauté des plans généraux, de l'ordre et de la distribution des parties qui distinguent les discours de Bourdaloue , et dédaignent cette mâle éloculion et cette austère éloquence dont il revêt plus qu'il ne pare les graves leçons qu'il donne, et les grandes vérités qu'il annonce aux peuples et aux rois. Ils le sacrifient sans balancer à Massillon. M. Dussault compare et admire ces deux grands orateurs. Il me semble , en effet, qu'on peut appliquer à Bourdaloue et à Massillon, ce que Quintilien disait de Démostbènes et de Cicéron , avec lesquels ils ont plus d'un rapport. Il peut se faire , dit ce célèbre rhéteur, que deux orateurs, quoique très-di[]érens , soient néanmoins également parfaits, en sorte qu'il serait difficile de décider auquel des deux on aimerait mieux ressembler : 7// his oratorihus animadverlendwn est posse esse siimmos oui

sunt dissimiles Ita dissiniiles eraiit inter se ^ sta-

tucre ut non passes utriiis te malles similiorem.

La question de supériorité et de prééminence serait jugée entre ces deux orateurs, si l'on prenait pour arbitre et pour juge l'un d'eux , et si l'on pouvait regarder, comme une décision et un jugement, un mot échappé tout à la fois à la juste admiration et à la modestie de Bourdaloue. Massillon, déjà célèbre, ac-

I bO ?iî !. L A N G K s . ^

croissait encore celte célébrité par un Carême qu'il prêchait à Notre-Dame, où une foule immense l'admirait avec une sorte d'enthousiasme, a Bourdaloue, dit M. Dussault , dans la Notice de Massillon , Bourdaloue, dans la soixante- septième année de son âge, et déjà couvert de cheveux blancs, voulut l'entendre. En sortant, ce patriarche de la chaire dit, avec un accent profond à ceux qui l'environnaient et interrogeaient son autorité : Oppoj'tet illuni crescere, me autein miiiui. C'est une chose merveilleuse, continue M. Dussault, que la candeur, la naïveté avec laquelle les génies supérieurs de cette illustre époque se rendaient justice les uns aux autres. Rossuet, en parlant de Bourdaloue, disait : Il est noire maître en tout. Fénelon , déplorant la mort de Fléchier , s'écriait : A^ous aidons perdu notre m.ahre. Bourdaloue, à l'aspect de Massillon qui s'élève, s'applique les paroles du précurseur sur le Christ : « Il faut que celui-là croisse, et que je diminue. La réputation du jeune prédicateur s'accrut en elfet chaque jour^ mais elle ne répandit jamais aucun nuage sur la gloire de Bourdaloue. Ce dernier ne descendit pas du haut degré d'honneur où il était monté par tant d'années de travaux , et par tant de chefsd'œuvre. 11 avait éclipsé dans le sermon tous ses devanciers; il ne fut pas effacé par son successeur ; celui-ci marcha par une route difl'érente à l'immortalité : il n'a ni surpassé, ni même égalé Bourdaloue dans les qualités où ce réformateur de « la prédication excelle ; il les a balancées par d'ad- « mirables compensations. » Ici , l'ingénieux bi,o-

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graphe, le littérateur plein de goût, indique ces compensations , et trace entre Bourdaloue et Massillon un parallèle assez étendu , genre de composition très-brillant et parfaitement accommodé aux brillantes qualités qui distinguent le style de M. Dussault.

Ces deux orateurs si grands, mais si divers , ont cependant une assez triste ressemblance : ils sont tous les deux médiocres dans l'oraison funèbre. Ou sent toutefois ce qu'il faut entendre par la médiocrité de Massillon et de Bourdaloue. Ce n'est que par comparaison avec les chefs-d'œuvre de Bossuet et de Fléchier, et surtout avec leurs propres chefs-d'œuvre dans un autre genre, qu'on peut juger avec cette rigueur leurs oraisons funèbres. M. Dussault recherche les causes de cette extrême inégalité de ces deux grands orateurs, dans deux genres qui paraissent avoir tant de ressemblance et d'affijiilé^ il la trouve dans la nature même du génie qui , dit-il avec autant de justesse que d'énergie, a est, s'il est per- « mis de s'exprimer ainsi , captif dans la sphère par- « ticulière où l'a circonscrit la nature 5 plus il est « vigoureux et prononcé, moins il peut en sortir... « Malheur à ceux qui , sans se compiomeltre en « rien, peuvent essayer de tout! Le ciel ne les a « point marqués du sceau de la supériorité. » De cette considération générale, et de cette cause pour ainsi dire à priori, M. Dussault passe à des réflexions particulières sur les deux genres de l'éloquence sacrée:^ et, les analysant avec une merveilleuse sagacité , ilprouveque, malgré leur apparente conformité, ils onl de grandes différences dans leur but , dans leuc

I «^ '». M É JL A IN (i K s .

marche , dans les moyens qu'ils doivent employer, dans les ornemensqui leur sont propres. Il y trouve des oppositions , des contrastes ; il prononce même une sorte de divorce entre eux, expression qui m'a paru trop forte, et que je m'empresse de reprendre dans un écrivain , où il me serait dillicile d'en trouver une autre à reprendre 5 et dont le style, parmi tant d'autres excellentes qualités, se dislingue par l'heureux choix et l'exacte propriété des termes. Cette comparaison entre l'oraison funèbre et le sermon, dans laquelle est si bien fixé le point où les deux genres se touchent, se séparent et s'éloignent, m'a paru un morceau tout - à - fait neuf dans noire littérature. Frappé du mérite de cette petite digression , si bien appropriée au sujet, j'avais d'abord résolu de la placer sous les yeux du lecteur j mais son étendue, quoique resserrée dans les justes bornes du cadre où elle est placée, ne me le permet pas, et je ne peux me résoudre à détruire l'heureux enchaînement des idées, en la morcelant.

Il m'est pareillement impossible déparier des autres Notices renfermées dans ce troisième volume. Je ne dirai qu'un mot des bous sentimens qui y dominent. M. Dussault n'est pas moins le défenseur des bonnes doctrines sociales, que des bonnes doctrines littéraires. C'est ainsi que, dans l'éloge du chancelier Séguier, il s'élève avec force contre les niveleurs qui, en voulant détruire toute la gloire des races antiques, détruisent toute émulation de l'honneur et des vertus héréditaires : c'est ainsi que, dans la Notice de Bourdaioue et du père La Rue, il célèbre, même avec une sorte de chaleur qui naît de la conviction ,

BE LLES- LETTRES. l83

les services reiidus, par la société à laquelle appartenaient ces deux orateurs, et qu'ils honoraient par leurs talens et leurs vertus , à la jeunesse , à l'éducation, aux sciences, à la religion, à la monarchie. Ces services sont incontestables, et M. Dussault les constate avec sincérité et bonne foi, sans entrer dans la discussion des violens reproches , que de nombreux et ardeus ennemis adressent à cette société célèbre. C'est ainsi que , dans la Notice sur Massillon , il venge ce grand orateur et ce pieux évêque des éloges de son sec et malin panégyriste d'Alembert, et rend justement suspectes les suppositions pertîdes et les insinuations malignes non-seulement de cet académicien, mais des écrivains de sa secte. En rendant compte des deux preoiiers volumes de ce Recueil , jai parlé de la beauté de cette édition , du luxe même de la typographie et des gravures. Je sais qu'entre un bon livre et un beau livre, la plupart des amateurs qui veulent avoir une bibliothèque comme un autre meuble^ se déterminent pour le beau ^ mais, puisqu'ici le bon est le camarade du beau, il me semble qu'ils ne peuvent pas balancer.

Jugement philosophique surJ.-J. Rousseau et sur Voltaire ; par M. Azaïs.

On disputait, depuis des siècle.- , sur les lois qui régissent le monde physique et moral: M. Azaïs est venu, et nous a offert son Sjstème universel, qui tranche tout, définit tout, explique tout. On disputait, depuis un demi-siècle, sur J.-J. Rousseau et Voltaire, qui toutefois sont bien plutôt le prétexte

que le véritable but de la querelle; et voilà- encore M. Azaïs, arbitre non moins universel que son système, qui vient, par son Jugement philosophique. , terminer la discussion, et nous dire philosophiquement ^ ce?'\.k-d\re, au juste, ce qu'il faut penser de ces deux hommes célèbres. On ne conçoit pas comment on dispute encore, lorsqu'on a des régulateurs aussi infaillibles que M. Azaïs, et des règles aussi sûres que ses systèmes et ses jugemeji s : c'est un moyen si simple d'être tous d'accord! Vraisemblablement nous prendrons un jour ce moyen; et, si quelqu'un en doute , ce n'est certainement pas M. Azaïs. Enfin, dit-il, le terme est Tenu; la philosophie touche à son terme , et la révolution touche à sonterme (je l'aimerais encore mieux terminée, comme je l'avais espéré); telles sont ses phrases favorites, et je l'ai déjà vu assigner je ne sais combien de termes. Mais, si le terme est venu pour lui de proclamer toutes les vérités universelles et particulières, le terme n'est pas encore venu pour les autres de l'écouter. Son Système unii'ersel a été accueilli avec une indifférence universelle. Quelques savans, moins polis, ne se sont pas même contentés de cette indifférence : ils y ont joint le plus superbe dédain. Heureusement M. Azaïs prétend que cela no prouve rien, et il est h\en convaincu que cette indifférence se changera en enthousiasme, et ce mépris en admiration ; mais enfin, je le répète, il devi^iil être convaincu aussi que le terme de cette admiration et de cet enthousiasme n'est pas encore venu.

En attendant, il nous propose son jugement sur Voltaire et sur Rousseau, et je crois en vérité qu'il

BELLKS-LETTn !• s. l85

a en tort ; il aurait mieux fait de s'en tenir à son expansion, à sa rayonnance stellaire jh sa loi unique 5 e'est un grand avantage pour certains esprits de se jeter diin« des routes où personne ne veut les suivre , de forger des svsièmes bizarres , et d'être à peu près inintelligibles-, il y a toujours une ressource pour leur amour-propre 5 on ne lésa point lus, on neles a point entendus ; on les juge sans les comprendre \ c'est toujours la faute de ceux qui n'applaudissent pas , qui n'admirent pas ; c'est à leur esprit peu élenchi qu'il faut s'en prendre. Cette dernière explication est surtout fort à l'usage de M. Azaïs , et on peut être sur d'avance que tous ses critiques ont l'esprit fort peu étendu ; mais , sur des matières aussi claires que celles qu'il traite aujourd'hui , il n'y a pas moyen d'accuser notre intelligence ; et je crains que M. Azaïs n'éprouve qu'il ne gagne rien à être bien entendu.

11 semble du moins que, dans une discussion pareille, dont la mauvaise foi est parvenue à faire une question de parti , on ne puisse pas manquer d'être applaudi d'un côté, si l'on est sifflé de l'autre; et par exemple, quand on a vu M. Azaïs publier un Jugement sur Rousseau et Voltaire, on n'a point douté qu'il ne fût un auxiliaire de plus dans les rangs des partisans fanatiques de ces deux grands écrivains ; un ennemi de plus de ceux qu'on appelle fort injustement les détracteurs de leurs lalens et de leur génie. Telle a été, en effet, son intention; mais telle « été en même temps son adresse, que to:ii le monde doit être contre lui , et les prétendes détracteurs de Voltaire et de Rousseau, et leurs paiiisaus outrés ,

mais ceux-ci , ce me semble, plus encore que les autres ^ et, pour mon compte, je crois que je serai obligé de prendre la défense de Voltaire contre M. i^zaïs.

Je crois en effet que , si Voltaire, revenant au monde , lisait le Jugement philosophique ^ par lequel on prétend le défendre contre ses détracteurs, il serait bien mécontent de son défenseur, de son apologiste. Avec quelle verve de gaîté et de plaisanterie il bafouerait ces jugemeiis et ces systèmes ! Quels torrens de bile il verserait sur leur auteur! 11 ne se moquerait pas moins du philosophe qui explique tout par une seule règle dans le monde physique et moral , et qni assujettit à une loi unique la chute d'une pierre et la chute d'uji empire, le mouvement des corps et les opérations du génie, l'instinct du plus vil insecte et le sublime dévouement d'une àme élevée; il ne s'en moquerait pas moins, dis-je , qu'il ne s'est moqué d'un autre philosophe, très-supérieur, au reste, à l'autenr du Système universel, qui voulait faire un trou jusqu'au centre de la terre pour y surprendre le secret de la nature, et disséquer les Patagons pour connaître la nature de l'âme -, et, sous son pinceau léger et satirique, le docteur Azais ne deviendrait pas moins ridicule que le docteur ^kakia.

Qu'on se représente, en effet, la colère du seigneur de Ferney, s'empressant de faire venir de Paris dans son château celte brochure qu'il doit supposer lui être favorable , en voyant que l'auteur lui refuse, tout net et sans façon , du génie ! Quels bonds aurait faits le vieillard irritable, en lisant cette phrase : Voltaire n'eut pas de génie! Tel est cependant l'arrêt de

C ELLKS-L ETT K i;S. l8j

]M. Azaïs. Assurément nous, qu'on aiïecle de regarder comme les détracteurs de Voltaire, nous ne le traitons pas aussi mal , et nous ne croyons point qu'il lut un homme sans génie. Seulement nous prétendons (ju'il a fait un très -mauvais usage du très-beau génie que la nature lui avait départi ; et c'est là ce que ne nous pardonnent point ceux qui ne l'aiment et ne l'admirent qu'à cause précisément de ce dangereux, de ce coupable, et quelquefois honteux usage qu'il a fait des facultés éminentes de son esprit 5 mais, n'osant point encore avouer que c'est par ce qu'il a de licencieux et d'impie que Voltaire leur plaît, ils feignent de ne pas nous entendre, et nous attaquent sur ce que nous n'avons point dit, sur ce que nous ne pensons pas, sur ce qui n'est pas le véritable état de la question. Dernièrement encore je lisais , dans un journal , qu'à la vérité on ne lit guère , qu'un professeur de je ne sais quelle Université d'Allemagne, sans aucun égard , disait le journaliste plaisant, pour les déclamations du Journal des Débats , avait annoncé qu'il prendrait pour sujet de son Cours dliistoire le Siècle de Louis KIV ^ de Voltaire. Voilà un journaliste qui doit être bien content de la bonne foi qu'il met dans celle réflexion ! Il me semble qu'il faut bien compter sur la distraction ou sur les passions de ses lecteurs , pour leur dire de pareilles choses ! Je ne puis m'empêcher de relever ici un autre genre d'attaque très-familier à nos adversaires. Ils prétendent nous accabler par la prodigieuse et immense supériorité de Voltaire ; et , nous comparant à lui, ils nous appellent des pygmécs qui s'attaquent à un géant, des Thersites qui insultent Achille, etc.

jJ^8 MÉL A.^GES.

Les comparaisous et les injures ne leur manquent point ; mais nous leur demanderons d'abord si tous les savans et les philosophes qui ont combattu les Tourbillons de Descaries, par exemple, les Monades et riiarmonie préétablie de Leibniiz , étaient d'aussi beaux génies que ces deux grands hommes ^ et s'il n'est pas permis de faire, pour la défense de la morale et de la religion, ce qui a été fait avec succès pour les progrès des sciences physiques et métaphysiques : nous leur dirons ensuite que ce n'est point ici à Voltaire que nous avoas affaire, c'est à eux j c'est donc à eux qu'il fi\ut nous comparer : peut-être alors serons - nous moins elfrayés de la supériorité de nos adversaires, quand même ils mettraient avec eux, dans l'aulie côté de la balance, la nouvelle brochure de M. Azaïs; et c'est par cette heureuse transition que je reviens à lui.

Je m'arrêterai peu siw" la première partie de sa brochure. Il appelle cela un jugement philosophique sur Rousseau : mais assurément il n'y a là ni bonne philosophie, ni jugement équitable. Ce morceau se compose de deux parties : ce sont d'abord des idées générales, car M. Azaïs prend toujours les choses de fort haut , et ensuite des idées particulières et personnelles à Rousseau. H y a beaucoup de vague dans les idées générales , beaucoup de roman dans les idées particulières : ce sont des suppositions très-gratuites, sans aucun fondement 5 et qui n'ont d'autre garantquerimaginationdeM. Azaïs. Tout homme qui aurait un peu médité ce sujet, et qui voudrait le traiter avec impartialité, louerait autant Rousseau ([u'il est loué dans celle brochure.

li \: T. I. n S - L i. r y K i: s. l S(j

mais le louerait mieux; il le bliisuciail peul-èire moins , mais avec plus de justesse, et serait surtout plus clair. Si Rousseau a été quelquefois plus maltraité qu'il ne l'est dans ce jugement prétendu philosophique, ce n'est point par ceux que M. Azaïs regarde comme les ennemis de la philosophie; c'est , au contraire , par les plus ardens sectateurs de cette philosophie qui lui est si chère ; c'est par Diderot , d'Alembert, Marmonlel , et surtout par Voltaire, qui a écrit en vers et en prose, contre le citoyen de (ienève , des choses odieuses , et dignes d'être punies par les lois; ce qui suffirait pour prouver à ses fanatiques admirateurs que tout n'est pas admirable dans ses ouvrages. Tout ce Jugement , médiocrement pensé, est médiocrement écrit ; et, sans m'exagérer le mérite de M. Azaïs, j'attendais véritablement mieux de lui. A un style froid, sans verve et sans éclat, se joignent quelquefois des expressions bizarres et néologiques; il parle de Vaiitagonisinr. révolutionnaire; il fait du mot antagonisle un adjectif; des dispositions a/i/rt^o/z/^ie.?; on dit, à la vérité, des muscles antagonistes ; mais ce n'est que dans un traité d'analomie qu'il est permis de parler ainsi.

Le morceau sur Voltaire est beaucoup plus court, et c'est le seul avantage qn'il ait sur celui dont Rousseau est l'objet. Il n'est, au reste, ni mieux écrit , ni plus piquant, ni plus judicieux. INous savons déjà que Voltaire n'a point de génie : ainsi l'a décidé l'auteur du Système ujià'ersel. Ailleurs, il veut nous donner une idée des deux grands écrivains qu'il juge, par deux de leurs ouvrages, où il prétend qu'ils se sont représentés avec toutes leurs qualités bonnes et

iqO ^1 1^. I, A >GFS.

mauvaises; et voici comment il s'exprime : « Si jo u voulais caractériser J.-J. Rousseau par un de ses « ouvrages, je choisirais VHêloïse : là se trouvent « tous les mouveraens de l'àme, portés à l'extrême ; « c'est le faux, l'invraisemblable, le déréglé, l'im- « possible par excès d'énergie et de sensibilité. » Et M. Azaïs nous appelle les détracteurs de la philosophie et des philosophes ! Voyons aciuelleraent Voltaire. « Si je voulais montrer par un des ouvrages de « Voltaire combien il avait de talent et de défauts , « d'esprit et de faiblesse , je choisirais son discouis u de réception à l'Académie-Francaise. La première

<c partie en est admirable la fin de ce discours

« est misérable. » M. Azaïs a beau se targuer de sa philosophie , il peut être sûr qu'il serait confondu , si Voltaire vivait , avec les Desfontaines, les Fréron , les Nonnolte et les Patouillet.

Voltaire, dit encore M. Azaïs, \onn\t par intérêt , et avilissait ainsi l'esprit et la louange. Rousseau , au contraire , par humeur ou par orgueil, pouvait refuser à un homme des louanges qui lui étaient dues, ou même lui adresser des reproches injustes; mais aussi , par enthousiasme on facilité de caractère , il accordait à d'autres personnes plus qu'il ne leur était dû, et M. Azaïs appelle cela des compensations : ces erreurs se compensaient, dit-il. J'avais cru jusqu'ici qu'on compensait un mal par un bien 5 mais M. Azaïs compense un mal par un autre mal, une erreur par une autre erreur : il est plus fort que moi sur la doctrine des compensations. J'avoue cependant que j'ai quelque peine à me rendre et à adopter ce singulier genre de compensation.

Mais voici qui est bien plus singulier encore ! M. Azaïs prélend, page 5 , qu'au commencemcnldu dix-huilième siècle tout était à refaire: « toutes les V idées politiques, morales , toute la littérature, pas- « saient des ténèbres à la lumière. » Ainsi , M. Azaïs croit que la littérature du dix - septième siècle était nulle et dans tine nuit profonde; il croit sans doute que, lorsqu'on aura adopté le Système universel , on parviendra à faire un ^/t /^oeY/^«e beaucoup meilleur que celui de Boileau, des tragédies très-supérieures à Cinna et à Athalie , des comédies fort audessus du Misanthrope et des Femmes savantes ; et on ne manquera pas de décerner à l'auteur d'un si beau système tous les honneurs qui lui sont dus : il ne doute pas qu'un plus grand orateur que Bossuet ne prononce sur sa tombe une oraison funèbie plus éloquente que toutes celles qui firent, dans le siècle de ténèbres , la réputation de l'évèque de Meaux ; je lui en fais d'avance mon compliment.

Œuvres complètes du chancelier d^Aguesseau, nouvelle édition, augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire; par M. Pardessus.

Parmi les entreprises considérables et utiles qu'a formées depuis quelque temps, et en assez grand nombre, celte partie de la librairie qui ne veut pas vivre de brochures et de pamphlets , qui juge plus convenable et plus digne d'un honorable commerce d'éclairer les esprits par de solides et vertueux écrits, que de les corrompre ou de les aigrir par de misérables libelles, et

K.)** MÉL A N GKS.

<|ui pense encore assez bien de lions pour croire que nous nous dégoûterons de ceux-ci , et que nous reviendrons à ceux-ltà, il faut distinguer la réimpression des OEuvres complètes du chancelier fV^giicsseuii. Ces œuvres sont un peu volumineuses, sans doute, mais elles sont très-variées ; elles offrent une collection intéressante dYloquens plaidoyers, de discours instructifs sur Uîie ioule de sujets, et d'ouvrages divers où se reproduisent les nobles leçons d'un magistrat, et d'un des plus illustres cbefs dont s'iiotiore la magistrature française; la sagesse et la prévoyance d'un législateur 5 les vues profondes d'un homme d'Etat -, les touchantes instructions d'un père de famille; les pensées et les méditations d'un homme religieux, dont la piété était aussi sincère qu'éclairée-, les connaissances étendues d'un savant , et les talens variés d'un litléraleur habile qui sut concilier tant d'occupations graves et de fonctions importantes, avec l'élude des sciences et des langues, et le goût pour les belles-lettres et les arts de l'imagination.

Dans nn Discours prêliininaire , Irès-étendu , le nouvel éditeur, M. Pardessus, apprécie, avec beaucoup de méthode, de clarté et de goût, les divers travaux du chancelier d'Aguesseau, et leur utilité; ses divers ouvrages et leur mérite. Un des plus grands services que rendit à la patrie cet homme illustre, c'est l'amélioration de quelques-unes de nos lois , la réforme de quelques autres , l'unité qu'il tenta de ramener dans notre code et notre jurisprudence. Sans doute ces changemens s'opérèrent avec lenteur, avec réserve , avec circonspection ; ils ne furent que suc-

BKLL ES-LETTRE s. in!>

cessifs, partiels, iucomplots : des esprits plus lii^oureux que justes n'out pas manqué d'en faire le reproche à d'Aguesseau. Saint-Simon, à qui les vertus, les talens et le génie du chancelier arraclient un des éloges les plus niagnilîques qu'on lise dans ses Mémoires, où, comme on sait, il ne se propose guère de louer, Saint-Simon ne manque pas cette occasion de faire ces restrictions qui accompagnent toujours ses éloges, et de satisfaire ainsi son humeur chagrine et caustique; il reproche à d'Aguesseau sa lenteur, son indécision, sa circonspection, sa trop grande déférence au corps de la magistrature; le marquis d'Argenson lui fait à peu près les mêmes reproches dans les Loisirs cTun homme d'Etat.

M. Pardessus oppose à ces inculpations inconsidt'rées, ou du moins fort légèrement hasardées, des vues sages et générales qui renferment l'apologie du chancelier. « Lne grande révolution, dit -il, <( ■pou\a\l seule cortimaiider, ^]u\.àl que persuader, « le passage prompt et général d'une législation à (( une autre: d'Aguesseau croyait sagement que son « prince n'en avait eu ni le droit, ni le pouvoir. « Les véritables hommes d'Etat ne projettent des « réformes qu'en silence, et ne font leurs essais « qu'avec réserve. Il eût craint d'affaiblir ou de dé- « truire par des mesures violentes les liens communs « de l'autorité et de l'obéissance. De son temps, on « n'était pas encore arrivé à rechercher une révo- « lulion , comme on va au devant d'une découverte « heureuse pour l'humanité-, à recevoir les idées « subversives de l'ordre existant, et même de (( tout ordre social , avec autant d'ardeur et de 3. i3

ig4 MitLANGK?,

« légèreté, quon adopte des modes nouvelles. » La même sîïgesse se montre dans les réflexions de M. Pardessus, à l'occasion des réglemens sur le clergé el les biens ecclésiasliques, réglemens où éclatèrent également et l'amour de d'Aguesseau pour la justice et la religion , el sa prévoyance comme homme d'État. « L'édit de 1749? dit M. Parde.-sus, « posa des limites, avouées à la fois par la piété « éclairée et la sage politique : en deçà, il y avait « abus el danger pour l'Etat ; le douzième siècle en « avait offert de nombreux exemples 5 au delà, il y ({ aurait eu injustice et spoliation : le dix-huitième « siècle en a été le témoin, et la propriété, ébranlée « dans ses fondemens, a menacé la société d'une dis- « solution générale. » L'auteur cite à l'appui de cette dernière assertion une autorité qui ne doit pas être suspecte aux ennemis de la religion, et aux amis des révolutions : c'est celle de Gibbon.

Le chancelier d'Aguesseau , le plus illustre de sa race, n'est pas le seul illustre de cette famille célèbre. Il fui formé à la vertu et à la science par son père, conseiller d'Etat, homme d'un très-grand mérite. Il a écrit lui-même la vie de ce père, à qui , selon la pensée de la lettre célèbre d'Alexandre à Arislole , il dut mieux que la vie, puisqu'il lui dut l'instruction , les mœurs et tous les fruits d'une sage et savante éducation. Ce petit ouvrage , qu'il ne destinait point à l'impression , et qu'il n'avait composé que pour l'instruction de ses enfans, est plein d'intérêt. Quoiqu'il ne soit pas encore dans les huit volumes publiés par le nouvel éditeur, j'en citerai le louchant début : « Mes enfans, dit l'illustre chancelier, vous

EF. L L ES- hTTTK ES. iqS

« n'èles pas mon seul objet dans cet ouvrage : je « 1 entreprends pour moi autant que pour vous, « et je cherche bien moins à vous donner ici des le- « çons, qu'à en recevoir de celui que je regarde « comme votre maître et le mien. Je veux me rem- « plir avec vous, me nourrir, et, si j'ose parler « ainsi , me rassasier pleinement des vertus de moa « père; Tétudier dès son enfance, le suivre pas à pas a dans les progrès de son mérite comme dans ceux « de ses années, le couduire avec vous jusqu'au mo- « ment douloureux de sa mort : et plût à Dieu qu'il « me lût possible de ne laisseï' échapper à notre ins- « truciion commune, aucun jour d'une vie, dont les « moindres traits sont des modèles ! »

Ce fut des mains de ce père vertueux que Louis XIV reçut le jeune d'Aguesseau: ce fut sur sa demande qu'il accorda au fils, qui n'avait alors que vingt et un ans, une place d'avocat général au parlement de Paris. « Je connais trop le père , dit ce « grand roi, pour être assuré qu'il ne voudrait pas « me tromper en rien dans le témoignage qu'il ma « rendu de son fils. » Paroles pleines de grâce et de bouté, qui ne font pas moins d'honneur au monarque qui les profère, qu'au sujet à qui elles s'adressent.

Avouons-le : quand Louis XIV n'aurait pas eu des idces aussi nettes que nos publicistes sur la division et les limites des pouvoirs ^ quand même il aurait dit, ce qu'ils lui reprochent si amèrement : L'Etat, c'est moi; il faudrait encore le lui pardonner, puisqu'il faisait servir l Etat par de tels hommes, et qu'il contribuait si bien lui-même à sa magnificence, à son éclat et à sa grandeur. D habiles tyrans

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