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ne disent pas, l'Etat, cest moi; mais ils traitent CEtat comme leur conquête et leur dépouille, et nos fiers publicisles se taisent alors. Thomas, beaucoup plus juste qu'eux , quoiqu'il aimât comme eux à régenter les rois, et quil ne leur épargne pas ses pédantesques leçons, dans son Eloge de d' Aguesseau, rendit pourtant un bel hommage à Louis XIV. « Uu « roi, dit-il, sous qui la France a développé tou- « les ses forces , sans qui peut-être elle n'eul eu ni « Colbert, ni Turenne , ni Bossuet ; qui créa les « grands hommes , et , ce qui est une seconde créa- « tion pour l'Etat , qui sut les employer : Louis XIV « avait démêlé le jeune d'Aguesseau, et l'avait re- « gardé comme un de ces hommes nés pour être « l'instrument du bonheur public. » D'Aguesseau répondit, dès son début, à la bonne opinion que le monarque avait conçue de lui. Le célèhre avocat général, Denis Talon, entendant le premier discours de ce jeune collègue qui venait de lui être donné, s'écria : Je voudrais jîuir comme ce jeune homme commence (^ly. et bientôt éclipsant tous les orateurs qui brillaient au barreau , portant même la réforme dans celte partie de l'éloquence qui n'avait pas suivi les progrès de la langue et des lettres ; et
(i) On vient de publier les OEinres d'Orner et de Denis Talon. Tous ces grands magistrats, ces hommes de bien et d'antique honneur , pleins de justice et de loyauté', rivaux encore plus de vertu que d'éloquence , et dont les noms et la gloire seront éternellement unis à la gloire de la magistrature française, se rappellent mutuellement , et s'associent par des souvenir» également honorables. Je puis ddnc , sans trop m'écarter de mon objet , annoncer cette publication à l'occasion de celle des OEu-
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joignant à la plus profonde connaissance des lois le talent et les grâces d'une éloculion élégante, fleurie et harmonieuse, il mérita, ce me semble, qu'on lui appliquât l'éloge que Cicéron fait de Scévola, lorsqu'il l'appelle \orateur le plus éloquent de tous les jurisconsultes , et le plus habile jurisconsulte de tous les orateurs.
Ainsi la conliance de Louis XIV ne fut point trompée : en effet, d'Aguesseau servit avec un rare talent , un grand caractère et une haute vertu , son roi et sa patrie , qu'on ne séparait point alors. Il fut ami de l'ordre et du pouvoir qui le maintient, mais protecteur de la faiblesse contre la force, qui abuse, plein de religion et même de piété. Adversaire irès-déclaré de toutes les prétentions tiltramontaines, et zélé défenseur des doctrines de l'Eglise gallicane, son éloquence, son savoir, son érudition et son autorité eussent confondu ces jeunes théologiens qu'on embarrasserait fort, si on leur demandait quelles questions furent agitées et définies aux conciles d'Ephèse et de Calcédoine, et quel fut le sujet de la controverse entre le pape Saint-Etienne et Saint-Cyprien -, et qui néanmoins déclarent, avec hauteur , absurdes et dangereux les principes de
vres de d'Aguesseau. Peut- être pourrai-je un jour leur rendre une justice plus complète : je me contenterai de dire aujourd'hui que, publiées par M. Rives, a%ocat au conseil, et de'die'es à IM- le comte de Sèze , elles ont, pour garant de leur mérite et de leur iutc'rèt , la haute réputation des deux grands magistrats qui en sont les auteurs, celle de l'illustre pair qui en accepte la dédicace, elle goàt, les connaissances et les principes de l'éditeur qui les recueille.
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Bossuet , des plus grands évèques , et des plus célèbres docteurs de la Sorbonne, et des parlemens ; principes si bien développés et si victorieusement défendus dans le livre publié par M. le cardinal de La Luzerne, autre ouvrage dont, depuis longtemps, je me promets d'entretenir le public ; mais, dans l'arriéré prodigieux où nous ont réduits Icnvahissement des colonnes du journal par les discussions politiques, nous ne pouvons, comme de mauvais payeurs, nous acquitter encore que par des promesses. I-orsque j'accomplirai celle de m'occuper de ce savant et utile ouvrage, j'aurai l'occahion de reproduire quelques-uns des principes de d'Aguesseau sur cette importante matière , et j'unirai l'autorité d'un illustre cardinal et d'un grand magistral à tant d'autres graves et imposantes autorités qui ont établi , sur le triple fondement de la raison , delà tradition et des faits, les antiques doctrines de TÉglise de France.
Je ne m'étendrai pas davantage sur celte vie si pleine, sur ces ouvrages si connus; mais qu'on me permette une réflexion, ou plu lot une supposition. Siq>posons donc qued'Aguesseau vive encore, qu'il soit encore parmi nous ; supposons que dans les mains de cet homme grave , de ce grand chancelier ami de l'ordie, de la justice, de la religion, des lois, de la monarchie, et des rois qui l'ont gouvernée pendant tant de siècles, tombent une Minerve, des Lettres Normandes , même un journal Doctrinaire , j'ai presque dit uti journal ministériel. Quelle surprise! quel étonnement, et souvent quel mépris et quelle horreur! Supposez, au contraire, qu'il lise un de ces jour-
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naux où l'on respecte la religion, où Ton défend ses ministres, où Ton combat les maximes de la révolulion , les principes de l'usurpation , les ennemis de la monarchie et de la légitimité, où l'on rattache autant qu'il est possible les nouvelles institutions aux anciennes , les souvenirs et la gloire des contemporains à la gloire et aux souvenirs des aïeux , le présent et l'avenir au passé, il applaudira plus ou moins à l'esprit cl au talent des défenseurs de ces doctrines; mais certainement il applaudira sans réserve aux doctrines elles-mêmes : or, je le demande, le jugement d'un si grand homme, d'un hommesi vertueux et si éclairé, ce jugement si incontestable, que ceux même à qui il est contraire n'oseraient le nier-, ce jugement enfin si divers sur des doctrines si opposées, ne serait-il pas une grave fléirissure pour les unes, et une autorité très-imposante pour les autres ?
CEuvres du comte ydittoine Hamilton. Suite des Quatre Facardins et deZénéyde , Contes d Hamilton , terminés par INJ. de Lévis.
Il n'y a point d'ouvrages plus généralement connus dans la littérature française, que les Mémoires de Grammoiit et les jolis Coûtes (\\xe nous devons à l'auteur de ces charmans Mémoires. Est-on consulté dans le monde sur le projet d'une lecture amusante , aussitôt ces productions légères et spirituelles s'offrent à l'esprit \ ce sont elles qu'on s'empresse d'indiquer^ ou , si l'on s'en abstient, c'est qu'on craint d'arriver trop tard , d'avoir été prévenu, et qu'on ne peut guère supposer que toute personne qui cher-
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flie à se distraire de ses occupations ou de son ennui par quelque livre divertissant, n'ait déjà , et dès ]ong-tenips, lu celui-là. Quel lecteur n'a pas présentes à l'esprit et ces scènes plaisantes contées avec tant de sel et d'enjouement, et ces saillies spirituelles du comte de Grammont, et ces naïvetés non moins spirituelles de son ami Matha? Qui n'a pas ri du premier, lorsqu'il est dupe au jeu, et même, tranchons le mot, lorsqu'il y est fripon ? tant une narration gaie et un ingénieux badinage savent colorer d'un vernis agréable des actions peu honnêtes ! Qui ne s'est point amusé de ses campagnes dans les lignes d'Arras et au siège deTurin, et de ses amours avec madame de Senantes, et de son érudition au sujet des Allobroges avec M. de Senanles , et des leçons de galanterie qu'il donne à Matha, et des singuliers progrès de celui-là, et de l'auniônier Poussalin, et de cette peinture si originale et si animée de la cour voluptueuse d'Angleterre, sous le roi Charles II? tableau vif et rapide, où passent successivement sous les yeux du lecteur, le roi lui-même, les deux reines, sa femme et sa mère, et le duc d'Yorck son frère, et ses nombreuses maîtresses, et ses courtisans, parmi lesquels on distingue le fameux comte de Rochester ; et toutes les tilles d'honneur qui partageaient les divertissemens et les intrigues de cette cour plus que galante : Filles cl honneur , comme il plaisait à Dieu, dit leur fidèle et plaisant historien !
Tous ces récits enjoués étant gravés dans la mémoire du lecteur, toutes les formules d'éloges qui leur sont dus ayant été épuisées depuis le temps qu'on lit ces mémoires, et qu'on les loue, je suis
dispensé, je pense, de reproduire les uns, ei de répéter les autres. Je me trouverais prévenu, en jugeant de nouveau ce qui a été si souvent jugé, et par les jugemens particuliers que chacun en a déjà portés, et par ceux que plusieurs littérateurs célèbres ont rendus publics 5 j'aurais même à me défendre de la répétition de ce que j'en ai dit moi-même, lorsqu'on publia, il y a quelques années, une édition complète des OEuvres d'Hamihon. J'aime mieux entretenir les lecteurs des avantages que présente cette nouvelle édition , qui la rendent supérieure à la précédente, déjà bonne cependant : ce sujet est plus neuf sans doute, et il a aussi son degré d'intérêt (i). L'éditeur, M. Renouard, sait en donner aux simples averiissemens qu'il met à la tète des bons ouvrages qu'il réimprime, non-seulement parce que ces averiissemens attestent les soins, l'exactitude, l'ordre et l'intelligence qui ont présidé à ces nouvelles éditions; mais encore parce qu'ils nous font connaître le mérite et les qualités, les fautes et les négligences des anciens éditeurs, et nous donnent ainsi une sorte dhistoire du livre, des cbangemens qu'il a subis soit dans le fond, soit dans la forme, de ses révolutions et de ses fortunes diverses. Ces détails bibliographiques plaisent infiniment aux
(i) Je su]iprime ordinairement, dans ce Recueil, îcs détails purement bibliographiques qui sont, dans uii journal , une partie oblige'e des articles 5 mais j'ai cru devoir conserver ceux qui concernent l'exceilente e'dition, donnée par iVI. Renouard, des OEuvres d'Hamillon , parce qu'ils m'ont paru curieux , et même utiles.
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amateurs de livres, plus nombreux peul-ètre que les véritables amateurs des lettres , ou du moins qu'il ne faut pas toujours confondre avec eux.
Les OEuvres d'Hamilton , long-temps éparses, imprimées à part, les Mcnioircs dans vin format, les CoiiLes à.?ins un autre, les ZT/^/Vre^ et les vers dans un troisième , et toutes assez mal et assez incorreetement,- furent réunies pour la première fois, dans une s(;ule et inagniiique édition , par cet Horace Walpole (|ue sa Correspondance avec madame du Deiïand vient de rendre plus que jamais célèbre parmi nous. On lit même, dans celte Correspondance, qu'il voulut dédier cette édition à madame du Deffand ; il lui envoie, en lui demandant son approbation, Tépitre dédicatoire qui était courte, simple , noble. Madame du Delfand refuse cet liommagc, et appuie son refus sur des raisons polies, et surtout remarquables par ce hou sens qu'on lui refusait dernièrement dans je ne sais quel Journal. Je ne sais aussi, car je cite de niénioiic, si, malgré son refus, cette épîtrc dédicatoire ne fut pas mise à la tète de l'édition de Stravvberry-Hill : c'est ainsi que se nomme l'édition de M. Horace Walpole, du nom de sa maison de campagne. Cette édition, publiée en 1772, est trèsbelle; les Anglais en ont donné une vingt ans après, plus magnifique encore , ornée de soixante-dix-huit beaux portraits, et enrichie de notes fort exactes sur les principaux personnages qui sont rais si agréablement en scène dans ces Mémoires. 11 n'est point étonnant que les Anglais mettent ce prix et donnent ces soins aux ouvrages d'Hamilton : quoique écrits
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en français, et l'un des plus agréables ornemetis de la liltcrature française, ils sont Touvrage d'un Anglais ; ils donnent le tableau le plus original et le plus vrai d'une époque unique dans les annales de l'Anglet<'rre, le règne de Charles II. M. Eenouard a consulté ces deux superbes éditions faites en Angleterre; elles ont, en grande partie, servi de modèle à la sienne : il a extrait , des notes un peu'longues qu'elles contiennent, tout ce qui peut intéresser des Français; et, dans celte galerie de portraits qui ornent l'une d'elles, il a choisi ceux des huit jirincipaux personnages. Plusieurs autres gravures agréables embellissent son édition : c'est un luxe fort à la mode aujourd'hui, et fort convenable dans un livre de mémoires et de contes.
En France, M. Didot avait donné une édition charmante des Mémoires de Grammont et des Contes d'Hamillon ; mais il n'existait aucune édition complète des œuvres de cet ingénieux et spirituel éirivain. M. Auger en publia une en i8o5, et non en i8o3, comme dit M. Renouard : il faut se hâter de le prendre en faute ; car ce n'est pas facile , et on voit surtout que ce n'est pas sur des oljjets bien graves. Cette édition étaitbonne à plusieurs égards : jNÎ. Renouard, qui en publie une beaucoup meilleure, lui rend pourtant justice : peut-être ne lui al-elle pas éié inutile à lui-même; mais le plus heureux larcin quil lui ait fait (et il remercie l'éditeur de lui en avoir donné la permission), c'est une JVolice assez étendue sur Hamillon. Ce morceau de biographie critique et littéraire est un des meilleurs qui soient sortis de la plume de INI. Auger, à qui nous
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en devons beaucoup. Je n'y reprendrai qu'un parallèle qui me paraît un peu forcé entre le comte de Grammont et te duc de Richelieu. Ces parallèles, ornemcns presque toujours plus brillans que solides, et qui tentent déjeunes rhéteurs , ne doivent pas séduire un esprit aussi mûr que le sien. Le maréchal de Richelieu et le chevalier de Grammont se ressem- Llèrent fort peu; le dernier eut dans son siècle une tout autre importance , et sur ses contemporains une tout autre influence que le premier, qui n'en obtint absolument aucune dans le siècle de Louis XIV-, ne donna aucune direction à l'esprit et aux mœurs de cette épo([ue, ne marqua ni dans la carrière politique, ni dans la carrière militaire; et, absolument retiré des aifaires après la faible part qu'il prit aux querelles de la Fronde, ne se distingua que par ses saillies et ses bons mots. Il eut beaucoup d'esprit, beaucoup de légèreté dans le caractère : il n'eut guère que cela de commun avec le duc de Richelieu ; mais il n'y a pas là de quoi faire un parallèle.
M. Renouard ne s'est pas contenté de consulter les meilleures éditions anglaises et françaises des OEuvres d'Hamilton , de s'approprier ce qu'elles avaient de bon, d'y conformer la sienne toutes les fois qu'il n'y avait rien de mieux à faire ; de s'en écarter lorsqu'un ordre meilleur et une disposition plus heureuse des matériaux s'offraient à sou esprit; de donner surtout à l'exécution typographique infiniment plus de correction ; il a voulu encore rendre cette édition plus complète que celles qui l'avaient précédée. Ses recherches lui ont procuré quelques passages, quelques vers, quelques couplets qui
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avaient échappé aux anciens éditeurs, et auxquels , je Tavoue , je ne saurais attacher beaucoup d'importance. M. Renouard avait annoncé, dans une préface des Mémoires de Grammont, in-i8, qu'il publia il y a environ dix mois, une découverte tout autrement considérable, celle de la traduction en vers de Y Essai sur la Critique^ de Pope. Ceux qui ne sont pas étrangers à l'histoire littéraire , savent qu'Hamilton avait en effet traduit cet ouvrage j et il semblait naturel de regretter la perte d'un poëme anglais très-renommé, traduit par un Anglais qui connaissait si bien les ressources de la langue française. Toutefois , ayant eu occasion d'annoncer dans le temps cette découverte de M. Renouard, je remarquai que la manière vive, enjouée, légère d'Hamilton, n'avait guère de rapport avec le talent et la patience que suppose la traduction d'un poëme sérieux et didactique j ce n'est point à ce genre de travail que s'adaptaient heureusement ces vers ,
Qui courent avec grâce , et Tont à quatre pieds, Comme en fit Hamilton.
J'ajoutai néanmoins qu'il ne fallait pas désespérer d'un ouvrage entrepris par un homme qui avait montré tant d'esprit , et un esprit si flexible. Malheureusement mes craintes ont été mieux fondées que mes espérances, et M. Renouard a pris le parti de renoncer à l'impression de celte traduction, qui n'aurait en rien contribué à la gloire de l'auteur, ni au plaisir du lecteur. Il eu donne seulement un échantillon de quatre-vingts ou cent vers, qui feront, je crois, facilement supporter la privation du reste
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aux plus grands amateurs d'œuwres complètes. Conijnent, en ellct , regretter de pareils vers?
Voyons ensuite d'eux, paraître sur les rangs Quelque lai interdit au pays du bon sens.
Oui veut être e'crivain et critiijue à la fois ,
Animal importun, espace ridicule,
Moins homme <{iie cheval, et moins cheval que mule.
Mais je n'ai point encore parlé de ce qui distinguera plus particulièrement celte édition de toute autre. Hamilton avait laissé deux contes imparfaits dans lesquels il s'était plu à exciter la curiosité du lecteur sans la satisfaire. Le nouvel éditeur a désiré faire achever ces contes jusqu'au plus complet dénoûment, et il a trouvé dans M. de Lévis celle complaisance rare, qui se prête à de pareils désirs, et ce talent plus rare encore qui s'y prêle avec succès. Ceux que ]M. de Lévis avait obtenus jusqu'ici eu traitant des sujets bien différens , n'étaient pasàla vérité un sur garant de celui-ci, étaient peut-êlre un préjugé contre ; mais je lui appliquerai ce que j'ai dit d'Hamilton : il faut toujours bien espérer d'une entreprise faite par un homme d'esprit; et cette foisci , cette confiance n'a pas été trompée.
Dans la charmante édition des œuvres d'Hamilton que M. Didotl'aîné exécuta en i^8i , pour la collection du comte d'Artois, on lit à la suite des Quatre Facardins une note propre à inspirer des regrets aux amateurs de jolis contes (et pourquoi rougirait-on d'être de ce nombre?). S'il faut s'en rapporter à cette note, Hamilton lui-même aurait fait la seconde partie dos Quatre Facardins , renoué tous les fils interrom-
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pus (le ce conte , rassemblé tous les personnages divers, mis à fin tant d'aventures prodigieuses, et qui paraissent interminables, conduit enfin le tout à un entier et parfait dénoûmenl. Mademoiselle Hamillon , nièce de l'auteur, montra, dit-on, un jour, et offrit à Crébillon fîls , avec qui elle était fort liée, un rouleau assex considérable de manusciits de son oncle. Crébillon les parcourut rapidement," et lut à la tète de l'un d'eux , les Quatre Facardins , seconde partie. Il n'emporta point ces papiers en se retirant , se proposant de revenir bientôt les chercher ; mais jeune alors, distrait par ses plaisii's et fort dissipé , il négligea d'aller les reprendre; et quand enfin il y pensa , il était trop tard, les scrupules de mademoiselle Hamilton avaient condamné au feu les Quatre Facardiiis. Les éditeurs, comme de raison, trouvent mademoiselle Hamillon trop sévère. Cependant, quoique sou oncle n'ait point dépassé dans ces compositions légères cette mesure de gaîté un peu libre qu'on accorde assez libéralement à l'auteur d'un conte, je ne suis point étonné qu'elle ait été un peu scandalisée et des espiègleries un peu tories d<; mademoiselle Cristalline, et des cent bagues dont cette belle princesse fait la conquête assez rapidement , et de la manière qu'elle indique pour désenchanter le talisman , et de sa curiosité fort indiscrète et tout-à-fait insatiable, qui, dans une occasion importante, lui attire d'un des quatre Facardins peu épris de ses charmes , cette réponse très -mortiliante, mais extrêmement plaisante : « Sonnez, mademoiselle Cristalline : je ne « suis pas si curieux que vous. » Les Anglaises, diton , entendent moins que les autres femmes raillerie
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sur ces choses-là 5 d'ailleurs , il est possible que, dans la seconde parlîe des Quatre Facardins ^ l'auleur se donnai encore un peu plus de licence que dans la première.
Mais ce qui surtout est possible, c'est que celle anccdole littéraire soit cntièremenl fausse, et c'est l'opinion du nouvel éditeur; il n'appuie , il est vrai , celte opinion d'aucune preuve-, mais on n'en avait donné aucune non plus de la vérité de l'anecdote : on ne la fondait que sur de vagues ouï-dire , et M. Renouard a pu se contenter de nier, ou du moins de donner, comme probablement faux, ce qu'on s'était contenté d'affirmer ou d'établir sur les plus légères probabilités. On avait prétendu aussi que Gresset avait continué les Quatre Facardins : M. Renouard nie encore , en avouant toutefois que ï auteur deVertt'crt avait hien assez de talent pour Jïnir ce joli coûte. Cela me parait extrêmement douteux. Dans l'ordre des compositions de l'art , Feri-vert doit être placé infiniment au-dessus des Quatre Facardins ; mais cela ne prouve point que l'auteur du premier de ces contes eût heureusement composé ou même achevé le second 5 c'est wue gaité, c'est un talent d'un genre tout-à-fait différent : d'ailleurs, la prose de Gresset manque de légèreté, de grâce, de naturel, qualités essentielies au style du conte.
Il est donc probable que M. de Lévis est le premier ■ qui ait entrepris de mettre à fin tant d'aveniures commencées et enfantées avec une imagination d'autant plus fertile, qu'elle paraît être sans règle et sans frein ; et que, sortant à chaque instant de la sphère étendue des possibles , elle se joue dans le monde infini des
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chimères : peiit-cire aussi l'auteur de la première partie du conte s est-il plu à y multiplier les personnages et les événemens, à y rendre ceux-là plus extraordinaires, et ceux-ci plus compliqués, parce qu'il se proposait de ne rien expliquer, de ne rien terminer, et qu'il se faisait un jeu d'embrouiller des lîls qu'il ne voulait point démêler, de rendre inextricables des noeuds qu'il ne voulait point dénouer, et pour ainsi dire insoluble, un problème qu'il ne voulait point résoudre. Ledénoùnient desQuatre Facardiiis est en eiîét une sorte de problème dont la solution ne me paraît olFrir guère moins de difficultés, à l'auteur du conte ou à son continuateur, que la profusion et la bizarrerie des événemens et des personnages. Ils'agit défaire rire une belle princesse qui n'avait jamais ri : telle était Mousseline la sérieuse. Jamais on n'avait pu lui arracher le plus léger sourire , quelques eflorts qu'on eût faits pour dérider ce front superbe, mais toujours sévère; pour animer cette figure parfaitement belle, mais inaccessible à tout mouvement de gaité, et ces lèvres charmantes, mais toujours immobiles; car elles ne s'enir'ouvraient guère plus pour parler, que pour rire. Il est vrai que les efforts ne réussissent guère pour produire un pareil effet; ils seraient bien plus capables de renfmcer le sérieux naturel de la personne qu'on a pris à tâche de faire rire : ce dessein annoncé d'avance rend la chose presque impossible. C'est donc là, je le répète, une des grandes difficultés du conte d'Iiamilton : l'historien ou le conteur, en s'obligeant à faire rire Mousseline la sérieuse, et en l'annonçant d'avance, était sur de tenir en garde tous les lecteurs disposés
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à lui disputer ses moyens ei son succès. Quand enfin la sérieuse princesse aura ri , ils prétendront tous qu'il n'y avait pas de quoi; et le plus gai, le plus disposé à rire, s'écriera que, quant à lui, il n'aurait ceriaincmeni pas ri pour si peu de chose.
Je n'oserais garantir à M. de Lévis qu'il échappera à cette exclamation. I! a cependant pris un des moyens qui réussissent le plus ordinairement à provoquer un rire général, et que partagent même les personnes les plus graves, les plus austères, les plus sérieuses : ce n'est point un bon mot, ce n'est point une saillie-, ces moyens manquent trop souvent leur effet, et sont jugés trop diversement par les difFérens esprits^ et, si M. de Lévis les eût choisis, c'est alors qu'on n'aurait pas mnn(|ué de disputer contre lui, et de soutenir que le bon mot ne valait rien, que la plaisanterie n'était point gaie, que la saillie n'était point beureuse. C'est donc j)ar une sorte de mascarade, par un tableau grotesque, que M, de Lévis arracbe un sourire, même un éclat de rire à la princesse Mousseline. Une ambassade imposante se présente devant elle; parmi les ambassadeurs se trouve un petit prince très -spirituel, mais triste et mélancolique , tout-à-fait intéressant par les qualités de l'àme et de l'esprit, mais que le sort cruel et un mauvais génie avaient déguisé sous les formes et la figure d'un singe, tandis que ses frères étaient si beaux, si séduisans! car ce n'était rien moins qu'un des quatre Facardins. Ce malheureux prince cachait sa déconvenue du mieux qu'il pouvait ; il se présente devant la princesse avec une fraise à l'espagnole tellement ample, qu'elle lui voilait le bas de la figure,
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et tout le haut était couvert d'un énorme chapeau à plumes d'autruche; ses jambes de singe étaient cachées dans des bottines de maroquin jaune; et , joignant la magnificence à l'art des déguisemens, il avait un pourpoint de satin couleur de feu , un manteau de gaze d'argent, un superbe baudrier et une magnifique épée ; des décorations dedifFérens ordres, en diamans , avec leurs rubans en écharpe et en sautoir, brillaient sur sa poitrine. « Tout cet atti- « rail, dit rinstorien, était fort imposant. Malheu- « reusement, il sortait de son haut-de-chausses un u petit bout de sa queue; un maudit page, malin « comme ils le sont tous, s'en étant aperçu, passa « par derrière lui , pendant qu'il faisait sa premièie « révérence à la princesse, et le pinça de toute sa « force. Le pauvre singe ne put se contenir; il fit « une affreuse grimace : son accoutrement et sa gra- « vite avaient déjà donné à Mousseline plus de gaîlé « qu'elle n'en avait ressenti de sa vie. Les contor- « sions qu'il fit en se sentant pincer la queue, et le « soufflet (ju'il donna au page ponr se venger, ache- « vèrent le miracle, et Ton entendit distinctement ({ un éclat de rire partir de sa belle bouche. » Je le répète, on peut disputer sur cette manière de faire rire les gens, comme sur toute autre; mais, si l'on est de bonne foi , on avouera qu'on a vu rire à meilleur marché des personnes terriblement sérieuses.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que cet éclat de rire, tant désiré et si long-temps attendu, termine le conte à la satisfaction de tous les Facardins, nobles chevaliers, princesses enchantées, et autres personnages que le continuateur a su rassemblei', et même du
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lecteur qui, quelque amusé qu'il soit, est pourtant bien aise, comme la princesse Dinazarde, que tout ce facardinage Jinisse, H y a certainement de l'art dans la manière dont M. de Lévis a repris , terminé, expliqué tant d'aventures qui paraissaient interminables et inexplicables^ il y a de l'imagination dans les nouveaux incidens qu'il a créés -, c'est l'exécution assez heureuse d'une entreprise fort difficile. Toutefois je doute que la reconnaissance du public soit en proportion de la difficulté de l'ouvrage, et M. de Lévis ne s'y est sûrement pas attendu lui -même. Il y a une sorte de fatalité attachée aux travaux des continuateurs : on leur oppose avec rigueur, et même avec injustice, les qualités ordinairement très-distinguées des écrivains dont ils entreprennent de terminer l'ouvrage^ on ne pense pas que souvent , et c'est certainement ici le cas, il est plus difficile àejîuir ce qu'on n'a pas conçu soi-même et commencé, que de \e faire en entier. La comparaison avec Hamilton est certainement très -redoutable : il est impossible d'être conteur plus gai et créateur pins facile et plus naturel de folies amusantes et spirituelles. L'imitalion d'un modèle, et surtout d'un si excellent modèle, produit toujours une sorte d'effort et de contrainte que M. de Lévis n'est pas toujours parvenu à dissimuler, malgré la flexibilité incontestable de sou esprit, qui jusqu'ici s'était occupé d'objets si diiférens ; sa gaîté, surtout, en porte quelquefois l'empreinte. Peut-être aussi quelquefois en émousse-t-il le trait en voulant l'aiguiser: il faut que Tépigramme s'arrête à propos; elle s'aifaiblit en se prolongeant, et la rélicence est un des secrets, une des ressources
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(lu conteur malin. Par exemple, lorsque M. de Lévis fait apparaître, sur un rivage bordé de paisibles spectateurs, un crocodile effroyable, et qu'il dit : « A « la vue du monstre, tout le monde s'enfuit, exu cepté les chevaliers, qui ne pouvaient pas décem- « ment en faire autant^ » je crois qu'il devait s'arrêter là, et ne pas ajouter: Sans quoi, je ue réponds pas qu'ils n'eussent fait de même. C'est ainsi que, lorsque La Fontaine, dans la fable de VHomme et la Couleuvre , dit :
A ces mots l'animal pervers , (C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme );
j'aimerais mieux q^u'il s'arrêtât à ce trait , et qu'il .n'ajoutât pas :
On pourrait aisément s'y tromper.
Je n'ignore pas que des critiques, et entre autres Marmontel, lui en font un mérite, prétendant qu'il y a plus de naïveté, s'il y a moins de malice : j'avoue que je ne suis point persuadé par cette raison-là.
M. de Lévis a fait précéder la suite des Quatre Facardins d'une préface pleine de pensées justes et bien exprimées. Il y caractérise avec finesse le genre de talent d'Hamilton, et donne une très -bonne poétique du conte, et en général d'excellentes règles pour l'emploi merveilleux. Il établit ce principe aussi vrai qu'ingénieux : « Les détails doivent être d'autant plus « vrais et plus naturels, que les fictions s'écartent « davantage de Tordre de la nature. » Ce morceau
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paraîtra peul-êlre un peu sérieux à la lêle d'une pioduciiou aussi folle que les Quatre Facardins : mais il faut convenir aussi que M. de Lévis ne s'était pas chargé de faire rire, dès sa préface, la belle princesse 3Ioiisseliiie la sérieuse.
Lettres et Pensées du maréchal prince de Limie ^ publiées par M"* la baronne de Staël-Holslein.
Il fui un temps en France, et surtout à Paris, où la première affaire était les plaisirs de la société*, et le premier mérite, celui du moins qui obtenait la laveur la plus rapide, la plus générale et la moins contestée, était la grâce de l'esprit et le charme de la conversation. Cet avantage suppléait à tout; il •nTaçait les distinctions sociales, il faisait disparaitie rinégalité des rangs-, et Thomme sans naissance et sans fortune, à qui il était échu en partage, était admis, applaudi, fêlé dans les cercles les plus brillans de la capitale. Cependant un nom illustre rehaussait encore les dons aimables de l'esprit : ces faveurs insignes de la nature et de l'ordre social s'appuyaient Fune l'autre, et se prêtaient un mutuel et vif éclat; elles en empruntaient toutes un plus vif encore de la valeur, dans toutes les époques, si chère aux Français, surtout de cette valeur personnelle, brillante, même un peu aventureuse, qui tient plus de l'esprit chevaleresque que d'un esprit réfléchi, et d'une intrépidité naturelle et audacieuse qui aime tous les dangers et les brave tous , que d'un art profond qui les calcule, les évite ou les affronte suivant ses desseins et ses intérêts. Enfin , si la galanterie
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iclail son vernis séduisant sur tant de grâces, d'avantages el de qualités, elle en élail le plus délicat ornement et le plus parfait coniplément. Les femmes, déjà très -sensibles aux charmes de l'esprit et au mérite de la valeur, appréciaient vivement riiommage que leur rendait nn homme qui avait cette donble réputation ; leur leconnaissance augmentait bientôt encore cette réputation ; elles Texaltaient à Tenvi ^ el autant par le désir de leur plaire que par vm sentiment de justice , on exaltait avec elles le grand seigneur, 1 homme aimable et spirituel , le brave soldat , le galant et courtois chevalier.
Tel e^t le prince de Ligne, tels furent les avantages qu'il porta dans la société de Paris. Les succès qu'il yobtiut, et, après un giand. nombre d'années et (l événemens qui ont ellacé tant d'autres renommées , les souvenirs qu'il y a laissés, subsistent encore. Son esprit, aussi actif qu'il est vif, gai, oiiginal, ne se contenta pas de briller dans les salons et de se faire remarquer au milieu des hommes les plus spiiituels et des femmes les plus aimables du monde. Le prince de Ligne avait beaucoup voyagé-, il avait eu des relations avec les hommes les plus célèbres et les plus illustres souverains du dix-huitième siècle : Frédéric le Gratïd, l'iraraortelle Catherine, Joseph II, moins heureux , mais digne d'être le rival ou l'émule des deux autres; Rousseau, Voltaire, et quelques autres personnages qui vivent encore, el qui eurent aussi leur célébj'ité. Il avait été témoin d'événemens importans, s'était trouvé à des actions d'éclat, et y avait déployé une valeur brillante; il avait bien jugé les événemens, bien apprécié les hommes, quoiqu'eii
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i^énéral avec un peu d'enihousiasme , qu'on aime on .s'en défiant. Ayant donc beaucoup vu, beaucoup réfléchi, il avait beaucoup à dire aussi 5 et il l'avait dit, à ce qu'il paraît un peu longuement, dans un immense Recueil où il avait déposé ses souvenirs, ses jiigemens, ses réflexions et sa correspondance. Il est ]>robable que tout n'est pas également intéressant dans ce volumineux Recueil ; mais il était impossible qu'd n'y eut pas une foule de traits spirituels, de mots heureux, d'anecdotes piquantes, d'observations fines, de portraits curieux, le tout exprimé avec un aimable abandon et une amusante originalité : c'est là ce que madame de Staël a bien voulu se charger d'en extraire, et ce qu'elle publie sous le titre de Lettres et Pensées du maréchal prùice de Ligne. Ainsi nous avons dans ce livre V esprit d'un des hommes qui en a eu le plus , recueilli parla femme la plus capable de choisir le mieux.
Ne dédaignant aucune des modestes fonctions d'éditeur, madame de Staël a fait précéder l'ouvrage qri'elle publie d'une préface de sa composition ; et, se renfermant scrupuleusement dans ces fonctions, elle ne parle que de l'ouvrage et de son auteur; elle en parle avec grâce , avec agrément , avec esprit , et avec une brièveté qui sans doute est une qualité presque toujours heureuse, et surtout dans une préface, mais dont les lecteurs ne lui sauront pas gré. Lorsque madame de Staël publie un livre et y met une préface, cette préface n'est plus aux yeux du public un simple accessoire*, elle devient pa.rtic principale du livre ; elle est un des premiers motifs d'espérance de l'agrément et de l'intérêt qu'on s'attend d'y trouver. Je
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crois qu'il n'est personne qui nail encore un pou plus pense à 1 éditeur qu'à l'auteur, lorsqu'il a entendu annoncer les Lettres et Pensces du morcchal prince de Ligue, publi«>es par madame de Staël. On s'est donc généralement plaint du laconisme de l'éditeur, quoiqu'il soit dans les règles de la bienséance et du goût; mais, pour me servir d'une expression peut-être trop familière, on n'aime point et on n'est point accoutumé à lire madame de Staël pour si peu; et c'est peut-être dans l'humeur que me donnent mes espérances trompées que je lui chercherai une petite chicane. Assurément je ne veux rien rabattre des éloges qu'elle donne à l'esprit et au caractère du prince de Ligne ; mais, lorsqu'elle le représente comme le seul étranger qui , dans le ^enre français , soit devenu modèle, au lieu d' être imitateur , elle oublie, ce me semble, Hamiîlon.
Quoique très-couite, cette préface pourrait donner lieu encore à d'autres observations. Je les abandonne à regret; et pour me conformer aux intentions de madame de Staël, qui , n'ayant voulu occuper que très-peu de place dans le livre qu'elle publie, ne veut pas sans doute en occuper davantage dans le compte qu'on en rend , je réserve celle qui me reste pour parler du livre lui-même et de son auteur. Les premières lettres de ce Recueil sont adressées au roi de Pologne Pojiiatow'ski , et elles parlent du roi de Prusse Frédéric ÎI, sur lequel on a écrit de gros volumes fort ennuyeux , qui ne le font peut-être pas mieux connaître que les deux lettres fort amusantes du prince de Ligne ; (\q\\^ ou trois eonversatioris vi\cs, animées , semées de traits cl de saillies , don-
lient une idée de l'esprit mobile de ï'rédéric, passant l'Hpidi'menl d'un objet à un autre, les effleurant tous avec grâce, jugeant tantôt bien, tantôt mal, les hommes et les événemens, mais toujours d'une manière originale et piquante ; de son caractère inconstant et divers, de son humeur changeante, et quelquefois bizarie ; tantôt lier et dur , tantôt doux et modeste : " Je n'ai pas été battu par le maréchal Traun , dit-il « au prince de Ligne, parce que je ne me suis pas u battu. — C'est ainsi , répond le prince de Ligne , M que les plus grands généraux se sont souvent fait la « guerre ; on n'a qu'à voir les campagnes de Monté- « cucculi et de M. dcTurenne. — Il n'y a pas de dif- « férence de Ti aun à Montécucculi, réplique le roi ; « mais qu'elle est grande , bon Dieu , de l'autre à « moi ! » Tantôt aimable et poli, il dit les choses les plus obligeantes et le plus agréablement exprimées à ceux qui l'entourent; tantôt, par un sarcasme amer, el même grossier, il accable celui ou ceux de ses favoris que par humeur ou passe- temps il veut humilier. Un jour, embarrassé sur le choix d'un ministre dans une cour étrangère, le major Pinto s'avisa de lui dire : « Que n'envoyez-vous M. de Lucchesini , « qui est un homme d'esprit? — C'est pour cela, « reprend le roi , que je veux le garder auprès de « moi ; je vous enverrais plutôt que lui , ou un en- « nuyeux comme M. un tel. » Et sur-le-champ il nomma effectivement ministre le major Pinto ; ce qui dut à la vérité adoucir beaucoup l'amertume du mot. Au reste, ce pauvre Pinto n'était pas plus ménagé par le prince de Ligne que par le roi de Prusse. Il se vantait des services qu'il avait rendus à l'Autriche
« I LL rS- X. KTXr. F,S. -/If)
iivant d'eue aliacbé an roi de Prusse. De lous tes s(M\ices, le prince de Ligne ne put que se rappeler un feu d'arlifice fait pour son mariage. « Failes-moi « riionueur de me dire, inlcrronipit le roi , si le feu n d'ariilicea réussi ? ISon, sire, répond le prince de (( Ligne; celaalarma même mes parens, qui croyaient u que c'était un mauvais signe. Î\L le major, que u voilà , a\ ail imaginé de joindre deux cœurs entlamu mes , image tiès-neuve de deux époux ! La coulisse u sur laquelle ils devaient glisser manqua: le cœur a de ma femme partit , et le mien resta là. »
Le prince de Ligne se laisse sans doute trop emporter par son enthousiasme, lorsqu'il appelle Frédéric le plus grand homme qui ait jamais e.xisl.è; mais tel est, à ce qu'il parait, la trempe de son caractère : il est naturellement admirateur, et c'est une disposition d'esprit qui tient à d'excellentes qualités. Dans une lettre adressée à un homme de beaucoup d'esprit, sans doute , il l'engage à dei'enir Montesquieu, sans cesser pour cela d'être Racine , Horace et La Fontaine. Je le répète : la personne à qui il adresse ce petit compliment a beaucoup desprit ; mais c'est pour cela qu'elle a dû trouver que l'excès d'une pareille louange passait toutes les bornes et toute l'exagération permises à l'urbanité et à la politesse. Je pourrais citer bien d'autres exemples de celte intempérance d'éloges : enfin, quand le prince de Joigne n'a plus personne à admiier, il admire beaucoup les Turcs. 11 trouve cependarit un défaut dans son héros, dans Frédéiic : c'est celle manie d'impiété (jui lui faisait ramener dans toutes ses conservations le pape, la cour de Rome, les catholiques, la reli-
gion, et le portail à se vanter sans cesse de ce qu'il était excommunié et damné. Le prince de Ligne , t|ui n'était pas très-pieux lui-même , trouve cependant cela fort déplacé, et fait à ce sujet d'excellentes réflexions : u Je trouvais, dit-il , qu'il mettait trop de <( prix à sa damnation , et s'en vantait trop : indé- « pendamment de la mauvaise foi de messieurs les « esprits forts , qui très-souvent craignent le diable « de tout leur cœur, c'est de mauvais goût au moins u de se montrer ainsi 5 et c'était avec des gens de mau- « vais goût qu'il avait eus chez lui, comme un Jor- « dans , d'Argens , Maupertuis , La Baumelle , La <( Mettrie, l'abbé de Prades , et quelques lourds im- « pies de son académie, qu'il avait pris l'babitude « de dire du mal de la religion, et de parler dogme, u spinosisme, cour de Piome , etc. Je ne répondis « plus toutes les fois qu'il en parla. »
Au milieu de tant de saillies heureuses, vives et gaies, qui pronvenlV esprit du prince de Ligne, j'ai été bien aise de citer quelques passages qui prouvent seulement son bon esprit. Je donnerai de nouvelles preuves de l'un et de l'autre , en continuant à peindre l'auteur par quelques traits épars dans sa correspondance, et les autres fragmens qui composent cet ouvrage.
Ce n'est plus à un roi , et pour lui parler d'un roi , qu'écrit le prince de Ligne : c'est à madame la marquise de Coigny, et , s'il lui donne beaucoup de détails sur une impératrice qui remplissait alors le monde de sa renommée, il lui parle d'abord d'ellemême, ainsi qu'il convient lorsqu'on écrit à une jolie femme. Mais, il faut l'avouer , ce n'est pas dans le
délicat et léger langage de la galanterie que brille l« plus Tcsprit du prince de Ligne. Des complimens entorlillés , pénibles , sans naturel , qui remplissent une première page tout entière j beaucoup d'autres assez peu ingénieux, et ranvenés d'une manière forcée dans le cours de ces lettres, m'ont f^it craindre un instant que madame de Staël n'eût pas donné au prince de Ligne précisément l'éloge qui lui convient, en le louant surtout d'être éminemment Français , d'exceller dans \e genre f tançais. Tout cela, en effet, me paraissait, sous plus d'un rapport, n'être pas irès-français; mais si Ion en excepte ce galant protocole, dans lequel le prince de Ligne réussit même quelquefois très - bien , espèce de jargon d'autant plus difllcile à saisir, cjue toutes les formes en sont usées, et qu'il faut cependant y être neuf, qu'on y veut de l'adulation eans fadeur , de la finesse , et même un peu de reclierche, sans précieux et sans affectation, ces lettres à madame de Coigny offriront une foule de morceaux spirituels, agréables, iuléressans.
Il en est une surtout , la cinquième , qui me parait un véritable modèle de gaîté, de légèreté, de grâce, de philosophie aimable , et même de style ; et ce dernier éloge ne doit peut-être s'appliquer qu à celle-là. 3e ne sais si je m'abuse, et si je ne deviens pas un peu enthousiaste avec un auteur qui l'est beaucoup, « et un éditeur qui ne trouvera pas mauvais qu'on l'y trouve un peu , puisqu'elle l'est si agréablement \ mais celte lettre me parait un petit chef-d'œuvre dans son genre. Le prince de Ligne, assis sur les rives de la mer Noire, à l'ombre des plus beaux aibres du
monde, à deux mille lieues de sa patrie, au fond do la Tauride, sur une colonne qu'il croit être un reste de ce fameux temple de Diane , dont Ipbigénie (ut la prêtresse-, à <ôté du rocher d'où le barbare Tboas précipitait les étrangers, en face des bords fortunés d'Idaiie; environné de palmiers, d'oliviers, de figuiers, de pêchers en Heurs , voyant à ses pieds la mer dont les vagues roulent jusqu'à lui des cailloux de diamant, médite, rêve, songe:
Car, que faire en un gîte, à moins que Ton ne songe?
El il faut avouer qu'il n'y eut jamais un plus beau gite pour cela , et ses rêveries en sont dignes. 11 repasse gaiment sa vie entière, ses actions, ses senlimens , ses alfeclions \ il jette un coup d'œil sur sou avenir, fait de la philosophie, delà mélancolie, de l'érudition, des projets, et bâtit, en Tarlarie, des châteaux en Espagne. Il examine comment il se trouve transporté là , par quelle destinée sa conduite a toujours été en contradiction avec ses principes et ses goûts : aimant la vie, et la prodiguant dans les combats pour une gloire toujours incertaine, et sur laquelle on n'est jamais d'accord 5 sa patrie, ses jardins, et s'en éloignant sans cesse; le repos, et vivant dans une agitation continuelle; l'indépendance, et la sacrifiant à l'assujettissement des cours chez tous les souverains de l'Europe , à Vienne, à Versailles, à Berlin, à Varsovie, à Pétersbourg. Il raconte le plus plaisamment du monde l'enchainement des circonstances qui l'ont entraîné , arrêté dans ces cours diverses : « Mon fils Charles , dil-il , épouse une <( jolie Polonaise (Massalska); sa famille nous donne
du panier au lieu ci'argcui coniplaul: cctaieiil des prétentions sur la cour de Russie. Je me fais, on me l'ail Polonais en passant. Un fou d'évêque, pendu depuis ce teiups-là , oncle de ma belle- iille, s'imagine que j'ai été tout au mieux avec Timpératrice de Piussie , et se persuade que je serai roi de Pologne, si j'ai Tindigénat. Quel changement , dit-il , dans la face des aû'aires de l'Europe ! Quel bonheur pour les Ligne et des Massalski ! Je me moque de lui : mais il me prend envie de plaire à la nation rassemblée pour une diète ^ la nation m'applaudit; je parle latin •, j'embrasse et caresse les moustaches •, j'intiigue pour le roi de Pologne, qui est lui-même un intrigant, comme tous les rois qui ne sont sur le trône qu'à condition de faire ( la volonté de leurs voisins et de leurs sujets : il est ( bon, aimable, attirant; me voilà tout-à-fait lié :( avec lui. J'arrive en Russie; la première chose i que j'y fais, c'est d'oublier le sujet de mon voyage, i parce qu'il me parait peu délicat de profiler de la ( grâce avec laquelle on me reçoit , pour obtenir des grâces, etc. , etc. » Je transcrirais volontiers la lettre entière, si elle ne remplissait pas quinze pages in-8°.
Dans le reste de sa correspondance avec madame de Coigny, le prince de Ligne fait la relation de ce voyage si magnilî<[ue de l'impératrice de Russie en Crimée. Naturellement porté à l'admiration, on doit imaginer qu'il la prodigue dans une occasion qui a excité celle de bien d'autres : il admire même les Tartares, les peint sous des couleurs assez aimables, el nous donne une très-haute idée de la galanterie des
arr.lievêques russes. La princesse Galilzin sortant drs jardins de l'un d'eux, Platon, arelievèque de Moscou, et lui demandant sa bénédiction , Platon prend une rose, et c'est avec celte Heur qu'il bénit la princesse. Cela n'est peut-être pas très-épiscopal 5 mais cela est fort anacréonlique.
C'était dans l'année qui précéda la révolution française, que le pritice de Ligne écrivait ces Lettres*, et, par quelques traits rares et épars dans cette correspondance, ou voit qu'étranger à la France, et écrivant à l'une des extrémités de l'empire russe , il jugeait néanmoins très-bien les événemens qui se préparaient à quinze cents lieues de lui , et quelquesuns des hommes qui devaient y prendre part.
L'admirateur de Rousseau, de Voltaire et des plus beaux esprits du i 8*" siècle , n'admire pas également les systèmes politiques de ceux qui se disaient leurs disciples , et se paraient fastueusement dunoni de philosophes. Il se moque fort plaisamment des pédaiis ennemie d(\s abus, des curés législateurs ^ dc^ avocats politiques , et de tous ces jeunes gens qui nr. poui^aut pas payer le mémoire de leur tailleur , veulent payer les dettes de l'Etat. « Les sujets de cet a empire (la Russie), dit-il ailleurs, qu'on a la « bonté de plaindre si souvent, ne se soucieraient « pas de vos Etats-Généraux , et prieraient les phiu losophes de ne pas les éclairer, et les grands sei- « gueurs de ne pas leur permettre de chasser sur « leurs terres... Du reste, ils ne sont esclaves que pour « ne pas faire de mal à eux cl aux autres. » Ailleurs , il rêve aussi, de son côté, une petite constitution pour les Moldaves, déjà en proie aux dissensions qui n'ont
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cessé ne les agiter depuis : « Qu'à la paix, dit-il , les « Cours médiatrices s'amusent à leur faire un petit « code de lois bien simple, qui surtout ne soit pas « traité de la main de la philosophie, mais par quel- « ques jurisconsultes bonnes gens, qui connaissent M le climat, le caractère, la religion et les mœurs « du pays. » Enfin, parlant de la retraite qu'il s'était choisie et arrangée sur une haute montagne, à une lieue de Vienne : « Je l'appelle mon refuge, dit-il, « puisque je n'y suis pas plus exposé aux progrès de « la philosophie qu'aux inondations. » Jci le prince de Ligne fait le tableau de toutes les vexations qu'il a éprouvées dans tous les pays qui se disent les plus libres del'Europe^el l'on n'est plus étonné qu'il ne soit pas très-partisan de ces prétendues libertés. Aussi , lorsque l'avocat Wandernoot lui écrit, au mois de décembre 178g, pour l'engager ta venir se mettre à la tête des révoltés du Brabant, il se contente de lui répondre plaisamment, cjuilne se révoltait jamais en hiver.
Les autres lettres du prince de Ligne sont adressées à l'impératrice Catherine II, à l'empereur Joseph II, et à M. de Ségur. Elles roulent presque toutes sur la guerre contre les Turcs, sur les sièges et la prise d'Oczakow et de Belgrade, les deux principales expéditions des Russes et des Autrichiens dans celte guerre. Le prince de Ligue y servait sous les ordres du prince Potemkin. Grand faiseur de portraits qui ne sont pas le plus médiocre ornement de ce Recueil , il fait celui de Potemkin, et le charge de tant de contrastes, qu'il est bien difficile de croire que l'original lui en ait tant fourni , et que son esprit 3. i5
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ne les ail pas un peu recherchés. Le général russe en réunissait cependant un grand nombre , et alliait de très-grandes qualités avec les défauts les plus bizarres. Plein de la plus haute idée de lui-même, il croyait que Dieu lui devait des soins particuliers, et faisait de temps en temps quelques miracles pour sa conservation : il s'en vanta positivement dans une occasion où il avait échappé à un grand danger auquel le prince de Ligne avait échappé aussi ; mais vraisemblablement, aux yeux de Potemliin , il n'avait été sauvé que par-dessus le marché. Malgré cette protection spéciale, le général russe craignait beaucoup le diable, c/u'il se fleurait , dit le prince de Ligne, encore plus grand et plus gros qu un prince Potemkin. Brave, intrépide, ayant même quelques-unes des qualités d'un général, il n'en avait point la prévoyance, (c Si « nous avions des vivres, dit le prince de Ligne, « nous marcherions; si nous avions des pontons, « nous passerions les rivières ; si nous avions des « bombes et des boulets, nous assiégerions : on n'a M oubliéque cela. » Il supporte fort gaîment , pour son propre compte, les privations que cette imprévoyance ou d'autres circonstances lui imposent : « Le bois , dit-il, commence à nous manquer; je « brûle déjà tous mes chariots : un timon pour me « faire à diner , el une petite roue pour mon sou- « per. ))
Ce siège d'Oczakow traînant en longueur, pour en hàier le succès , on envoie de France un ingénieur dont le prince de Ligne raconte ainsi l'arrivée et les propos familiers et gascons : « M. de La Fayette u m'a envoyé un soi-disant ingénieur français pour
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« commander Je siège. J'entre avec lui dans la lente u du prince, avant que je le lui aie présenté 5 et tout a près de lui, l'ingénieur s'écrie : Où est le général? « — Le voici , lui dis-je. Il le prend par la main , et « lui dit : — Bonjour, général. Eh bien , qu'est-ce ? « J^ous voulez avoir Oczahow ? — Apparemment, « dit le prince. — Eh bien, dit mon original, « nous vous aurons cela, vivez -vous ici un J^au- « han, un Cchorn? Je voudrais aussi un peu deSaint- « Bemj , et me remettre à tout cela , que j'ai un (( peu oublié , ou même que je n'ai pas trop su; car, « dans le fond , je ne suis qu'ingénieur des ponts et a chaussées. — Le prince , toujours bon et aimable « quand il en a le temps , se mit à rire , et lui dit : « Reposez-vous de votre voyage , ne vous tuez pas « à lire 5 je vous ferai porter à manger dans votre « lente. »
Accoutumé à écrire à Catherine, il était aussi accoutumé à recevoir des réponses d'elle \ il les exigeait même. II se plaint, dans une occasion, de la négligence qu'elle a mise dans celle correspondance , et passe en revue tous les souverains , tous les illustres personnages qui lui ont écrit , ou lui auraient écrit s'ils avaient été dans le cas : « Frédéric II, dit-il, m'a « recommandé trois fois à l'aide de Dieu, et à sa « sainte et digne garde, comme s'il s'était mis dans « le cas d'en faire les honneurs... Et je crois que « j'aurais reçu par la poste quelques bons ventreu saint-gris du pauvre Béarnais , s'il avait eu assez « d'argent pour affranchir sa lettre. » C'est ainsi que la gaité excuse la liberté du reproche ; elle excuse aussi la liberté des contestations. L'impératrice avait
publié, contre le duel, un ukase que le prince de Ligne n'approuvait pas 5 il avait vivement disputé contre elle à cette occasion : « Je me ressouviens (( encore, écrit-il à l'impéralrice , de l'ukase sur le « duel , que j'osai attaquer avec tant d'audace, que, « tout en le défendant , V. M. m'en a presque pro- « posé un \ je veux même qu'elle se rappelle toutes u mes brutalités , mes opiniâtretés , et jusqu'à la « mauvaise foi que je mettais quelquefois dans la u discussion pour me tirer d'alfaire. »
Je passerai sous silence quelques portraits, quelques conversations et quelques pensées qui terminent l'ouvrage. Ce n'est pas ce qu'il y a de mieux, quoique quelques-unes de ces pensées soient fort justes , quelques autres fort originales. Il y aurait eu de la pédanterie, je pense, à relever plusieurs fautes de langage et de style. On remarque aussi que la science et Térudilion du prince de Ligne sont quelquefois en défaut. Il dit quelque part que le blanc est Tabsence des couleurs : c'est tout le contraire qu'il fallait dire. Ailleurs, il cite l'héroïsme àeX^femnie Huchet au siège d'Amiens : il eût été plus exact de dire Hachette et le siège de Beauvais; mais il n'y a pas loin de Hucbet à Hachette , ni d'Amiens à Beauvais ; et on peut confondre tout cela, quand on est à quatre cents lieues de la Picardie.
OEia'ics choisies , littéraires , historiques cl militaires du maréchal prince de Ligne.
Les OEuvres du prince de Ligne composent t reniedeux ou trente-quatre , quelques-uns disent même trente-six volumes in- 8°, imprimés en Allemagne, et peu connus en France , où l'on est un peu effrayé à Taspect des longs ouvrages et de la perspective des longues lectures : c'est, comme on voit, une mine abondante 5 et, de plus, elle est quelquefois précieuse^ Madame de Staël y avait puisé avec beaucoup de goût , et avec cette sobriété qui fait, partie et qui est même une des premières qualités du goût. Le succès de l'heureux choix qu'elle a fait, dans la volumineuse collection du prince de Ligne , a dû avertir les compilateurs , éditeurs, imprimeurs et libraires, et les engager à choisir aussi dans les mêmes ouvrages, à extraire de leur côlé , et à publier des recueils puisés à la même source : ils se sont flattés que la curiosité du public , excitée par un volume agréable et piquant, accueillerait avec empressement quelques autres volumes du même auteur , qu^ils lui ont offerts de différens côtés j et leur espérance n'a pas été trompée.
Elle étaft véritablement assez fondée 5 cependant , MM. les nouveaux éditeurs avaient à craindre une réflexion assez simple. Le public pouvait raisonner ainsi : Madame de Staël a eu sous les yeux les trente ou quarante volumes du prince de Ligne ^ son dessein était de nous faire connaître ce quil y avait de plus agréable cl de plus spirituel dans ces productions si nombreuses, si variées, si diverses.
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Certainement elle a bien choisi , on peut s'en rapporter là-dessus à son esprit et à son goût. Ceux qui sont venus ensuite, et que nous n'avons pas l'honneur de connaître, ne nous offrent pas tout-à-fait la même garantie •, ils n'ont pu d'ailleurs que glaner après elle : par conséquent leurs recueils ne valent pas le sien. Il faut l'avouer , cela n'est pas mal raisonné, et cette dernière conséquence est juste ; mais il serait injuste aussi d'aller plus loin , et de conclure que les autres recueils ne présentent ni agrément, ni intérêt. Nous avons vu que madame de Slaël avait puisé avec sobriété dans les oeuvres d'un auteur assez riche d'esprit, d'imagination et de gaîlé , pour ne pas user sobrement de ces heureux dons. Il paraît d'ailleurs que son objet n'a été que de choisir, dans la correspondance du prince, la partie , il est vrai , la plus agréable et la plus spirituelle de ses œuvres, et d'y ajouter, atin de composer un volume de grosseur raisonnable, quelques pensées, quelques conversations, quelques portraits. Le nouvel éditeur prétend encore expliquer par une autre conjecture les motifs qui ont pu engager madame de Staël à rejeter du Recueil qu'elle a publié certains morceaux pleins d'esprit et d'enjouement. « La timidité et la pudeur, dit-il, lui « auront interdit d'attacher son nom à dés peintures (c quelquefois un peu libres et un peu satiriques. » Cette explication est assurément très-plausible; mais n'avons- nous pas notre pudeur aussi , et n'élionsnous pas bien aises qu'elle eût pour sauvegarde celle de madame de Staël ?
On peut donc dire , pour se former une idée comparative de CCS divers choix qu'on a faits dans les
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œuvres du prince de Ligne, que le premier est le plus généralement agréable , le plus pur , celui où l'on a le moins mêlé aux choses bonnes ou excellentes, des morceaux médiocres ou mauvais; celui enfin qui , de l'aveu d'un des derniers éditeurs, est le plus circonspect et le plus décent; mais aussi le Recueil des nouveaux éditeurs, celui du moins que j'ai sous les yeux , est infiniment plus varié. Mémoires, politique, morale, histoire, tactique, écarts, fantaisies, contes, portraits, châteaux en Espagne, genre auquel le prince de Ligne montre beaucoup d'aptitude 5 pensées sur la religion , sur l'irréligion, sur la philosophie, sur les danseurs, sur les critiques, sur les auteurs, les acteurs, les actrices, la littérature ; sur l'amour , la noblesse , la révolulion française ; sur les femmes surtout , et, par-dessus tout , sur les Françaises , sans oublier les maris \ sur les objets les plus disparates, les plus gais et les plus sérieux , les plus fi ivoles et les plus profonds ; telle est une faible partie et l'énuméralion très -incomplète des objets traités dans ces deux volumes. Le premier est le plus grave, celui du moins dont les divers sujets sont plus graves, car le ton ne l'est pas à beaucoup près toujours ; et l'auteur, au milieu des discussions les plus sérieuses , perd souvent son sérieux , et le fait perdre à son lecteur. On remarquera, au milieu de ces gaîtés plus ou moins heureuses, plus ou moins placées à propos , des aperçus fins , des vues saines, des traits quelquefois profonds , et toujours des sentimens nobles et élevés , dans les divers mémoires sur la Pologne, sur les juifs, sur les armées françaises, sur la tactique, la discipline et les
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divers corps de l'armée aiilrichienne , et enfin dans divers morceaux hisloriques.
Parmi ces fragmens d'hisloire, il en est un qui a pour objet les causes et les effets de la gueri'e de trente ans, et les traits caractéristiques des généraux qui brillèrent à cette époque , Tune des plus remarquables, sans contredit, de l'histoire moderne (i). A ce fragment d'histoire générale succèdent des mémoires particuliers sur un personnage singulier , bizarre, extraordinaire; sur le comte de Bonneval , homme d'esprit , mais dont le jugement fut trop souvent obscurci par des passions fougueuses et des prétentions exagérées 5 génie actif, audacieux, entreprenant, turbulent, mais plus vaste fjue solide dans ses projets , plein de bravoure , et joignant à l'intrépidité du soldat les talcns et les connaissances du général. Né d'une famille illustre du Limousin, il fut successivement colonel en France, feld-maréclial et général d'infanterie en Autriche, pacha à deux queues ( d'autres lui en donnent trois ) chez les Turcs , où une goutte remontée termina ses aventures et sa carrière au moment où il se proposait de fuir de Constanlinople , de quitter le turban et de venir à Rome, sous la protection du pape et du roi de Naples. Comme militaire, le comte de Bonneval lut estimé chez les diverses nations auxquelles son inconstance le porta à offrir tour à tour ses services : en Autriche, surtout, il tint la conduite la plus brillante au siège de Belgrade et à la bataille de Peters-
(i) Voyez, t. IV, un article sur la Irucliiction Je VHislo'we de Schiller.
waïadin. En Turquie, après avoir fail de vains effbrls pour déterminer le grand-seigneur à attaquer l'empereur d'Autriche, dont il souhaitait démesurément de se venger , il fit décider la guerre contre la Perse, procura quelques succès aux armes ottomanes , et fut le premier qui tenta d'établir la discipline européenne dans quelque? corps de l'armée turque; projet qui a clé souvent renouvelé depuis, et qui a toujours trouvé d'insurmontables obstacles dans les préjugés d'une nation esclave delà routine, et vouée à l'ignorance. Telles sont en abrégé les aventures de cet homme bizarre et incouséquetil. Le prince de Ligne, qui aime les caractères ardens et originaux , fait son héros du comte de Bonneval : « Ma morale à moi, dit-il, « est qu'il n'y a rien de pis qu'un homme médiocre. » « Ce mépris pour tous les hommes médiocres aurait beaucoup d'extension , et le mépris pour lés hommes médiocres d'un sens droit et d'une probité exacte , aurait beaucoup d'injustice. Il est vrai que les personnages du caractère du comte de Bonneval ofïVent plus de ressource pour Ihistoire et les mémoires ; mais ces deux genres ne me semblent pas convenir au talent du prince de Ligne 5 il ne dispose pas les faits dans un ordre heureux 5 sa narration n'a ni rapidité, ni clarté ; son style n'est ni assez pur, ni assez grave, son esprit, naturellement gai, montre trop cette disposition habituelle, et Ihistoire est essentiellement sérieuse. Les grands historiens de l'antiquité ne sont nullement plaisans: parmi les modernes, \oltaire a voulu l'être ; mais, quelque piquantes que soient quelquefois ses plaisanteries , tous les gens de goût avoueront qu'elles dépnrentscs histoires. Une grande mobilité d'esprit
'a34 ' MELANGES.
ot d'iaîaginalîon donne au prince de Ligne des distractions qui lui font oublier d'une page à l'autre ce qu'il a dit • il peint tour à tour le marquis de Bonneval , frère aine du comte, comme un excellent et comme un très-mauvais frère. Il dit du comte de Valstein, pag. 2^1 : // 11 avait que son épéc et sa figure qui étaient superbes. Et, pag. 245 : Il était long, mince y jaune et roux , et avait un son de voijc rebutant. Ces deux portraits ne se ressemblent guère! C'est surtout à la tête du second volume de ce Recueil que serait parfaitement placée l'épigraphe du poëte Martial ;
Sunt hona , sunt quœdam mediocria , sunt mala plura.
Elle semble faite pour ce mélang? de pensées tantôt fines et délicates, tantôt communes et fausses ; de réflexions tantôt justes et profondes, tantôt déplacées et bizarres-, de jugeniens sains et de jugemens dictés par la prévention et le mauvais goût 5 de saillies aimables, de traits spirituels, de tristes jeux de mots et de fades calembours : assemblage singulier de matériaux souvent très-incoliérens , dans lequel semblent se réunir toutes les disparates, et où le prince de Ligne ne parait toujours constant, toujours d'accord avec lui-même, que sur quelques points à la vérité liès-essenliels, tels que l'honneur, la révolution française, et les jugemens qu'il porte des liéros et des victimes de ce terrible événement.
Ce caractère mobile et léger qui effleure tout , qui décide de tout , qui tranche sur tout , qui souvent se contredit, qui ne met d'importance à rien , qui recherche les paradoxes, les idées extraordinaires, les
B ELLE 5- LETTRE s. ^35
opinions bizarres, semblant ne voir dans loules les questions que des jeux desprit, et n'y chercher que des moyens de faire briller le sien, est sans contredit fort agréable dans la conversation , égaie beaucoup un cercle, reçoit dans le monde des applaudissemens proportionnés au plaisir qu'il y procure. Mais il faut l'avouer : ces grâces légères , ces dons heureux et brillans, ne suffisent pas pour faire, je ne dirai pas un bon et solide ouvrage, mais même un livre agréable. Il y a loin du ton d'une conversation frivole à celui d'un livre même frivole; là, les écarts doivent avoir leur frein; la folie doit se prescrire des bornes ; et les pointes et les rébus qui. soutenus par l'action, la voix, la pantomime, et par la disposition vive et gaie dos auditeurs, auraient été couverts des plus bruyans éclats de rire, paraîtront bien froids et bien insipides au lecteur dédaigneux et ennuyé. Il sera surtout choqué, et je pense avec raison, du passage subit et brusque de ces facéties aux pensées les plus graves et les plus sérieuses , aux réflexions les plus tristes et les plus amères. C'est un mélange qui alfecte désagréablement.
L'objet sur lequel le prince de Ligne revient le plus souvent, et se contredit peut-être le plus, ce sont les femmes. Tantôt il eu parle avec un vif enthousiasme , tantôt avec une sorte de dénigrement ; mais, à tout prendre, je crois que les femmes no seront point mécontentes de tous les écarts qu'il se permet sur leur compte : elles aimeront le bien qu'il dit d'elles, elles lui pardonneront le mal qu'il en dit, parce qu'il parle toujours d'elles avec l'accent
de la passion. Or, les femmes préfèrent de beaucoup un délractcur passionné à un froid panégyriste. Combien elles mettent J. -J. Rousseau au-dessus de Thomas! Et ce n'est pas seulement chez elles un jugement dicté par le goût et par l'énorme différence de talent qui sépare ces deux écrivains: c'est affaire de sentiment et de prédilection pour 1» personne; et cependant l'un a parlé des femmes avec insulte, avec grossièreté, avec brutalité même 5 l'autre a laborieusement recherché tous les traits qui leur sont honorables, soit dans l'histoire ancienne, soit dans l'histoire moderne. A tant de faits ajoutant encore plus de raisonnemens, de conjectures, d'hypothèses, il a élevé un monument de son admiration et de son culte pour les femmes, et il a cependant excité peu de reconnaissance parmi elles ; à peine en est -il connu, parce qu'il ne se montre qu'historien complaisant, panégyriste sans chaleur, froid admirateur, et que rien ne décèle dans son âme ces élans de la passion d'où découlent également et l'éloge animé, et quelquefois la détraction amère.
Le prince de Ligne n'a, en parlant des femmes, ni la chalejir, ni la véhémence de Rousseau^ mais il a un meilleur ton , un meilleur goût 5 il paraît connaître mieux l'objet, et de ses censures, et de ses éloges : on voit qu'il a été mieux traité par elles, et qu'en général il en est plus content. Les progrès qu'une éducation plus soignée a développés depuis vingt-cinq ou trente ans , chez les personnes du sexe, ne lui échappent point. Sans doute des abus se sont mêlés à ces améliorations si importantes pour
la morale publique et le charme de la sociélé : le charlatanisme , Tamour du luxe , le goût effréné pour des talens frivoles, ont souvent corrompu des institutions publiques qu'un meilleur esprit aurait dû animer; mais les plus grands détracteurs du temps présent ne sauraient disconvenir qu'une culture plus soignée des dons de l'esprit et des talens agréables , et qu'une instruction plus variée ajoutent infiniment aux grâces naturelles des jeunes personnes que nous voyons successivement entrer et briller sur le théâtre du monde : c'est ce que le prince de Ligne reconnaît avec beaucoup de justice; et en même temps il semble pressentir les abus qui peuvent en être la suite. « Madame de Sévigné , dit -il, est la première « qui ait su lire et écrire; elle avait du naturel , des « expressions faciles et heureuses, et des détails
« charmans Les femmes, il y a vingt ans en-
« core, ne savaient seulement pas l'orthographe. A « présent, je connais dix ou douze Sévigné; elles « n'ont que trop d'esprit : il faudrait les arrêter. »
Le prince de Ligne ne se contente pas de parler des femmes en général , il parle en particulier de quelques-unes d'entre elles qu'il a plus particulièrement connues, et qui l'ont le plus frappé par leur beauté ou les grâces de leur esprit; et alors son excessive admiration imprime à son style une excessive recherche , et le transforme même quelquefois en un jargon vraiment risible. On peut en juger par ce fragment du portrait qu il nous donne de la princesse Angélique Radziwill : « Angela ne pouvait èlre « peinte que par Michel- Ange et Raphaël , qui se « connaissaient en anges ; cependant ils prièrent
« Albane et Corrége de s'en mêler. Les premiers se « chargèrent de la grâce, de la décence, et de l'é- « raanalion de la Divinité ^ les autres se chargèrent « de la grâce profane qu'on admirait dans celles qui « accompagnaient la mère des Amours. Si son pre- « raier genre de figure les lient à une certaine dis-
« tance, son second genre les rappelle toujours
« Le dessin de son intérieur est aussi parfait que « celui de son extérieur, qui charme et attire. C'est « une merveille qui n'est pas merveilleuse, malgré
« tous les droits qu'elle y a Si le diable a jeié les
« yeux sur elle pour faire tapage dans les cœurs , « les anges la réclament à cause de son nom, et di- H sent , voyant qu'elle fait et fera le bonheur de tout <t ce qui l'entoure : On voit bien qu'Angela est une H œuvre angélique. » Ces jeux de mots plaisent infiniment au prince de Ligne; il ne saurait s'en défendre, ni en faire le sacri-fice lorsqu'ils lui viennent dans l'esprit et au bout de la plume : il s'élève môme vivement contre M. de La Harpe, qui les avait blâmés dans un écrivain d'alors et d'aujourd'hui , connu par son goût et son talent pour les rébus et les pointes. Le prince de Ligne s'étaie de l'exemple de Voltaire 5 et, fort de cetle autorité, ou plutôt entraîné par son propre penchant, il ne perd pas une occasion de faire un calembour. Il vous dira, par exemple, d'un jeune Anglais qui voyage pour son éducation : « Le jeune lord s'en retourne du continent un « peu incommodé, parce qu'il n'a pas été continent « lui-même. »
La littérature, et surtout la littérature française , est aussi un des sujets sur lesquels le prince de
BELLES-LETTHES. 23()
Ligne revient le plus souvent. Il en parle avec esprit; mais l'esprit ne suflSil pas, surtout à un étranger, pour juger sainement de noire littérature : aussi le prince de Ligne se trompe-t-il fréquemment, et dans les jugemens généraux qu'il en porte, et dans les jugemens particuliers dans lesquels il veut apprécier les gens de lettres les plus célèbres de ce temps. Il est difficile, par exemple, d'émettre une pensée littéraire plus fausse que celle-ci : « Si un auteur « français me dit : On ne peut pas rendre celte idée « ou cette expression dans une autre langue, je lui « dirai : Monsieur , c'est que vous n'êtes pas clair « dans la vôtre. J'en dis autant à ceux qui me di- « sent : C'est charmant en anglais, en italien, en « allemand, mais je ne puis vous l'expliquer : le « coloris peut se perdre, mais jamais le dessin. » Sans doute; mais ce coloris, mais l'harmonie de la phrase , mais la grâce de l'expression , mais la délicatesse du tour, ne sont-ce pas là des mérites essentiels de la pensée? Et les nuances fines et légères peuvent-elles se transmettre d'une langue dans une autre? Quiconque a lu Horace, par exemple, a vu combien de tours et d'expressions inimitables se perdaient et disparaissaient entièrement dans une traduction ; et tout le monde sent qu'une fable de La Fontaine, que de beaux vers de Racine, doivent nécessairement être méconnaissables, si on veut les traduire en allemand ou en anglais. Le prince de Ligne attribue faussement à Gui-Patin la comédie de l'avocat Patelin. Ses jugemens sur les personnes n'ont pas plus de justesse que ceux qu'il émet sur la littérature en général : il prétend que Diderot eût
24o MÉLA>GES.
été le plus grand de nos prosateurs , s'il n'eût été elîacé par J.-J. Ptousseau 5 il met sans façon le barbare et licencieux poêle Robe au - dessus de J. -B. Rousseau, du moins dans le genre de l'épigramme : les vers de Robe lui paraissentyizfY^ à merveille. Il aime beaucoup Dorât, Rouclier , et même un peu , je crois, M. de Cubières-, mais il se montre très-prévenu contre M. de La Harpe. Il attaque vine foule des décisions littéraires du Cours de Littérature et de la Correspondance; et Ton croira facilement que le prince allemand a presque toujours tort contre le Quintilien français. Il a peut-être moins tort, lorsqu'il attaque les défauts de caractère du célèbre critique, sa morgue, sa suffisance, son amour- propre. Le prince de Ligne aime à rapporter des anecdotes assez mortifiantes pour cet amour-propre fort irascible. Il raconte, par exemple, qu'un jour où M. de La Harpe se croyait l'objet de l'admiration d'une société nombreuse, à laquelle il faisait la lecture d'un de ses ouvrages , il était au contraire l'objet de la risée publique, parce (ju'une jeune femme s'était amusée à attacber un morceau de papier blanc à la bourse à cheveux du lecteur : mauvaise plaisanterie , assurément ! Mais il paraît, par plusieurs autres anecdotes rapportées dans le môme ouvrage, que les auteurs d'alors éprouvaient souvent de pareilles déconvenues dans la lecture qu'ils faisaient de leurs ouvrages. Il faut avouer que depuis tout a changé à leur avantage j les jeunes femmes les plus légères écoutent les plus insipides lectures avec une sorte de recueillement et de respect 5 et, plus d'une fois, j'en ai vu un bon nombre s'ennuyer avec une politesse si ad-
niirable et une discrétion si parfaite, qMe Tauteur s eu allait enchanté, et de leur goût, et de son propre mérite.
Au reste, quelque jugement qu'on porte de cet ouvrage, on ne le jugera jamais plus sévèrement que Tauteur ne jugeait lui-même le recueil dont il est tiré. « Il est trop fou, dit-il, pour les gens sérieux, « il est trop sérieux pour les fous 5 il est trop libre « pour les gens décens, il est trop décent pour ceux « qui ne se piquent pas de délicatesse; il est trop «t hardi pour les bigots, il ne Test pas assez pour « les incrédules.... Il dit du bien des femmes, mais « il en dit bien du mal 5 il vante l'amour, mais vante
« rindifférence Il est gai, il est noir; il est lé-
« ger, il est pesant 5 creux peut-être, plutôt que pro- « fond; neuf et commun, trivial et élevé, clair et « obscur, consolant et désolant; il assure, et doute « un instant après. Ah! mon pauvre ouvrage! Ah! « mes pauvres écarts! comme vous serez traités, si « jamais vous voyez le jour ! »
OEuues badines et morales, historiques et philosophiques de Jacques Cazotte.
On a dit des hommes qui cultivent les lettres, que leur vie était dans leurs ouvrages. La révolution a fait à cette sorte d'adage, jusque-là assez généralement vrai , une exception honteuse ou honorable pour les écrivains, suivant qu'ils ont été ou les odieux partisans de ses excès , ou les tristes victimes de ses fureurs. Le bon, l'aimable et infortuné Gazolte fut au nombre de ces derniers, et il est impossible de s'occuper de
ses œuvres légères, badines, joyeuses , sans rappeler ces souvenirs funestes, lugubres, alFreux. Cet homme vénérable, à qiii ses bourreaux reconnurent soijcaiitedouze ans de 7>ertus, fui condamné comme un criminel. Cette tête blanchie par Tàge , dont les pensées toujours si douces , et les créations toujours si gaies, attestaient l'aménité des mœurs et du caractère , et l'innocence de la vie, tomba sur l'échafaud. Beaucoup d'autres sans doute, non moins innocens et plus illustres , furent moissonnés par la révolution; mais les plus touchantes circonstances s'attachèrent à la catastrophe de Cazotte, et augmentèrent encore l'intérêt qu'inspiraient ses cheveux blancs , ses douces vertus et ses aimables talens. Jeté dans les prisons de l'Abbaye, après la fatale journée du 10 août, au moment où il allait être égorgé, sa fille se précipite dans ses bras, oppose son corps aux coups des assassins, etle fer leur tomba des mains; mais la jeunesse, les grâces, la beauté, l'héroïsme de la piété filiale, qui avaient désarmé des bourreaux , trouvèrent des juges plus insensihles et plus féroces ; pour pouvoir consommer tranquillement, et sans être troublés, l'assassinat du père, ils arrêtèrent la fille et la firent enfermer. On sait que Cazotte n'est pas la seule victime arrachée à des juges-bourreaux par le dévoùmenl et la tendresse d'une fille, et condamnée ensuite par des juges qui, à la vérité, n'exécutaient pas eux-mêmes leurs sentences de mort , mais plus profondément corrompus encore et plus impitoyables. Le fidèle et malheureux Sombreuil fut le second exemple de cette férocité inouïe : tant il est vrai que l'éducation et les lumières augmentent encore la dépravation d'un cœur pervers,
et que , s'il est permis d'espérer que riiumaiiiic et la justice reprennent leurs droits sur des hommes odieux qui les ont abjurées, ce ne sera jamais sur ceux à qui une instruction dangereuse et détournée de son but salutaire fournira des argumens et des sophismes pour tout excuser ou tout dénaturer, et qui seront assez habiles pour réduire leur immoralité en calcul , leurs doctrines corrompues en système, et leurs odieux excès en principes !
Tel était entre autres celui qui remplissait les fonclions d'accusateur public auprès de Tairoce tribunal qui condamna Cazotle à mort. Jamais on n'abusa plus insolemment des mots de vertu et de patrie. Cet homme féroce parle de mœurs patriarcales , et il condamne un vieillard vénérable 5 il mêle le langage d'une hypocrite sensibilité à cette horrible barbarie. Il accuse sa victime d'être partisan du despotisme et de la tyrannie 5 et il ose parler de liberté, lui qui fut toujours un des plus zélés et des plus dociles esclaves de toutes les tyrannies révolutionnaires! Tel a toujours été , au reste , et tel est encore le langage des écrivains de ce parti : ils prononcent fièrement les mots d'esclaves et de tyrans qui devraient les faire rougir, et ils croient par ces mots insulter à leurs adversaires, qui ont cependant assez prouvé leur haine pour l.i tyrannie et le despotisme , par leur haine pour la révolution, quia toujours été, et dans toutes ses phases, une tyrannie cruelle et un intoléi'able despotisme.
« Je meurs comme j'ai vécu, s'écria d'une voix « forte Cazotte sur Téchafaud, fidèle à mon Dieu et « à mon roi. » Tels furent ses derniers mots, telle fut la fin cruelle, mais honorable, d'une vie jusque-
244 M l^. LANGES.
la heureuse et toujours vertueuse. S'il faut en croire son biographe , après avoir échappé aux bourreaux de septembre, Cazotte ne partagea ni la satisfaction , ni surtout la confiance de ses parens et de ses amis, qui tous le félicitaient , et s'écriaient avec des larmes de joie : f oiis êtes sauvé! « Je ne le crois pas, leur « répondait Cazotte; je serai guillotiné sous très-peu
(( de jours Oui , sous très-peu de jours je mour-
(( rai sur l'échafaud. » Cazotte prophétisait beaucoup, et Ton n'a pas grand'foi à ses prophéties : j'avoue cependant que je ne ferai nulle difficulté de croire à celle-là. Il n'y a rien de surnaturel, ni même d'extraordinaire dans un pareil pressentiment : il ne s'agissait que de connaître les cannibales auxquels la France était livrée; et ceux qui tuaient sans motif ne pouvaient laisser vivre un citoyen courageux dont ils avaient surpris une correspondance où respiraient les sentimens les plus généreux, et surtout le plus profond mépris pour eux. On trouva dans cette correspondance de Cazotte , ou dans ses papiers, beaucoup d'autres prophéties , de songes prophétiques, de commentaires prophétiques sur l'Apocalypse. « Nos maux « extrêmes finiront dans trente-quatre jours juste, » dit -il dans une de ses lettres, écrite au mois de juillet ou d'août 1792. A peine survécut-il assez à cette prophétie pour s'assurer de sa fausseté. C'est sans doute celte innocente manie de prédire l'avenir qui a engagé La Harpe à mettre sous le nom du bon Cazotte cette étonnante prophétie qu'on imprima dans ses œuvres posthumes, et qu'on réimprime aujourd'hui dans l'édition complète des œuvres de l'auteur du Diable aimnireitx. Nous ne perdrons point notre temps à
prouver l'absurdité «le colle prophétie, si claire, si exacte, si minutieuse dans tous ses détails et dans toutes ses circonstances -, si long-temps cachée et ensevelie dans le plus profond secret , malgré le grand nombre de personnes devant qui elle fut faite , qui toutes durent la regarder d'abord comme une folie , et ensuite, à proportion quelle s'accomplissait, comme la plus étonnante des merveilles, et qui enfin n'a été révélée que par La Harpe-, mais avouons que, s'il est impossible que Cazotte l'ail faite, il est inconcevable que La Harpe l'ait supposée.
Il y a peut-être quelque analogie entre le singulier genre d'ouvrages de Cazotte , et la singulière nature des idées, disons le mot, des rêveries dont il parut toujours frappé 5 de même que son esprit aimait à s'occuper d'idées mystiques, à se repaîire des vaines théories de Tilluminisme, à voir l'avenir dans les songes ou dans des révélations , de même son imagination se plaisait à peindre un monde idéal et des êtres fantastiques : la nature de 1 homme et des objets qui l'environnent , et avec lesquels il est en communication, ne suffisaient ni à sa philosophie, ni k ses compositions littéraires. Il sortait de ce monde et du temps présent pour s'élancer dans l'avenir et dans un autre ordre de choses. Il lui fallait du surnaturel pour l'occuper, le distraire ou l'amuser-, aussi le surnaturel était presque toujours le sujet de ses pensées, de ses méditalions, de ses ouvrages et de ses délassemens. Si à cette disposition d'esprit et à ce lour d'imagination on joint beaucoup de bonhomie, de vertus morales , d'esprit et de gaité , on peut être un excellent et aimable homme, et faire des ouvra-
a/jG AJ lïl. A WG ES.
ges originaux, agréables el amusaiis : lel Tut CazoUo; tels sont ses piincipaux ouvrages.
Olii^ier est le premier de ces ouvrages qui lui (it uuc répulaliou dans le monde littéraiie, et c'est à mou gré le meilleur et le plus agréable de lous^ je le préfère au Diable amoureux , qu'on est cependant dans l'usage de lui préférer 5 mais ce sont de ces circonstances où Ton peut ne pas être de l'avis de tout le monde, et oser dire son avis. Olivier s'impriuie actuellement avec le litre de poërne ; Cazolte ne lui avait donné que le litre de fable héroïque : ce sont de ces composilîons qui n'r.ppartiennent à aucun genre déterminé, assez difficiles à classer et, à intilu- 1er, et impossibles à analyser. Original dans les détails, et même souvent dans la manière de raconter, Cnzoïte ne l'est point dans le genre singulier de composition qu'il a adopté; il imiie î'Ariosle, il imite l'ingénieux et vifHamilton, comme dans le Diable amoureux il marche sur les traces du comte de Gabalis et de quelques autres cabalistiques. Il a surtout emprunté de Î'Ariosle l'art, ou plutôt le désordre piquant qui suspend le récit d'une action à laquelle le lecteur prêtait toute son attention et prenait un vif iutéréi. Comme son modèle, il en coramenceune nouvelle, puis une troisième, une quatrième qu'il n'a- • bève pas davantage; revient à la première pour la porter à un plus haut degré d'intérêt encore, l'interrompre de nouveau , et exciter , surprendre , impatienter môme la curiosité des lecteurs par de nouveaux, événemens, de nouvelles aventures, de nouveaux chevaliers et de nouvelles princesses, toutes dames ou demoiselles d honneur, comme il
BELLES-LUTTUES. ll\'J
plaisait à Dieu, suivant Texpression d'Ilainilioii.
Une de ces demoiselles d'honneur est la fille du comte de Tours, à laquelle Olivier, le héios du roman , ou du poëme, ou de la fable héroï - comique, a eu le bonheur de plaire , dont il est tendrement épris, et qui accouche dès la première page du roman , quoiqu'elle ne se marie qu'à la dernière. Bayle prétend qu'une héroïne grosse ou accouchée fait un très-mauvais efiel dans un roman \ et il est certain que la fille du comte de Tours et l'amante d'Olivier ne fait pas un très-bon elfet dans celui-ci. Elle est le personnage le plus insignifiant de l'ouvrage , et c'est un défaut. Quant à Olivier, c'est un héros accompli , un vrai chevalier, un paladin plein de force et de courage, frappant de ces grands coups de lance et d'épée qui divertissaient t.:nt madame de Sévigné; mais ce ne sont pas toujours les héros les plus parfaits qui plaisent et intéressent le plus; et dans Olivier, ce sont les personnages épisodiques qui contribuent le plus à l'amusement du lecteur.
Tels sont, entre autres, le chevalier Enguerrand et sa maîtresse Fleur-de-Myrle. Celle-ci a quelques rapports avec la fiancée du roi de Garbes 5 non que ses accidens soient aussi multipliés, ni même aussi sérieux , mais il y a de sa part encore plus de bonheur que de vertu 5 elle l'a souvent échappé belle , et si elle a échappé, le bon Enguerrand doit encore plus en remercier sa bonne étoile que la sagesse et !a prudence de sa chère Flcur-de-Myrte. Enguerrand est un bon chevalier, fort brave, quoiqu'il ne mette à fin que des aventures plus singulières que périlleuses : il est de plus troubadour et poëlc. Il a toutes les illu-
24<^ MÊLA IMG ES.
sions que peuvent donner l'amour, la chevalerie et la vanité poétique. Son écuyer Barin n'a ni poésie ni illusions dans la tête; il n'a que du bon sens, et ne voit que le réel et le positif des choses. Cette difïërence de caractères donne lieu à des conversations très-plaisantes entre le chevalier et son écuyer : celui-ci est une espèce de Sancho-Pança d'une condition plus relevée. Pour première aventure, croyant entrer dans un château, ils entrent dans une grande cage, où ils se trouvent enfermés avec des femmes fort jolies , mais couvertes de plumes. Il est certain qu'après les femmes ielles qu'elles son t , ce qu'il y aurait de plus joli , ce serait des femmes oiseaux. Pour varier un peu les plaisirs ou l'ennui de sa cage , Enguerrand lit à ces dames un conte en vers de sa composition : le conte est fort goûté, et mérite del'ètre; les damesemplumées applaudissent , et Enguerrand les trouve plus jolies que jamais. « En vérité, dit-il à Barin, dès qu'ils « furent seuls, aux plumes près, ces femmes-là sont « d'un fort bon ton.... Mais vous les observiez, Ba- « rin? Pensez-vous qu'elles aient été contentes? — « Oui, monsieur: elles auront trouvé votre prose «« fort belle — — Ignorant, c'étaient des vers que « je leur lisais. — Monsieur, je prends quelquefois « votre prose pour des vers, je peux bien prendre « vos vers pour de la prose -, on ne connaît rien aux « ouvrages de vous autres messieurs les gens de « qualité. )> Dans une autre occasion, plus naturelle et moins merveilleuse, la poésie d'Enguerrand a moins de succès. Traversaut le Limousin, il voit dans un village, sur des tréteaux , un grossier ménestrel qui, raclant du violon et chantant une chan-
BELLES-LETXKtS. 1.\ç)
SOU tléleslable , iransporlail d'aise une iroupe de paysans qui répétaient les refrains avec les plus bruvans éclats de voix et un rire inextinguible. Jaloux des triomphes de ce manant, Enguerrand le prie de lui céder la place. Malgré les sages conseils du prudent Barin , il monte sur cet ignoble théâtre, prélude agréablement , et d'une voix méthodique , mais faible et usée, il soupire une romance sentimentale : il est hué, bafoué, chassé. Le bon Barin vient le consoler : « Eh! de quoi vous avisiez-vous, u monsieur, d'aller chanter des langueur? à des Lite mousins! ils n'entendent point celle note : cela « est bon dans les ruelles de Tours... — Barin , dit « Enguerrand, la leçon est bonne-, il vaut mieux la reu cevoir de ce public que de tout autre. — La cabale « n'y a point eu de part, repartit Tccuver. Tout puce blic est dangereux, monsieur : or, comme il y a « des gens qui n'ont d'autre état que de se compro- « mettre avec lui pour l'amuser, laissons-les faire « leur métier et faisons le nôtre, car il est bon et u beau. » Cette scène est excellente, et je la gâte beaucoup en l'abrégeant.
Olivier , le Diable amoureux , et le Lord impromptu, voilà les véritables titres de la réputation de Cazolte : titres frêles et légers, mais qui dureront peut-être plus que ne semblerait le leur promettre leur faible et fragile consistance, parce quils ont un mérite extrêmement rare dans notre littérature, celui de l'originah'lé. Le Diable amoureujc est peutêtre encore plus empreint de ce caractère q\i Olivier. Le bon Cazotte semble ne nous raconter qu'un long rêve, mais ce rêve ett plein d'agrément: de ce fond
25o MÉLAJNGES.
d'abord très-sombrc , puisqu'il s'agit de magie noire et d'évocations diaboliques, qui se produisent sous l'aspect le plus repoussant et le plus terrible, ressortenl des couleurs vives, fraîches et brillantes: l'esprit se plaità suivre ces illusions , ces cliimères, et ces êtres fantastiques , comme l'oeil aime à suivre les mouvemens de ces nuages légers, transparens cl argentés , c[ui se promènent dans le vague des airs. Tandis que le lecteur ne s'attendait qu'aux idées sombres et lugubres d'un sujet qui le met en rapport avec les puissaiices infernales , et dont Béelzébuth est le héros, ou tout au plus aux idées grotesques que peuvent faire naîiie la passion et les transports d'un Diable amoureux^ il est égayé par des idées riantes et légères; il est intéressé par un amour tendre et délicat. Il n'y a point d'héroïne de roman plus jolie, plus sensible , plus touchante et plus séduisante que Biondetla : à tout l'esprit , à toutes les grâces, à tous les talens d'une femme charmante, elle joint d'autres avantages encore; elle réunit à toute la puissance de la beauté la puissance d'une nature supérieure: à tous les prestiges de l'amour, des prestiges d'un ordre surnaturel ; et à tous les moyens de séduction d'une femme belle, tendre et passionnée, des moyens plus irrésistibles encore : elle renverse les obstacles, rapproche les distances^ fait naître les occasions à sa volonté, et prolile de tout avec une grande dextérité. Lui faut-il un orage, elle le suscite ; un abri commode, elle le fait trouver; des éclairs et du tonnerre, le ciel est tout en feu, et le tonnerre gronde avec le plus épouvantable fracas ; et Biondetla , qui a ses vues , cl qui ne fait pas ton-
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ncM- pour lieu , après avoir fail cet usage de son pouvoir surualurel , a les moyens les plus naturels du monde pour se préserver de la foudre, ou du moins pour se mettre à l'abri de ses premiers coups, et n'en être pas frappée la première.
Ce n'est point dans Tart de terminer heureusement les sujets qu'il a assez agréablement imaginés, et de dénouer habilement les nœuds qu'il a assez artistement tissus, que se distingue Cazolle. C'est là, il est vrai, la plus grande difficulté des sujets où le merveilleux domine: on peut mettre Kssez ingénieusement en jeu tous les êtres surnaturels , toutes les puissances in\isibles ; les dispositions secrètes, et l'avide curiosité des lecteurs qui tous, plus ou moins, aiment les fables, les enchanteurs, les sorciers, et tout ce qui s'élève au-dessus de la raison , secondent merveilleusement les jeux de l'imagination d'un auteur habile rà employer les ressorts surnaturels; mais la raison reprend enfin son empire, et c'est au dénoûment qu'elle revient avec sa sévérité accoutumée : elle veut trouver là une solution assez claire, assez satisfaisante, assez naturelle par conséquent, de tous ces problèmes merveilleux qui ont d'autant plus occupé, d'autant plus amusé , qu'ils étaient plus incompréhensibles: on consent très-bien à ne pas les comprendre pendant tout l'ouvrage ; mais on veut en trouver l'explication à la fin. Telle est la loi qu'on fait à l'auteur : elle est rigoureuse et difficile. Cazotle n'a pas vaincu heureusement celte difficulté; le dénoûment d'Olivier est tellement brusque, que le lecteur en est véritablement piqué, et termine avec humeur une lecture qu'il avait faite avec plaisir. Le
dénoûmenl du Diable amoureux est aussi vague et aussi vaporeux que tout le reste de l'ouvrage; l'auteur, qui nen était pas trop content lui-même, y est revenu à deux fois \ mais la secondef fois il n'a fait que i'alonger sans le rendre meilleur. Je ne sais même si je ne préférerais pas le premier; puisqu'il est bien décidé que cette séduisante Biondetta n'est autre chose que Béelzébulh, j'aimerais mieux que son triomphe sur Alvarez ne fût pas aussi complet ; or, dans le second dénoûraent, il est aussi complet que possible. Le dénoùment du Lord impromptu est au contraire assez commun et assez trivial ; c'est tout simplement un mariage qui unit les destinées du plus tendre héros et de la plus sensible héroïne. Il est vrai que le Lord impromptu n'est pas un roman dans le genre merveilleux, quoiqu'il soit rempli de choses fort extraordinaires , et que même un des principaux personnages ait bien l'air d'un magicien et d'un sorcier. Cazotte ne peut pas se passer de ces êtres, ou au moins de leur apparence. Richard , le héros du roman , est un si joli garçon, qu'il passe au besoin pour une très -jolie fille, et inspire ainsi tour à tour aux deux sexes les plus vives passions. Mais la fortune la traité beaucoup moins bien que la nature : né de parons inconnus, ayant perdu une protectrice qui lui en tenait lieu , il est obligé de se faire laquais , et de cacher sous une livrée tous ces beaux dons de la nature, et la brillante culture de son esprit orné de mille connaissances et de mille talens divers. Que dans cet état ji'abjeclion Richard devienne amoureux de la maîtresse qu'il sert, on le conçoit, et on le lui pardonne -, quelque chose devait
lui révéler au fond de sou cœur qu'il était au-dessus de l'étal qu'il avait été coutraînl d'embrasser, et qu'il n'était pas tout-à-fail indigne de l'objet de son amour. Mais on pardonne moins facilement à vme jeune personne bien élevée, appartenant à une famille distinguée, de partager l'amour qu'elle inspire à un laquais, dont elle ne peut soupçonner l'origine plus relevée. Les lois de la nature ne s'opposent point sans doute à cet amour 5 mais les lois de la société, qui perfectionnent les lois de la nature, s'y opposent: et les héros de lomans , qui sont les èties les plus parfaits de la nature et de la société , doivent donner l'exemple de la soumission à ces lois ainsi épurées, ainsi perfectionnées, et du respect à ces règles de délicatesse et de convenances sociales. IMais de cet amour fort contrarié, commeon le pense bien, naissent des situations intéressantes. Richard, poursuivi par le père irrité de sa jeune maîtresse, est protégé par ua être singulier, qu'il prend d'abord pour uiîe Bohémienne , ensuite pour uti capitaine de houzards , puis pour sa mère, puis pour son père, puis pour sa tante, et qui joue fort bien tous ces rôles, mais celui de capitaine de houzards mieux que tous les autres. C'est cependant la mère de Richard 5 elle raconte son histoire , et cette histoire est longue : celte mère de Richard est d'ailleurs bien plus extraordinaire qu'intéressante. Séduite dans sa jeunesse par un Irlandais qui l'abandonne, elle le poursuit , et quoique grosse de quatre mois, elle l'attaque l'épée à la main pour le mettre à la raison, et le tue pour l'engager à l'épouser, ce qu'il fait d'assez bonne grâce, un quart d'heure avant sa mort. Malgré toutes ces bizarreries et ces longueurs,
le roman se fait lire avec plaisir. Il y a quelques silualions pleines d'intérêt, et le style , comme celui de tous les ouvrages de Cazoïte, n'est pas exempt de négligences et d'incorrections 5 mais il est claii-, facile et naturel.
Je parle de son style en prose, car son style en vers est extrêmement pénible et diffus ; sa gaîté même l'abandonne dans ses poésies , parce qu'il n'y a point de gaitésans facilité de style ; elle disparaît sous l'effort de constructions lourdes et embarrassées : on aurait donc pu ne pas surcharger cette édition de ces longues fables allégoriques, de ce mauvais chant de la G/ze/refife Gez/èi'e^ qu'il ajouta aux mauvais chants que ce sujet avait inspirés à Voltaire -, de cet autre poëme contre Voltaire, et de je ne sais quel autre poëme encore. Cazoïte paraît quelquefois ignorer jusqu'au mécanisme de la versification; un seul de ces contes en vers est joli : c'est des deux qui sont dans Olivier, celui auquel applaudissent les daines emplwnées., qui ont véritablement du goût : ses autres ouvrages en prose offrent pareillement assez peu d'agrément.
Je veux bien croire que l'histoire de l'enchanteur Maugraby est fort morale , mais elle est bien longue et peu amusante : il y a de la gaîté dans les Mille et une Fadaises ; mais souvent cette gaîté est forcée , et je n'aime ni ce bal des arbres dans une campagne, ni celte insurrection de tous les meubles d'un salon contre un canapé qui fait une vigoureuse résistance, et se défend avec une rare valeur contre les tabourets, les fauteuils, les chaises,, les tables, les pendules , et même contre un pot de chambre d'argent qui,
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sortant de dessous mi lit, roule et se précii-itc dans la mclée avec une incroyabie ardeur et une intrépidité peu commune. Dans la patte du chat., Cazotle donne quelques bons coups de. patte aux femmes françaises de son temps, c'est-à-dire, aux grand's-mères de nos jolies femmes d'à-presenl ; mais celles-ci tiennent leurs grand's-mères pour fort ridicules , sans
avoir besoin de lire Cazoltc.
OEiii'res complètes de Duclos. — Art. V\ Œuvres morales , romaus.
Il est des lecteurs avides qui voudraient tout lire : il en est de délicats qui ne voudraient lire que ce qu'il y a de meilleur, même dans les écrivains célèbres. Les libraires qui connaissent ces divers goûls, et qui sont intéressés à les salisfaire tous, donnent, tantôt des OEuvres complètes pour contenter les uns-, tantôt des œuvres choisies pour con tenter les autres. Il y a cette différence entre ces diverses éditions , que généralement les œuvres complètes ne remplissent que trop bien leur titre, et ne sont que trop complètes; tandis que les œuvres choisies ne remplissent pas assez le leur: elles ne sont pas assez choisies; ceux qui les publient ne songeant qu'à grossir le recueil et à multiplier les volumes , choisissent à peu près tout. Ainsi on peut dire qu'il résulte de cette différence une très-grande ressemblance entre ces diverses éditions , données sous des noms difïérens. Duclos, déjà publié sous l'un de ces deux litres, devait à son tour devenir, sous l'autre, l'objet d'une seconde spéculation -, mais il est certain que, contre
l'usage, ces deux éditions diffèrent beaucoup. L'éditeur des œuvres choisies n'avait donné que cinq volumes assez minces 5 l'éditeur des œuvres complètes en publie dix assez gros. Il est d'ailleurs difficile, ce me semble, de faire un cJioix dans Duclos. C'est un écrivain dont on peut très-bien se passer, comme, à un petit nombre d'exceptions près, de tous les écrivains. II n'a fait aucun chef-d'œuvre: il n'est modèle dans aucun genre; mais il est agréable, et presque également agréable dans plusieurs. C'est toujours le même esprit et le même mérite \ ce sont toujours les mêmes qualités et les mêmes défauts. De la justesse dans les définitions 5 de la finesse et de la vérité dans les observations \ un tour vif et concis dans la pensée; de l'énergie dans l'expression \ un ton franc et sévère, souvent dur et caustique; une certaine recherche et un véritable abus d'expressions ou de comparaisons fortes, qui , n'étant point en rapport avec l'objet exprimé ou comparé, font quC l'auteur passe quelquefois le but , et que sa pensée , au lieu d'être énergique, est fausse ; de la froideur, de la sécheresse , de la monotonie : telles sont les qualités , tels sont les défauts de Duclos dans tous ses ouvrages. Il faut en excepter un volume à peu près qui , roulant sur des objets d'érudition ou des principes de grammaire, ne peut avoir précisément les mêmes défauts, et se recommandera par d'autres qualités aux yeux de ceux qui aiment à débrouiller quelque point obscur de l'antiquité et du moyen âge, ou qui se plaisent à réfléchir sur la métaphysique très-abstraite et très-déliée du langage. Je le répète, il esl difficile de choisir entre ces divers ouvrages, très-éloignés tous d'être parfaits ,
tous Irès-loin deire sans niérile. Aussi 1 éditeur des œuvres choisies a-t-il moins fait un choix de piéférence, que consulté le goût d'une certaine classe de lecteurs, à laquelle il a voulu oIFrir les œuvres morales et galantes de Dudos ; et il a cru ne devoir pas comprendre sous ce titre les ouvrages historiques , qui ne sont pas moins moraux, ce me semble, que des contes de fées et des romans, où l'on retrace d'assez mauvaises mœurs; et devoir y placer des mémoires sur les Druides, sur les révolutions de la langue celtique et française , et qui n ont pas beaucoup de rapport avec la morale, et peut-être encore moins avec la galanterie.
Il est cependant un ouvrage de Dudos (mais un seul, ce qui ne sutiit pas pour composer des œuvres choiiies), qui a une plus grande et une plus juste célébrité que tous les autres. Ce n'est pas quil n'ait porté dans tous, comme nous l'avons remaraué, le même esprit-, mais la tournure de cet esprit était infiniment plus propre à des considérations philosophiques et morales sur les mœurs du siècle, qu'au genre de l'histoire, des voyages, des romans. Quelques - unes même des qualités de son siyle et de sa manière , transportées ainsi d'un genre à un autre devenaient de véritables défauts 5 et les défauts qu'on pouvait excuser dans un livre sur les mœurs et les caractères , où l'on pardonne facilement un peu d'exagération , un ion caustique, un tour épigrammatique, un style coupé, concis, sentencieux, devenaient infiniment plus sensibles et plus condamnables dans une histoire, où l'on doit être plus juste, plus indulgent, plus grave ; dans un voyage , où l'on doit