‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 15 sur 40 · M É I. A NG E S · texte numérisé non relu

M É I. A NG E S

être plus simple , plus vrai , moins tranchant, moins dogmatique ^ dans un roman , où il faut un plan, plus de liaison dans les parties , plus d'intérêt , plus de sentiment.

Il est de la destinée des meilleurs écrivains du dixhuitième siècle , d'avoir été surpassés par des écrivains dudix-seplième, lorsqu'ils se sont exercés dans le même genre. Poètes , orateurs, historiens, moralistes, tous les bons auteurs , tous les ouvrages renommés, eurent un caractère de justesse, de goût, de vérité et de grandeur, sous Louis le Grand, dont ils se sont plus ou moins éloignés dans Tàge suivant. Bufïon ne fait pointexception à la règle, puisque aucun écrivain distingué ne s'était, dans le siècle précédent, occupé d'histoire naturelle. Quelques pages de Bossuet , dans son Histoire universelle, ont indiqué et peut-être surpassé un des meilleurs ouvrages de Montesquieu. Les Caractères de La Bmyère sont infiniment audessus des Considérations sur les Mœurs , de Duclos. La Bruyère est plus vif, plus rapide, plus grand moraliste, surtout plus grand écrivain. Ses observations sont profondes , étendues et générales -, celles de Duclos sont fines , déliées , quelquefois trop subtiles : il a à la vérité beaucoup d'esprit, il définit parfaitement ^ mais tandis qu'il s'abandonne à ce talent, et qu'il s'amuse à définir un caractère, La Bruyère le met en scène : vous voyez agir le personnage qu'il peint; vous le voyez, en une demi-page, placé dans une foule de circonstances et de situations diflerentes, qui le développent , qui le font ressortir, qui le dévoilent jusque dans les derniers replis du cœur, et à travers tous les masques dont il s'enveloppe.

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Il est curieux de les comparer, loisqu'ils se sunt occupés du même sujet. Tous les deux ont parlé do la cour et des courtisans , tous les deux ont été trèsamers dans le tableau qu ilsen ontpréacnlé •, mais il va plus de verve et de chaleur dans les pensées et les portraits de La Bruyère. On chercherait vainement dans Duclosune pensée aussi vive et aussi concise que celleci : « La cour ne rend pas content -, elle empêche qu'on « le soit ailleurs. » On n'y trouverait point des portraits aussi énergiques que ceux-ci : u (^uel moyen de « vous déunir, Téléphon ? On n'approche de vous « que comme du feu , et dans une certaine distance; « et il faudrait vous dé\e]opper, vous manier, vous « confronter avec vos pareils , pour porter de vous « un jugement sain et raisonnable. Votre homme de « confiance , qui est dans votre familiarité , dont vous « prenez conseil, pour qui vous quittez Aristide et « Socrate, avec qui vous riez, et qui rit plus haut que « vous, Dave, enfin, m'est très-connu ; serait-ce « assez pour vous connaître? — » Il n'est pas jusqu'aux plats courtisans des courtisans qui ne soient peints dans La Bruyère : « Vous dites d'un homme en « place qu'il est prévenant, officieux, qu'il aime à « faire plaisir, et vous le confirmez par un long dé- « tail de ce qu'il a fait en une affaire où il a su que (( vous preniez intérêt. Je vous entends, vous avez (i du crédit; on va pour vous au-devant de la solli- (( citation; vous êtes connu du ministre : désiriez- « vous que je susse autre chose? — Quelqu'un vous « dit ; Je me plains d'un tel , il est fier, il ne me conu naît plus depuis son élévation. — Je n'ai pas pour u iiioi^ lui répondez-vous, sujet de m en plaindre; nu

n contraire, je m'en loue fort. — Je crois encore vous « entendre : vous voulez qu'on sache qu'un homme « en place a de l'atlenlion pour vous , qu'il vous dé- « mêle dans l'anlichambre. » Duclos aurait dû. peutêtre éviter un sujet déjà aussi supérieurement traité. Dans les autres chapitres, où la comparaison avec La Bruyère est moins directe, on le lit avec plaisir, même après ce profond et ingénieux moraliste. Son ouvrage, plein de traits heureux , de réflexions justes et piquantes, d'observations fines et délicates, offre plus de vues pratiques et utiles, que le triste livre des Maximes de Larochefoucaull. Il doit être placé immédiatement après les Caractères de La Bruyère , et c'est une assez belle place.

Les romans de Duclos eurent une grande vogue lorsqu'ils parurent; c'est même à la réputation qu'ils lui firent, qu'il dut sa réception à l'Académie-Française; car il est à remarquer que Duclos, qui avait été admis à l'Académie des inscriptions sans avoir rien publié, fut admis à rAcadémie-Française, n'ayant encore guère écrit que des romans. Duclos peignait dans les siens les mœurs du temps, il traçait des caractères, on y appliquait des noms : c'est là un mérite du moment , qui ne manque pas de produire un grand effet, mais un effet passager. Il les écrivit d'un style très -supérieur à la plupart des productions de ce genre; il les sema de réflexions ingénieuses et spirituelles : c'est là un mérite de tous les temps. Il sauvera les Confessions du comte de..., et l'Histoire de la baronne de Luz, d'un entier oubli ; mais il ne peut les sauver de cette sorte d'indifférence qu'on a pour tout roman qui n'est pas fait d'hier. Trois ou quatre

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sonl exceptés de celle destinée générale; ei ceux de Duclos , dépourvus d'imagination , de plan , et de cet intérêl qu'inspire un héros auquel on s'attache, ou un sentiment qu'on peut partager, ne seront poinl compris dans celle honorable exception ; mais s'il est des contes de fées qui puissent avoir une réputation durable; si l'esprit, si la finesse de la raillerie, si l'agrément de la critique peuvent sauver de l'oubli quelques-unes de ces productions à la fois bizarres et frivoles, acajou partagera cette destinée avec les jolis contes d'Hamillon.

Le Voyage en Italie , de Duclos, intéressant dans (juelques détails, curieux dans quelques pages, est néanmoins peu honorable à la mémoire de son aulei'.r, qu'il montre plein de morgue dans ses prétentions, de légèreté dans ses principes, de préventions contre ceux qu'il n'aime pas; très-superficiel sur les choses, très-injuste à l'égard des personnes. C'est là que cet écrivain , qui dans ses autres ouvrages s'était montré un philosophe sage et raisonnable, se montre un philosophe indiscret, orgueilleux, dominateur, réformateur, comme à peu près tous les autres. Celui f{ai s'était plaint qu'on n'eût déjà détruit que trop dabus, crie sans cesse contre les abus, et en trouve dans les plus sages institutions. Sans cesse il invective contre les despotisme, dans un temps où il n'y avait d'autre despotisme que celui qu'exerçaient les académiciens et les philosophes. Puéril dans sa vanité , sans cesse il affecte de mépriser les grands ; et il parle avec complaisance de l'accueil et des caresses qu'il a reçus des grands ; il nomme avec éloge ceux qui l'ont invité à diner ; avec plus d'éloge encojc, ceux qui lui ont

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envoyé de bonnes bouleilles do vin pour mettre dans ]h cave de sa voilure. II nous apprend s'il s'est présenté en frae on habillé ; s'il a fait gras ou maigre. Il me semble qu'on a quelque chose de mieux à nous dire, quand on parcourt l'Italie. Ami de M. deLaCha- Intais , et par conséquent ennemi des jé.:;uites, il traite ceux-ci et leurs partisans avec la plus indécente grossièreté : I un est aussi sot que Yèvêque Beaumoiit ; l'autre est un maraud qu il fout jeter par les fenêtres ; le père Pépé est le plus fripon de sa compagnie. Je m'intéresse peu au pèie Pépé-, je ne sais si c'en \^nfripGn : il est permis d'en douter ^ mais je sais qu'il est odieux de désigner un individu par un nom flétrissant pour la société dont il est membre.

Les Mémoires àe Duclos présentent, comme tous les bons mémoires lus à l'Académie des inscriptions , où il s'agit de débrouiller quelque point obscur de l'antiquité, quelque ancienne opinion, quelque antiiiue usage, quelque vieille origine , une somme de probabilités en faveur de son système , assez spécieuses et assez bien exprimées. Sa Grammaire est d'un esprit judicieux et profond , qui connaît trèsbien le mécanisme du langage, et qui en a pénétré l'abstraite métaphysique: il est cependant , dans cette partie, inférieur à Dumarsais. On peut lui reprocher quelques subtilités inutiles pour le moins au progrès de la science, mais dont les grammairiens n'ont jamais pu se défendre dans aucun temps, et auxquelles il s'abandonne avec excès dans celui-ci. On peut lui reprocher encore son systèjiie sur l'ortliographe. Duclos veut qu'on écrive comme on prononce: mais il ne songe pas qu'un (lascon , un Poitevin, un Picard,

un Flaninud, ne pronoiiccMit pas tic la même manière. Son système aurait bieniôt introduit une confusion dans la langue, qui la dénaturerait entièrement. L'orihograplie doit être l'ondée sur l'usage, et l'usage sur rétvniologie. Ce (|ui rend une langue fixe, dit \ arrori, c'est que le peuple n'a pas les mêmes droits sur la langue écrite que sur la langue parlée. Considérons maintenant Duclos comme historien , et comme historiographe.

Art. II.

Ouvrages Insloriques.

L'histoire moderne est depuis long- temps accusée d'être froide, stérile, el dépouivue de cet intérêt qui, dans l'histoire ancienne, attache tous les lecteurs. On s'en prend tantôt aux hommes , qui, dit-on , ont dégénéré; tantôt aux événemens , qui doivent suivre la marche décroissante des hommes; tantôt aux historiens, qui ne savent faire valoir ni les événemens ni les hommes. Il y a de l'humeurdans ces accusations. Serait-ce un paradoxe de dire que la nature est à peu près la même dans tous les temps ; qu'elle est également fertile en grands hommes , ou plutôt qu'elle en est également avare. La morale s'étant épurée, la civilisalion s'étant perfectionnée, l'histoire moderne offre même quelques héros accomplis, supérieurs à ceux de lantiquité. Les trois siècles qui se sont écoulés depuis la découverte de l'Amérique , sont plus féconds que le même espace de temps choisi dans les époques les plus brillantes de l'histoire ancienne , en actions écla-

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lanles et on événemens considérables par eux-mêmes, et par une influence plus générale sur la gloire, la honte , le bonheur ou le malheur des peuples 5 ce qui est à peu près la même chose pour rintérêt de l'histoire.

Il serait injuste cependant de rejeier uniquement sur les historiens Tennui presque toujours inséparable de la lecture des annales modernes. Si , parmi les écrivains qui se sont chargés de nous les transmettre, il en est un bon nombre sans talent, sans esprit, sans jugement et sans critique, il est aussi quelques hommes d'un mérite distingué, et d'un génie peut-être égal à celui de Thucydide et de Tite- Live; mais il faut avouer qu'ils se trouvent dans une position bien moins favorable. Les anciens historiens, n'écrivant que d'après une tradition incertaine , étaient pour ainsi dire maîtres des hommes qu'ils mettaient en scène, et des événemens qu'ils racontaient. C'était leur brillante imagination qui faisait les frais des beaux discours qu'ils prêtaient à leurs héros-, souvent des belles actions qu'ils leur attribuaient. Nos historiens, au contraire, sont entourés de mémoires publics ou secrets, de rapports pri- ^és ou officiels, de relations vraies ou mensongères , d'anecdotes, de pièces justificatives qui les embarlassenl dans leur choix, qui les retardent dans leur marche, qui refroidissent l'imagination dans le style, et l'interdisent dans les conceptions. L'imprimerie , en multipliant les écrivains, et surtout les compilateurs de faits historiques , et en conservant leurs écrits , est une des principales causes de cet ennui que nous apporte l'histoire : c'est ce (|ui l'a prodigieuse-

ment alongéo, c'est ce qui l'a surchargée d'ime multiliule d'événemens , d'une complication de faits , dont , sans l'imprimerie, la mémoire se serait heureusement perdue. Parmi les nombreux matériaux (lu'elle a conservés, il en est qui se contredisent : de là les longues discussions, les pesantes dissertations , une critique froide et minutieuse pour établir l'époque précise d'un événement, la vérité d'un fait, l'exaciilude d'une date, d'une généalogie. Débarrassée de ce fastidieux cortège , l'histoire ancienne avait une marche plus rapide : l'histoire moderne est plus vraie, plus exacte^ mais c'est une faible ressource pour l'agrément, que la vérité et l'exactitude; et peut-être n'y a-l-il pas assez ni de l'une ni de l'autre dans nos histoires, pour nous dédommager de tout ce que nous perdons du côté de l'intérêt.

Si Louis XI, par exemple, au lieu d'être un roi de France, eût été un roi de Perse, on même un empereur romain , quel est Ihistorien qui eût cru devoir remplir de son histoire deux gros volumes in-8 -, et, quelles qu'eussent été ses recherches, aurait-il jamais pu trouver assez àe pièces justijîcatwes pour en composer un troisième volume non moins épais? Je crois, à la vérité , que ces dimensions sont un peu exagérées, même pour un historien moderne. Duclos pouvait se dispenser d'être aussi long : il a un peu abusé des ressources qu'offrent à la prolixité des historiens modernes, et nos immenses matériaux de toute espèce, et nos archives , et nos manuscrits, et nos livres imprimés. Il est vrai que tels sont les rapports qui lient ou désunissent les diverses nations de l'Europe moderne ; tel est le mélange des inlérôts

o.f>() M 1^. LA A G F. s.

([ui se croisent et se niulliplient à rir)fîni , qu'il est impossible d'écrire l'histoire, je ne dirai pas d'un peuple, mais d'un homme qui a joué un des preniieis rôles, sans présenter le tableau général de l'époque où il a vécu. Il est cerlain encore que l'époque du règne de Louis XI est plus intéressante que ne semble rannoncer le caractère personnel de ce monarque, sans giandeur réelle, sans qualités brillantes, sans franchise, sans bonté, sans loyauté, mais plein d'énergie, de fermeté, de coristance, et qui, comme dit Duclos : l'ont, mis en balance, était un roi.

C'est sous le règne de ce piince que commencèrent à s'élever en Europe de grandes puissances ; à se former de grandes rivalités, à germer quelques principes d'équilibre, dont le système ne se développa que sous le gouvernement d'un minisire dont le caractère avait de grands traits de ressemblance avec celui de Louis X]. L'Espagne, long - temps asservie sous la domination des Maures, divisée ensuite en petites principautés, déchirée par des guerres civiles, se réunit enfin sous l'administration sage, ferme et politique d'Isabelle et de Ferdinand , et prélude ainsi à sa grandeur future, et à l'éclat qu'elle doit jeter sous le règne de leur successeur; l'Autriche, s'agrandissant toujours par de sages calculs, d'adroites combinaisons, des traités politiques, des mariages avantageux, met alors le comble à sa puissance, par l'immense héritage de la maison de Bourgogne, source cruelle de guerres avec la France ; lAngleterre, en proie à d horribles révolutions, aux factions acharnées de la Rose rouge et de la Rose

1) KLL i: s-L F.TTr. r.s. 267

]jl;uichc, et diin courage égal cl d'une égaJe barhaiie dans les deux partis, présente long- temps le saiiglaiit spectacle d'une étonnante vicissitude de victoires et de rmers , (jui poussent, tanlôt vers le trôie, tantôt sur l'échafaud ou sou^ le fer des assassins, les Lancastre, les Yoick, Warwick, Edouard, Henri VI, Marguerite d'Anjou- l'Iî.die. \ivement agiiée, dans ses petites principautés et ses petites républiques, par mille intérêts divers, par les factions (!e^ Sforce et des Mcdicis, par l'ambition des papes, p:ir la résistance de la république de Venise , voit encore ses divisions et ses calamités augmentées par li's prétentions des Français et des Espagnol, olïVe lung-temos un champ de bataille à leurs armes , et est tantôt dominée parles uns, et tantôt par les autres ; la France , enfin , posant les fondcmens d'une monarcliie régulière , s élevant déjà à un liant degré de considération auprès des pui^^sans voisins qui la prennent ]iour médiatrice , invoquent sa protection, demandent sa garantie, redoutent son influence et ses armes, s'aflrancliit du joug de vassaux inquiets et lurbulens, divisés, soumis, et souvent jugés par un ]>rince qui, suivant l'expression du temps, inities lois hors de page. Tel est le vaste et intéressant tableau que présente l'histoire de Louis XI.

Duclos l'embrasse tout entier 5 mais il eût pu l'abtéger, en r(-sserrantquelques détails, en supprimant quelques circonstances peu intéressantes ou même inutiles, et l'animer par un style plus \if et plus rap)ide-, il eût dû éviter quelques répétitions; posséder mieux l'art des transitions ; s'astreindre moins rigoureusement à un ordre chronologique qui . indiijuant

268 MÉLAISGf:S.

non-seulement l'année , mais le jour de chaque fait , présente plutôt la manière d'un analyste contemporain qui écrit le journal des événemens de son temps, que celle d'un historien qui , voyant l'ensemble des faits, et l'enchaînement des effets et des causes, dispose ses matériaux dans un ordre plus intéressaut et plus philosophique que l'ordre des temps, et use avec sagesse et circonspection des droits du poète épique :

Jain nunc dlcat, jam nunc dehentia dici , Pleraque différai , et prœsens in tempus omiltat.

Malgré ces défauts , \ Histoire de Louis Al se lit , sinon toujours avec intérêt et agrément, du moins presque toujours avec fruit : on y prend une connaissance assez exacte de l'état de l'Europe dans le quinzième siècle. Duclos n'a point négligé les recherches-, il a fait cet ouvrage en conscience, et on peut appliquer à l'histoire à peu près ce qu'il disait lui-même du prince : l'ont mis dans la balance , c'est une histoire utile.

Le caractère de Louis XI est d'ailleurs un des plus singuliers que nous présente l'histoire. Vindicatif et cruel, s'il punissait avec une rigueur implacable, il savait aussi récompenser, même avec quelque grâce. Témoin de la valeur avec laquelle Raoul de Lannoi était monté à l'assaut au siège du Quesnoi , il lui passa au cou une chaîne d'or de cinq cents écus , en lui disant : « Par la Pàque Dieu, mon ami, vous (( êtes trop furieux en un combat 5 il vous faut ence chaîner. » Assez indifférent sur l'opinion publique et les propos de ses sujets , il fit cependant tuer

tous les geais et tous les perroquets de Paris, paice ({ue les Parisiens leur avaient appris à dire Pérotuif; ville qui lui rappelait le souvenir d'une faute Irès-impolitique. A la dissimulation, à la perOdie , au mépris de la bonne loi promise ou même jurée, et des sermens les plus solennels, il alliait une piété scrupuleuse , et même superstitieuse; il avait la plus grande confiance dans une petite JNotre -Dame de plomb qu'il baisait avec beaucoup de vénération , surtout quand il se préparait à faire une mauvaise action. Il écrivait au prieur de Notre-Dame à Bourges : « Maître Pierre, mon ami , je vous prie, tant « comme je puis, que vous priiez Dieu et Notre- <( Dame qu'il leur plaise de m'envoyer la fièvre (( quarte ; car j'ai une maladie dont les physiciens « disent que je ne puis être guéri sans l'avoir : quand « je l'aurai , je vous le ferai savoir incontinent, » Il ne faut pas croire, au leste, qu'on ait attendu les philosophes pour se moquer de ces pratiques superstitieuses \ on n'a qu'à voir comment elles sont tournées en ridicule par Fénelon, dans le Dialogue entre Louis XI et Philippe de Comiiies.

Il y a aussi dans cette histoire quelques détails de mœurs assez curieux : on y voit que le souverain d'un puissant royaume, que Louis XII donna quinze sous à son tailleur, pour avoir remis des manches neuves à son pourpoint ; on y voit que Paris était dès-lors (en 14^)7) une ville très-considérable. « Le w roi , voulant passer en revue tous les habitans de « Paris, les fit ranger vers la porte Saint-Antoine, « le long de la rivière , jusqu'à Conflans ; il s'y trouva « soixante - sept bannières et autant de guidons; le

« loul faisaul 80,000 lioinnios, parmi lesquels il « sen trouva 3o,ooo ayant armes, jacciues et bri- « gaiitliiies. Le roi parut content de cette revue ] ce- « pendant il ne pnt s'enipècber de dire à Crusso'l , « que, dans un jour d'action, il ne compterait pas sur u cette bourgeoisie. » Les pièces justificatives, beaucoup trop nombreuses, complètent néanmoins li; tableau des mœurs de ce temps-là. On y voit nu écbanlillon di; l'éloquence d'alors dans la barangiu; d'un évèque d'Arras, qui , voulant justifier Louis , encore Daupbiu et rebelle contre son père, pérore pendant vingt pages, s,ins, pour ainsi dire, entier dans son sujet (mélbode, au reste, qui s'est asMZ conservée jusqu'à nos jours) 5 et puis il cite les ProvcMbes, VEccUsiaste , Esther, les propbèies, Tuile- Cicéron , Quinlilianus , Jub'us César, Milhridaie, «iaint Ambroise , saint Jérôme, Diogèue, Tbalès , Milésius, etc. , etc. ; et puis un autie évèque qui , complimentant Louis XI, lui parle de divine Sapien ce, qui avait un fils nommé Dico ; de dame Prudence , qui avait un (ils nommé Duco ; de dame Puissance , qui avait un fils nommé Facio ; enfin, de dame Patience, qui avait un fils nommé Fero : tous qualie voulaient régner-, mais l'empire fut adjugé à celui qui aurait les quatre dames, et les fils dont il fallait même relrancber la queue, c'est-à-dire, la dernière lettre, elles réduire à Y\m\)éYay\^ die , duc ,fac,fer. Or, continue l'éloquent évêc]ue, c'est vous, grand prince , qui avez tout cela -, vous avez Sapience , Prudence, etc. Ce qui prouve que, si dans tous les temps on a flatté, les formes de l'adulation ont du moins beaucoup varié.

Il l" L L F. S - I. E r TUFS. •> ^ l

Le?, Mémoires secrets sur le règne de Louis XIV , la régence et le règne de Louis XV, amuseroiil beaucoup la malignité humaine : c'est un recueil d'anecdotes scandaleuses , recueillies de toutes les bouches médisantes, el de toutes les sociétés où se content, se dénaturent, et souvent s'imaginent les nouvelles du jour , racontées avec une maligne complaisance par l'historien , commentées avec aigreur par le philosophe, assaisonnées enfin du sel acre et mordant d'une causticité philosophique , écrites d'un style quelquefois cynique. 11 semble que ce soit une jouissance pour Duclos, lorsqu'il peut présenter, sous les traits d'un scélérat, un ministre, un grand seigneur, uii prince, un évêque, un cardinal ; el il faut avouer qu'il écrit Ihisloire d'un temps qui lui donne souvent ces jouissances-là, A l'amour de tout ce qui était bon, mile et honnête; au respect de toutes les bienséances, à ces habitudes heureuses, à ces mœurs publiques qui applaudissaient à la vertu et forçaient le crime à se caclier ou même h revêtir les apparences de la vertu, succédèrent tout à coup le mépris de toute morale, le renversement de tous les principes , la débauche et la crapule la plus effrénée. Ce fut ait milieu de cette corruption générale que naquit la philosophie du dix-huitième siècle -, et ceux qui ne conviendraient pas de ses torts et de ses excès, ne peuvent du moins disconvenir de sa honteuse origine.

Je n'examinerai pas jusqu'à c[uel point on peut compter sur la vérité de toutes ces anecdotes : on sait qu'il n'y a rien de plus sujet à caution. Ce qui est très-propre à augmenter la défiance , c'est la contra-

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diclion entre les ailleurs contemporains. Selon Diiclos, la princesse des Ursins est une femme artiiicieuse, méchante , intrigante : selon Marmontel , c'est la femme la plus intéressante. Marmontel fait le portrait le plus désavantageux du cardinal de Bernis : Duclos en trace le portrait le plus avantageux ; celui - ci n'est même pas toujours d'accord avec luimême. Il raconte que, lorsque le système de Law fut prêt à crouler, le prince de Conti échangea tout d'un coup assez de billets pour faire charger d'espèces monnayées quatre fourgons-, plus loin , ce n'est pins que trois fourgons : un fourgon de plus ou de moins chargé d'argent, c'est bien quelque chose I Ailleurs , il prétend qu'un petit arrangement de ménage, entre le roi et la reine d'Espagne, ne cessa que cinq jours après la mort de la reine -, puis il assure qu'il ne cessa que trois jours avant. Tantôt il donne le mariage du cardinal Dubois comme certain , tantôt comme douteux; et si ce ne sont que de petites contradictions, il faut se rappeler qu'il nepeut guèrey en avoir d'autres dans les petites anecdotes, dont presque tous ces Mémoires sont composés. Ces anecdotes amusent , il est vrai', mais elles se font oublier les unes les autres : il n'en reste presque rien dans la mémoire; et il est plus difficile de suivre le fil d'une petite intrigue , d'une petite perfidie, et suitout delà retenir, que de conserver dans sa mémoire la suite des événeniens des trois guerres puniques.

Art. III.

Mémoires particuliers , Opuseiiles inédits.

Parmi les pclites manies qui distinguèrent les écrivains du dix-huitième siècle , il en est une bien digne de remarque 5 c'est cette puérile et ridicule prétention déparier continuellement d'eux-mêmes. Dans les âges précédens, c'étaient les hommes d'Etat , les généraux, les négociateurs , qui publiaient desMémoires; et leur histoire, liée à l'histoire publique, leur en donnait le droit, et promettait un véritable intérêt aux lecteurs. Mais lorsque les gens de lettres se furent persuadé, et, qui plus est , eurent persuadé aux autres, que ce qu'il y avait de plus important dans la société (i) , c'était jun philosophe et un académicien, ils durent croire que c'était à eux à entretenir le puhlic de tout ce qu'ils- avaient fait depuis le berceau , de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite , de leur vertu , de leurs succès , de leurs talents. L'un donna ses Confessions, l'autre publia ses Mémoires; celui-ci, un Tableau de quelques circonstances de sa l'ie : et comme il nous reste plusieurs philosophes qui tiennent à ce siècle par leur âge , leurs habitudes, leur opinion, leur admiration, et qui croient y tenir

(i) L'homme de lettres y occupe sans doute une place lionorable j mais rien n'est plus propre à lui faire perdre la considération qui lui est due, que des prétentions exagérées; et c'est uniquement sur ces prétentions que doivent tomber la critique et la censure.

par leurs lalens , il faut espérer qu'il nous revient encore quelques Confessions , quelques 3fémoires , quelques Tableaux.

Duclos , qui , avec plus d'esprit que la plupart de ses confrères , avait évité leurs plus grands ridicules, comme avec un jugement plus sain il évita leurs plus grands excès, pouvait peut-être , moins qu'un autre, se défendre des petits ridicules de l'aoïourpropre, et des petites prétentions attachées à une opinion exagérée de l'importance de l'homme de lettres. Il composa donc ses 3It'nioires, ou plutôt il en forma le projet , dont il n'a eu que le temps de commencer l'exécution. Si quelqu'un, au reste, trouvait trop sévère , ou même trop injuste , la censure que je me permets, et que je me suis permise, en plus d'une occasion , contre les écrivains qui , non contens de publier leurs ouvrages, veulent encore publier leurs actions, je prendrais ces écrivains eux-mêmes pour juges. Ils sentent si bien que cette prétention est déplacée, qu'ils protestent tous que leurs Mémoires ne sont point destinés au public, qu'ils n'écrivent que pour l'amusement de leur vieillesse, ou pour l'instruction de leurs enfans, ou tout au plus pour satisfaire la curiosité de quelques amis; précaution qui atteste moins leur franchise et leur bonne foi , que l'idée assez juste qu'ils se forment eux-mêmes de leur entreprise.

En censurant les motifs et l'exécution de ces 3fémoires , je ne disconviens pas qu'on y trouve une lecture assez agréable 5 qualité qui n'absout pas toujours un ouvrage aux yeux du ciilique, du moraliste, ou même de l'Iiomme de goût , quoique souvent elle

suffise pour le jusiilier aux yeux de la plupart des lecteurs : c'est ainsi qu'on a lu avec avidité les Mémoires (le Mannontel, répréheusibles non-seulement par la vanité qui les a dictés , mais plus encore par une foule de jugemens injustes ou faux sur les personnes et les choses, et surtout par celte licence si condamnable, et presque inséparable des mémoires particuliers qui dévoilent une foule d'actions , de discours, de sentimens, sur lesquels le public et la postérité n'ont aucun droit*, et qui, pour la plupart, entièrement oubliés, ou n'ayant eu pour témoin ou confident que l'auteur des mémoires, rendent son témoignage d'autant plus dangereux et plus formidable, qu'il est souvent à la fois partie intéressée, juge et interprète , lorsqu'il ne peut plus être contredit par personne. Duclos , avec un caractère encore moins circonspect et moins réservé que Marmoniel , n'aurait pas sans doute moins offensé les convenances sociales , et celle partie délicate de la morale qui nous défend de soulever d'une main trop hardie le voile qui couvre les pensées secrètes, les entreliens confidentiels , les actions cachées, les sentimens obscurs des hommes et des femmes dont la vie privée ne peut être réclamée par le pinceau de l'histoire; mais avec un esprit plus caustique et plus vif que son confrère, avec plus de talent pour peindre les mœurs et les ridicules, il eût sans doute été plus piquant , et eut encore excilé davantage la curiosité publique. Malheureusement pour cette curiosité, il n'a fait qu'ébaucher cet ouvrage, et ne l'a presque conduit qu'au terme où il allait exciter l'inlérêt, par les personnages qu'il allait produire sur la scène, et par

2^6 M it JL ANGES.

celte malignilé, compagne presque toujours inséparable des mémoires particuliers.

Quelle que soit la haute opinion qu'un philosophe ou qu'un homme de lettres ail des moindres détails qui le concernent, il est certain néanmoins que Tetifance d'un académicien ressemble prodigieusement à celle de ses voisins les moins lettrés. Quelques succès de plus dans leurs classes , quelques prix de plus dans les collèges, voilà ce qui les distingue^ et il n'en est même pas toujours ainsi. Mais Dudos ne fit point exception à la règle générale : il nous apprend qu'en rhétorique, il eut tous les prix de .••a classe. Je ne rappelle ce fait, qui peut-être intéressera peu de monde aujourd'hui , que parce qu'il renferme une circonstance qui me paraît inexplicable. Duclos prétend qu'il n'avait qu'un seul rival, le marquis de Beauvau 5 celui-ci avait six ans et quelques mois de moins que Duclos. Or , je ne vois pas comment un enfant de dix ans, par exemple, peut êtie le rival d'un jeune homme de seize ans , âge ordinaire d'un écolier de rhétorique.

Si généralement c'est un défaut en littérature de s'écarter de son sujet, il faut avouer cependant que c'est un véiitable mérite, lorsque le sujet est d'un trèsmédiocre iniérèl. Je ne ferai donc point un crime à Duclos d'oublier à choque instant les puérilités de son enfance, et d'y échapper par des digressions qui y sont très-étrangères , telles que la marine de Saint- Malo , la 5;;randeur démesurée de la capitale, les progrès sans cesse rroissans du luxe, les vices de Téducation , l'apologie des coches, la- censure des carrosses et dc5 chaises de poste , et autres objets qui appar-

BELLES- LETTB ES.

liendraicnt peul-être pliilôt , comme il le dit luimèrae, à ses Considérations sur les mœurs, qu'aux mémoires de sa vie , mais qu'on préférera toujours , quelque part qu'ils soient placés, aux insipides détails de la vie d'un écolier. Enfin , Duclos entre dans le monde, ou plutôt, avant que d'y être connu, accueilli , et même très - recherché, il commence par débuter aux cafés Gradot et Procope, où s'assemblaient La Motte, Saurin , ûMaupert'uis , Boindiu , l'abbé Terrasson, Fréret , Piron , La Faye, etc. Duclos juge tous ces personnages , déjà si souvent jugés ^ mais très-éloigné de se laisser entraîner par les jugemens déjà portés , les siens sont souvent fort singuliers. Son héros est La Molle; il le regarde comme un bon poêle, et traite de grimauds ceux qui ne pensent pas comme lui : il le met fort au dessus de Boileau et de Rousseau pour Vétendue de l'esprit^ et assure qu'il n'était pas l'enfenné comme eux dans les bornes du talent; et il est certain quon n'est pas renfermé dans les bornes de ce qu'on n'a pas. Il le croit même supérieur à Voltaire , dans les matières susceptibles d'aîialj se. Voltaire, dit- il, est plus brillant , mais La Motte est plus lumineux ; l'un éblouit y Tautre éclaire. Voilà quelques autres jugemens assez extraordinaires : « Baron , sans e^iimer « l'état de comédien dont il pensait très-modeste- « ment, avait de son art d'acteur la plus haute opi- « nion... Il pensait qu'un acteur parfait, tel qu'il se « croyait, devait aller de pair avec ce qu'il y avait « de plus grand par la naissance, les dignilés, le « génie. » (3'avoue que jai de la peine à concilier celle grande modestie avec celte insupportable vani-

2^8 MÉLAPJGKS.

lé, et que je ne coiiçoîs pas celte distinction entre Tétat de comédien et l'art d'acteur.) « L'abbé Terce rasson pouvait quelquefois remarquer que les au- « très ne lui ressemblaient pas -, mais il n'allait peul- (( être pas jusqu'à conclure qu'il ne leur ressemblait « point. » Cela me paraît bien subtil. Duclos dénigre beaucoup le caractère de Racine et de Boileau, et rend tout au plus justice à leurs talens. On voit dans ses jugemens les préjugés de son siècle contre ces deux poètes, qui n'étaient point pejtseurs.

Ces Mémoires sont écrits avec trop de négligence 5 on y trouve des phrases telles que celle-ci : « Boindin « était de l'Académie des Inscriptions, et il se- « l'ait entré à la Française ^ etc. » Mais on y trouve aussi toujours l'esprit de Duclos, et des réflexions justes et vivement exprimées. Telle est celle-ci : En France tout s'oublie tous les quarante ans.

Ceux qui aiment les détails biographiques trouveront un supplément aux Mémoires de Duclos , dans l'excellente Notice que M. Auger a placée à la tête de cette édition. Peut-être prodigue-l-il un peu , dans cette noiice , le trait, l'épigramme, et les réflexions caustiques, comme pour imiter celui dont il raconte la vie et dont il juge les ouvrages; mais j'applaudis sans restriction aux léflexions de M. Auger sur les relations de Duclos avec les philosophes 5 elles sont justes et bien exprimées. Si Duclos ne put se défendre de l'influence qu'exercèrent sur tous les esprits, et surtout sur les gens de lettres , les principes contagieux de son siècle, il évita du moins, dans ses écrits comme dans sa conduite, les excès auxc[uels se livrèrent quelques-uns d'entre eux : il fit plus, il les

BEI LES-L l'TTRES. 2JC)

blània ouveriement; et, quoique d'un caractèio licsfranc el incapable de dissimulation et de nianéi^e, il sut se concilier l'estime de tous les partis. C'esL l'ouvrage d'un honnête homme , disait Louis XV , en parlant de ses Considérations sur les mœurs. Voltaire, qui, dans plus d'une occasion, ne dut pas être content de lui , n'osa cependant jamais l'aitaquer. Diderot l'appelait un homme droit et (idroit : mot que M. Auger attribue à Rousseau , et qui peutêtre n'est ni de Tun ni de l'autre.

On trouvera, dans le dixième volume, âesRéflexions sur le goût : morceau jusqu'ici inédit , que l'auteur commence par des définitions et des distinctions métaphysiques plus vraies qu'utiles , et peut - être plus subtiles que vraies 5 qu'il continue par des applications tirées de l'expérience et de l'iiistoire, dont on pourrait contester quelques-unes; et qu'il termine par des caractères et des considérations sur les mœurs, genre auquel revient toujours Duclos. Acesi'éflexions sur le goût succèdent plusieurs //V7^/;/e7/5 historiques : le récit de la révolution qvii porta Catherine II sur le trône de Russie, morceau assez curieux •, le récit de la mort de madame Henriette, où l'on prétend démontrer qu'elle a été empoisonnée , point d'histoire qu'il valait tout autant ne pas éclaircir; l'histoire de quelques personnages plus ou moins célèbres , mais très-singuliers, tels qu'un abbé de Vatteville, d'abord colonel , puis chartreux , s'échappant de son couvent après avoir poignardé le prieur , brûlant la cervelle à un homme qui voulait lui disputer un gigot de mouton , se sauvant en Turquie, où il devient pacha , et levenanl eu France, où Louis AlV lui donne l'arche-

28o MÉLA^GKS.

\êché (le Besançon el deux abbayes , pour le dédommager de cet archevêché, dont le pape refusa les bulles.

Cette édition, comme on voit, très - complète , publiée par M. Colnet , reproduit ou donne pour la première fois tout ce qui est sorti de la plume d'un homme de beaucoup d'esprit, dont les ouvrages prêtent sans doute beaucoup à la critique, mais offrent néanmoins une lecture souvent utile, et presque toujours agréable.

OEuvres complètes de M. de Cliâteauhiiand. — Itinéraire, Atala ^ René , tes Abencerrages.

AHTICLE PREMIER.

J'ai parlé, avec assez d'étendue, de V Itinéraire de Paris à Jérusalem et dans la Grèce, lorsque l'auteur le publia , pour la première fois, en 18 ix (i). Je ne dirai qu'un mot de cette nouvelle édition, de la préface que M. de Chateaubriand y a njoutée, ainsi que de la préface générale de ses œuvres que l'éditeur a renfermée dans le premier volume de V Itinéraire.

Cet ouvrage est immortel comme les lieux qui l'ont inspiré , comme le nom de l'écrivain qui l'a produit. Quatre éditions ont été épuisées, et ce livre manquait absolument dans la librairie. C'est peut - être ce qui a engagé l'éditeur à le publier des premiers dans la collection des OEuvres de M. de Chateaubriand, Mais il peut y avoir été déterminé

(il Voyez , dans ce Recueil, la section Voyages.

15 IC L X. E s - L E T T r» i; s . 18 r

nussi par un molif plus puissant encore : rinlérôl d'un peuple dont personne n'a plaidé plus éloquenin>enl la cause. C'est en effet un beau plaidoyer en faveur des Grecs , que ces pages animées et brillantes dans lesquelles l'auteur de Vltinéray'e , parcourant les ruines d'Athènes et de Lacédénione, les rives du Céphise et de l'Eurotas , la patrie d'Homère, de Sophocle, de Platon, de Zeuxis, de Phidias, à l'aspect de ces lieux célèbres par la poésie, l'Attique, le Pai'nassc de l'Olympe, et de ces lieux plus illustrés encore par la gloire, Marathon, Salamine, Platée, rappelle avec enthousiasme ce qu'ils furent autrefois, et avec douleur ce quMls sont aujourd'hui ! Jadis vainqueur du grand roi , libres et tiiomphans, maintenant opprimés par un stupide pacha , ou même par un vil eunuque noir ! Et cependant combien ils sont devenus plus malheureux encore, depuis que l'illustre vojagcur déplorait si éloquemnient leur infortune, et comparait leur gloire passée et leur honte présente. « Lorsque je parcourus la Grèce, dit- il, « elle était triste, mais paisible; le silence de la ser- « viiude régnait sur ses monumens détruits, la li- « berlé n'avait point encore lait entendre le cri do « sa renaissance, du fond du tombeau d'Harmodius « et d'Aristogiton. Le jour, je n'entendais dans mes « longues marches que la chanson de mon pauvre « guide 5 la nuit, je dormais tranquillement à l'abri « de quelques lauriers- roses, au bord delEurotas. « Les ruines de Sparte se taisaient autour de moi ; u la gloire même était muette. » A ce tableau , triste sans doute, puisque c'est celui de la servitude et de l'oppression , succède l'affreux tableau des guerres ,

des horribles massacres que nous présente aujourd'hui la Grèce. De cet intérêt général pour un peuple, ramené par un doux souvenir à un intérêt particulier de reconnaissance pour une famille , M, de Chateaubriand s'écrie avec l'accent d'une touchante sensibilité : « Et où sont mes hôtes de « Mégare? Ont -ils été massacrés? Des vaisseaux « chrétiens ont-ils transporté leurs enfans aux mar- « chés d'Alexandrie ? Chose déplorable , j'ai cru « peindre la désolation , en peignant les ruines d'Ar- « gos, de Mycènes , de Lacédémone; et, si Ton « compare mes récits à ceux qui nous viennent au- « jourd'hui de la Morée , il semble que j'aie voyagé (t en Grèce au temps de sa prospérité et de sa splen- (( deur! »

Un retour plein de noblesse sur lui -même, sur les vicissitudes et l'agitation de ses destinées, sur sa vie littéraire et politique 5 des vues pleines de sagacité et d'élévation, dictées par la situation morale des esprits, par la considération du présent, et par la prévoyance de l'avenir ; des conseils pleins de sagesse, donnés à ceux qui, à des regrets naturels et légitimes du passé, ne veulent pas joindre l'idée incontestable que le passé n'est plus : tels sont les élémens de la préface générale des OEuvres , qu'on remarquera parmi tant d'écrits remarquables, et sur laquelle la gravité des pensées et du style, et je ne sais quelle empreinte de tristesse et de mélancolie répandent un charme tout particulier : u O France ! « s'écrie l'auteur^ en la terminant par un sentiment « touchant et un voeu patriotique, ô France! mou « cher pays et mon premier amour! un de vos fils ,

« au bout de sa cniTière, rassemble sons vos yeux « les titres qu'il peut avoir à votre bienveillance pâte lernelle. S'il ne peut plus rien pour vous, vous « pouvez tout pour lui, en déclarant que son alta- « chement à voire religion, à votre roi, à vos li- « bertés, vous fut agréable. lUustie et belle patrie , (( je n'aurais désiré un peu de gloire, que pour aug- « menterla tienne! »

]M. de Chateaubriand exprime sur cette gloire, qui lui est acquise et assurée par tant de litres honorables et immortels, des doutes excessivement modestes : « Plus d'un quart de siècle , dit -il, passé « sur mes premiers écrits, sans les avoir éloufles , « ne m'a pas fait présumer une immortalité que « j'ambitionne peut-être moins qu'on ne le pense. » M. de Chateaubriand pourrait avoir plus de confiance, du moins à Tégard de ceux de ses ouvrages que le public lit, goule et applaudit depuis longtemps. C'est une véritable garantie de la durée de tout ouvrage qui n'est pas un ouvrage de parti , et dans toule langue qui est irrévocablement fixée , comme l'observe très - bien Tabbé Diibos, dans ses Rcjlejiioiis sur la poésie et la peinture. En vain , dit-il, des défauts y auront été relevés, et des censures auront été faites par les critiques qu'il appelle poliment les comiaisseui's ; « le public à venir, pour- « suit- il, qu'on me permette cette expression , qui « en jugera par senlim.ent, comme le public con- « temporain en avait jugé, sera toujours de Tavis « des contemporains : Tantùmdein quoque postcri « credent , quantimi prœsens œtas spopouderit. »

En ma qualité de critique, f\\\v je ne confond) ai

î>.84 MÉLAPJGES.

pas , comme l'abbé Dubos , avec celle de connaisseur , j'oserai néanmoins prédire que la nouvelle production de M, de Chateaubriand, qui paraît pour la première fois dans cette première livraison de ses OEuvres complètes, obtiendra bientôt cette garantie des suffrages publics. Les ui^'entures du dernier Abencerra^e, réunies à Alala et à René, seront lues avec un vif empressement, comme ses aînés, goûtées comme eux, et complèieut d'une manière très-heureuse un charmant volume de celte collection. Ce sont trois ouvrages pleins de grâce , d'originali:é cl de talent, brillans de verve , d'imagination et de slyle ; louchans par la peinture de passions tendres , ardentes, vertueuses, de senlimens nobles, élevés, généreux. L'auteur ne caractérise point ces ouvrages; je ne les caractériserai point non plus : je dirai seulement qu'ils tiennent tout à la fois du roman, de l'histoire et du poëme : ils ont l'invention , les fictions et l'intérêt du roman ; ils ont la vérité de l'histoire dans les tableaux de mœurs et de caractères, et dans la fidélité des observations locales. Enfin , ils offrent les principales qualités du poëme : d'abord (elles qui lui sont communes avec le roman , c'està-dire, la fiction et l'invention, ensuite les images et les couleurs de la poésie, la hardiesse et la richesse du Slyle , toujours unies à beaucoup d'élégance et d'harmonie , et souvent à beaucoup de ï^implicité et de naturel. La première de ces (omposilions, Alala, commença la célébrité de M. de Chateaubriand, et révéla son génie : elle ouvrit, pour ainsi dire, la carrière de gloire que parcourt le dixneu\ièmo siècle, et v fil époque. Rien ne manqua à

ses succès et à son tiioniphe , ni les éditions ninhipliées, ni les éloges à peu près unanimes d'un public qui, froissé et mulilé par dix années d'une terrible révolution, s'étonnait à l'apparition d'idées nouvelles et d'un talent nouveau^ ni les suffrages des littérateurs les plus distingués par leur goût, ni même les ciiliques anières de quelques détracteurs passionnés. La seconde, René , jetée au milieu d'un grand ouvrage rempli de beautés du premier ordre, y lut remarquée comme unecréalionneuveet brillante, digne en tout à'yitala, et que quelques-uns même préférèrent à Atala , à cause surtout de la perfection plus soutenue du style, toujours élégant, harmonieux, naturel, plein de grâce et de charme dans l'expression des sentimens doux et tendres, plein d'énergie et d'éloquence dans la peinture des violentes agitations de l'àme et des passions turbulentes du cœur.

Tout le monde sait que les yiventiircs du dernier

udhcncerrage , la troisième de ces productions, pleines

d'un vif et puissant intérêt, étaient composées depuis

long-temps, M. de Chateaubriand explique lui-même

les motifs qui les retinrent dans son porte-fcuillc sous

le gouvernement impérial : « La résistance, dit-il,

(( des Espagnols à Buonaparte, d'un peuple désarmé,

K à ce conquérant qui avait vaincu les meilleurs sol-

« dats de l'Europe, excitait alors l'enthousiasme de

« tous les cœurs susceptibles d'être touchés par les

« grands dévouemens et les nobles sacrifices. Les rui-

« nés de Sarragosse fumaient encore, et la censure

<( n'aurait pas permis des éloges où elle eût découvert,

« av<;c raison , un iuiérèt caché pour les victimes. La

« peinture des vieilles mœurs de l'Europe, les souvc-

•iSG MÉLANGES.

« nirs de la gloire d'un antre temps, et ceux de la cour « d'un de nos plus brillans monarques, n'auraient « pas été plus agréables à la censure qui d'ailleurs « commençait à se repentir de m'avoir tant de fois « laissé patler de l'ancienne monarchie, et de la reli- « gion de nos pères. Ces morts que j'évoquais sans (( cesse faisaient trop penser aux vivans. »

Je suis persuadé, en eflet, que ce beau portrait du caractère espagnol n'aurait plu ni à Buonaparte, ni à ses courtisans, ni à la censure , ni à la police, a Le u duc de Santa-Fé reçut l'Abencerrage avec cette (i politesse grave et pourtant naïve des Espagnols. « On ne rcniar(jue chez cette nation aucun des airs « serviles , aucun de ces tours de phrases qui annon- « cent l'abjection des pensées et la dégradation de « rame. La langue du grand seigneur et du paysan « est la même; le salut le même, les habitudes, les « complimens, les usages sont les mêmes. Autant la (( confiance et la générosité de ce peuple envers les « étrangers sont sans bornes , autant sa vengeance « est terrible quand on le trahit. D'un courage hc- « roïque, d'une patience à toute épreuve, incapable « de céder à la mauvaise fortune, il faut qu'il la u dompte ou qu'il en soit écrasé. Il a peu de ce qu'on « appelle esprit , mais les passions exaltées lui tiena nent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et « de l'abondance des idées. Un Espagnol qui passe le « jour sans parler, qui n'a rien vu, qui ne se soucie '( de rien voir, qui n'a rien lu, rien étudié, rien « comparé, trouvera dans la grandeur de ses résolu- « tions les ressources nécessaires au moment del'adu veraité. »

n n'est point dans l'histoire d'Espagne d'époque plus brillante, et qui rappelle de plus glorieux souvenirs et de plus illustres noms, que celle qui termina la longue lutte de cette nation héroïque avec les hordes africaines qui l'ont envahie et opprimée. On est du parti des vainqueurs sans doule, mais on ne hait point les vaincus. Les Maures établis en Espagne, dans le royaume de Grenade surtout, sont peut-être les seuls Africains, les seuls mahométans qui aient laissé des souvenirs aimables et des idées gracieuses de leur caractère, de leurs usages, de leurs coutumes , et même de leurs arts. Les contrastes de deux peuples si opposés, et qui n'ont aucun trait de ressemblance, si ce n'est la brillante valeur qui leur est commune à tous deux , nous plaisent et nous intéressent. A ces contrastes M. de Chateaubriand a joint celui d'un Français, le brave Lautrec, armé chevalier parBayard, et fait prisonnier à Pavie comme son roi, et en défendant son roi, et après avoir comme lui valeureusement combattu jusqu'à la dernière exlrémilé. Enfin , les noms du Cid et de Chimène, naturellement ramenés sur la scène, et qui nous rappellent le grand nom de Corueille , jettent encore de léclatsurce charmant ouvrage, et lui donnent un intéiêt de plus.

Je n'en entreprendrai point l'analyse : qui est-ce qui n'a pas déjà lu les Aventures du deniinr \Ahencetrage , ou qui ne s'empressera de les lire ? Je dirai seulement que, comme dans tous les ouvrages de ce genre, une grande passion en est le fond et le sujet ^ un grand obstacle, le nœud ; et qu'une grande vertu et une égale générosité de «cntimens dans tous les

p(?rsonnages, avec les caractères les plus divers, ren- Jenl cet obstacle à peu près insurmontable. Comment en eiï'et une chrétienne, une Espagnole épouserait-elle un Maure , un mahométan rjue les préjugés et rhonneur même semblent attacher à sa religion? La descendante duCid et de Chimène doit être inflexible, sans doute; peut-être, et c'est une preuve de l'inlérèt qu'inspire le roman, et qu'on prend aux personnages, désirerait-on que l'Abencerrage le fût moins ? Un moment il a paru céder ; mais de nouveaux obstacles, tirés de l'honneur du sang et des t.imilles, sont créés avec art. On sait avec quel talent et quelle éloquence M. de Chateaubriand sait peindre le combat des passions et des devoirs. On sait aussi avec quelle riche et brillante imagination il sait peindre la nature et les arts, et en décrire les beautés, les variétés, les accidens. Combien d'objets divers oiïrent à ses magiques pinceaux cette Espagne si variée et si pittoresque , et ces ruines mauresques -, et le contraste de ces plaines sablonneuses et stériles avec ces coteaux rians et fertiles ; et la vallée délicieuse de Douro, et la ville de Grenade avec ses édifices si divers, ouvrage des nationaux et des étrangers, des Maures, des chrétiens, des vainqueurs et des vaincus ; et le palais célèbre de TAlhambra , et les jardins fameux du Généralife, ei tant d'autres endroits dignes de curiosité ou d'admiration , tous visités par M. de Chateaubriand, et décrits sur les lieux mêmes ! M. de Chateaubriand n'excelle pas moins à peindre par leurs discours les personnages qu'il met en scène. Les conversations qu'ils ont entre eux les montrent parfaitement tels qu'ils sont , avec leurs ca-

B ELLES - L ETTR ES. agg

raclères, leurs aflections, leurs passions. L'espace me manque, et je n'en citerai qu'une, moins brillante sans doute que beaucoup d'autres , mais plus courte. L'un des deux interlocuteurs n'est qu'un pauvre muletier espagnol , quisertdeguideàl'AbencerrageAben- Hamet 5 l'autre est l'Abencerrage lui-même. Celui-ci , à la vue de Grenade, la brillante conquête de ses pères, d'où ils ont été chassés peu d'années avant sa naissance, etdontila tant entendu parler, croise les bras sur sa poitrine, et, les yeux attachés sur la ville, demeure muet et immobile. « Le guide, dit « M. de Chateaubriand, s'arrêta à son lour^et, « comme tous les seniimens élevés sont aisément com- « pris d'un Espagnol, il devina que le Maure re- « voyait son ancienne patrie. L'Abencerrage rompit « enfin le silence. « Guide , s'écria-t-il , sois heureux ! « Ne me cache point la vérité 5 car le calme régnait « dans les flots le jour de ta naissance, et la lune « entrait dans son croissant. Quelles sont ces tours « qui brillent comme des étoiles au-dessus d'une a verte forêt?— C'est l'Alhambra, répond le guide. « — Et cet autre château sur cette autre colline.^ « dit Aben-Hamet. — C'est le Généralife, répliqua <c l'Espagnol. Il y a dans ce château un jardin planté « de myrtes, où Ton prétend qu'Abencerrage fut « surpris avec la sultane Alfaïma. Plus loin, vous « voyez l'Albaizyn, et plus près de nous les tours « vermeilles. » Chaque mot du guide perçait le cœur (c de l'Abencerrage. Qu'il est cruel d'avoir recours à « des étrangers, pour apprendre à connaître les mou numens de ses pères, et de se faire raconter par

« des indiflerens l'histoire de sa famille et deseà amis!

« Le guide, mettant fin aux réflexions d'Aben-Hamet, « s'écria : « Marchons, seigneur maure, marchons. « Dieu l'a voulu ! Prenez courage ! François 1" n'est- « il pas aujourd'hui même prisonnier dans notro « Madrid ? Dieu l'a voulu ! » Il ôta son chapeau , fît « un grand signe de croix , et frappa ses mules. L'Ace bencerrage, pressant la sienne à son tour, s'écria : « C'était écrit ! et ils descendirent vers Grenade. »

Le principal mérite de celte nouvelle, qui en a pourtant beaucoup d'autres, est sans doute dans le style, c'est le premier mérite de tous les grands écrivains '., c'est celui de M. de Chateaubriand. Ses ouvrages vivront toujours par le charme de ce style flexible qui, se prêtant à tous les tons, est propre à tant de sujets divers 5 qui s'élève et s'abaisse avec une si heureuse facilité, sublime sans effort, simple avec noblesse, tout à la fois plein de force et de grâce, toujours original , toujours plein de chaleur et d'àme, et empreint de ces rares qualités qui annoncent la présence du génie : Est deus in iiohis.

Art. il

Les Natchez.

En rendant compte, il y a quelques années, d'un ouvrage fort différent des Natchez, mais qui se distinguait par les recherches , l'érudition et l'utilité (i) , comme celui-ci se distingue par les créations, le talent et le génie , je disais ( et l'à-propos de la citation

(1) Voyez ci-après le Dictionnaire des anonymes.

BELLES-LETThES. 20 [

excusera, j'espère, auprès de mes lecteurs, l'inconvenance de me citer moi même) : «L'histoire des « livres est quelquefois plus curieuse et plus iniéres- « santé que celle des hommes.... Les circonstances « qui les ont vus naître, et qui souvent les ont fait « naître, et plus ou moins influé sur leur esprit; « les périls qu'ils ont courus dans la succession des « temps, leurs vicissitudes diverses, leurs succès « leurs revers, les mains par lesquelles ils ont passé , « et qui y ont souvent laissé de judicieuses et sa- «( vantes traces de ce passage; les opinions , les conu tradictions , les erreurs dont ils ont été le sujet, « sont une source d'anecdotes piquantes, et forment « une partie importante de l'histoire littéraire. »

Il est peu de livres plus propres que les JVatc/iez , à confirmer la vérité de celle réflexion. Un jeune homme, dont le génie est non-seulement inconnu aux autres, mais est ignoré de lui-même, est porré au delà des mers, à deux mille lieuesdu sol qui Ta vu naître, par une entreprise généreuse et hardie. Il y est d'abord retenu par les tempêtes politiques qui s'élèvent dans sa pairie, et qui , plus tard, par une résolution non moins généreuse, le rappellent en Europe. Jeté ainsi de l'extrême civilisation au milieu des nations sauvages, son esprit observateur étudie les lieux et les mœurs, la nature et les hommes. Son imagination ardente s'exalte à la vue de ces objets, si différens de ceux qui jusque là avaient frappé ses regards , arrêté ses pensées , excité ses réflexions. Les observations se multiplient , les idées se pressent; un instinct de gloire et de renommée avertit peut-être le jeune voyageur , le malheureux

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