gi MÉLANGES
exilé, au milieu de ces peuples sauvages , inconnus, si éloigné de tout bruit, de toule renommée et de toute gloire • il saisit ses pinceaux , il rassemble toutes ses couleurs; il veut peindre à la fois tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent, tout ce qu'il imagine. Il y aura sans doute, à travers de grandes beautés, quelque confusion dans le tableau. La multiplicité des sensations, des senlimens, des images, semble ne pouvoir s'exprimer sur le même ton , el , pour ainsi dire, dans la même langue. Le jeune auteur mêlera les genres divers : il unira l'histoire au roman, la philosophie à la superstition , à ses croyances absurdes, à ses cérémonies bizarres-, la prose au langage delà poésie, et aux formes même du poënie.
L'origine d'un pareil livre, les circonstances qui l'ont inspiré et au milieu desquelles il est né , forment déjà une partie intéressante et curieuse de son histoire. Combien cet intérêt s'accroît encore de la célébrité de l'auteur, et de l'idée que celte production fut le premier ouvrage d'un grand écrivain ! Ce fut d'un point obscur et sauvage de l'Amérique qu'il fît le premier pas dans sa carrière littéraire , devenue depuis si brillante et immortelle 5 et cependant ce ne sont pas les seules singularités de ce livre , considéré seulement dans sa partie historique, et même avant sa publication. Je ne raconterai point les dangers du manuscrit , perdu de vue pendant vingt-cinq ans par l'auteur , qui ignorait et le lieu précis où il l'avait déposé en terre étrangère , et le nom de la pauvre femme à qui il l'avait confié, et qui était morte depuis plusieurs années. La plupart de mes lecteurs ont déjà lu les Natchez et la curieuse préface qui les
B E L L E s - L E T T Pi E s . 2g3
précède. Je m'empresse donc de leur pailerdu livre lui-même.
L'illustre auteur nous apprend qu'il ne l'a point publié tel qu'il l'avait composé dans une extrême jeunesse^ il l'a corrigé, il l'a surtout fort abrégé. Les corrections ont vraisemblablement eu pour objet principal le style : et on s'en aperçoit, carie style est toujours noble, élevé, harmonieux, pittoresque, et souvent embelli par des tours heureux et des expressions originales, digne en un mot de l'auteur du (jéiiie du Christianisme et des Martyrs. Mais quelles <|ue soient les corrections et les suppressions , on trouvera toujours dans les Natchez toutes les parties principales du premier ouvrage de l'auteur : le j)lan, l'ordonnance, les caractères, les créations. C'est une étude tout à la fois littéraire et philosophique de rechercher, dans la première production d'un grand écrivain , la marche du génie le point d'où il est parti , et de suivre ainsi ses progrès d'ouvrage en ouvrage , jusqu'aux chefs-d'œuvre qui l'immortalisent, II me semble que celte élude , faite sur les IS'atchez , y découvrira le germe de toutes les brillantes qualités qu'on admire dans les meilleurs ouvrages de M. de Chateaubriand : la noblesse des pensées, l'éclat des images, l'énergie des sentimens , la puissance de l'imagination , la vive peinture des passions douces ou ardentes , coupables ou généreuses. Souvent même ce n'est plus un simple germe : ces heureuses qualités prennent , dès le premier ouvrage, tout leur développement, et reçoivent de la jeunesse de l'auteur un caractère particulier de naïveté ou de vivacité et de chaleur, dont il a eu raison,
'^94 MÉLAMGES.
dans la maturité de son goût , et dans ses corrections, de ne point eflacer l'empreinte.
Cette empreinte d'une jeunesse sans expérience, sans conseil et sans guide, n'est pas sans doute toujours aussi heureuse. Le premier défaut de l'ouvrage, trop sensible pour que la critique puisse s'enorgueillir de le découvrir, c'est l'irrégularité du plan, la variété du ton, et la double forme sous laquelle est présenté le même ouvrage, portant le nième titre, et traitant le môme sujet : d'abord poëme épique avec toute sa pompe , son invocation, ses fielions, son merveilleux , sa division en livres ou en chants, et son langage, sinon en vers, en prose du moins très-poétique, et admettant, hors le j hyihme et la mesure, toute la hardiesse, toutes les figures, toutes les inspirations de la poésie ; ensuite, récit ordinaire, narration continue, ressorts purement humains, quoique souvent singuliers, inventions naturelles, quoique souvent extraordinaires, comme sont fxtraordinjiires et singulières les contrées, et les nations , et les mœurs qu'il décrit ^ enfin langage ordinaire de la prose, quoique souvent empreint des couleurs qui avaient dominé dans la première partie de l'ouvrage, soit que le génie de l'auteur le portai invinciblement à ce ton inspiré, dans les premières années de sa jeunesse, soit que la nouveauté du spectacle qu'il avait sous les yeux , et des inventions qu'il accommodait à ce sujet, appelât naturellement les formes de la poésie et les pinceaux du poëte.
Mais c'est dans le premier volume surtout que se montre ce génie poétique dans tout son éclat, et sans mélange d'autres tons et d'autres couleurs. Cette épo-
BELLES - L ETTR FS. 'iC)5
née nouvelle est toule crinvention, el les personnjitîes, et les caractères, elles événemens; car une page ou deux du père Charleroi, dans son Histoire de la Nouvelle France , indiquent seulement quelques faibles parties du dénoùment ; et cependant les principaux personnages du poëme nous sont connus comme s'ils appartenaient à l'histoire la mieux étudiée ou la plus récente. Qui est-ce qui ne connaît pas Chactas, René, le père d'Alala , le père Souel, et cette infortunée Amélie , qui n'est point , à la vérité, un personnage du poëme, mais dont le souvenir domine douloureusement dans toute son étendue ? Ces personnages fictifs sont devenus des personnages réels pour nous. Les arts s'en sont emparés comme des inventions d'Homère , de Virgile et du Tasse, et ils ont immortalisé les pinceaux du peintre, comme ceux de l'écrivain. C'est un grand avantage pour le nouveau poëme \ car le lecteur marclierait pour ainsi dire avec défiance et sans intérêt , dans un pays peu connu et avec des personnages tout-à-fait inconnus -, mais cet avantage, M. de Chateaubriand ne le doit qu'à lui : c'est le propre des talens éminens et des imaginations riches et fortes , de dominer ainsi celles des autres , de les forcer à leur rendre hommage , et à devenir pour ainsi dire leurs tributaires, en adoptant leurs fictions, leurs créations, leurs personnages.
René, parmi les sauvages, est toujours l'homme du malheur, poursuivi par la fatalité, comme les anciens nous représentent quelques-uns de leurs héros; mais la fatalité, mais la furie qui semble s'attacher à ses jours pour les empoisonner , c'est son caractère,
'2gG MÉLANGES,
quoique noble et généreux ; c'est sa passion dont on voudrait la source et plus pure et plus intéressante : hceret laLeri lethalis arwido. Chactas est toujours riiomme plein de sagesse, de modération, d'exjoérience : l'homme qui , né dans Tétat sauvage, ayant parcouru les pays les plus civilisés , revenu par instinct, par choix et par goût, parmi ses sauvages compatriotes, a letenu les plus pures vertus de ces deux parts de la race humaine , sans contracter aucun des vices qui les corrompent toutes deux. A ces caractères, M. de Chateaubriand en a ajouté d'autres tracés avec une vigueur et une énergie de pinceau peu communes, ou présentés sous les traits les plus aimables, les plus délicats, les plus touchans, les plus gracieux : Adario, le type ou le beau idéal des sauvages, vieillard plein de force et décourage, ouvrant les conseils les plus audacieux et les plus téméraires; le premier au combat, le plus hardi guerrier, celui dont la massue et la hache sont les plus redoutables aux ennemis , en tuent et en blessent le plus grand nombre 5 insensible lui-même aux blessures et bravant la mort 5 implacable dans ses haines, ses ressenlimcns et ses vengeances -, enthousiaste de la patrie; plus enthousiaste encore, s'il est possible , de la liberté j se résignant cependant à passer les derniers jours de sa vieillesse dans l'esclavage, pourvu qu'il y conserve le droit d'insulter amèrement à ses oppresseurs ; mais étranglant de sa propre main son petit fils sous les yeux de sa mère, parce que cet enfant aurait de longs jours à rester dans les fers : Outouganiiz plein de candeur et de simplicité , mais élevé aux vertus les plus héroïques par Je seul sentiment de
UELL ES-LETTRES. 2()J
l'amilié , sentiment qui exaile les sauvages, et que M. de Chateaubriand sait peindre des traits les plus forts et les plus doux , avec ce talent supérieur qu'anime un cœur généreux : Ondouré, sauvage scélérat dont les crimes inspirent de l'horreur, et quelquefois trop d'horreur : Celuta , sœur d'Outougamiz , digne d'un tel fière . passionnée pour René, qui l'épouse par reconnaissance, sans partager une passion que ne peuvent plus lui faire éprouver ni la beauté ni les vertus : Mila , sur qui M. de Chateaubriand semble avoir épuisé toutes les grâces de son pinceau, et les plus charmantes couleurs de sa palette; qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers sentimens, ses premières sensations et ses premières pensées ; dont il fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la résolution, sous des traits enfantins-, et qu'il nous représente enfin comme un être enchanteur.
Il me faudrait beaucoup plus d'espace que je nen ai pour offrir à mes lecteurs l'analyse des événemens assez nombreux au travers desquels sont jetés tous ces personnages, et d'autres encore, tels que plusieurs militaires français qui s'y trouvent assez fréquemment mêlés : Chépar , personnage historique qui commande un Fort destiné à arrêter les excursions des sauvages et à protéger les colonies françaises, mais qui tend sans cesse à asservir et à opprimer ceux qu'il ne doit que contenir et réprimer; officier plus brave que juste , plus juste qu'éclairé : le capitaine d'Artaguette , qui réunit à la bravoure du soldat tous les sentimens du plus généreux ci-
•^f)B MÉLANGES.
toyen -, à la science de la guerre toutes les vertus de la paix , et que les annales du Nouveau - Monde offraient encore à M. de Chateaubriand: le grenadier Jacques, qui , dans un grade subalterne , et né dans la condition la plus obscure, possède ces qualités de l'àme et du cœur, rares dans toutes les classes, et qui honorent dans les rangs les plus élevés. Je dois donc me borner à noter, avec une sorte de sécheresse que me prescrit l'espace , quelques-uns de ces traits principaux , singuliers, éclatans, par où se signalent et le génie de l'auteur et le caractère de l'ouvrage.
L'Amérique a inspiré beaucoup de vers, de chants, et même quelques longs poèmes ; mais jusqu'ici les poêles avaient chanté sa conquête et son asservissement 5 c'est son affranchissement et sa liberté que M. de Chateaubriand eût voulu chanter : il célèbre du moins les efforts de quelques peuplades sauvages pour repousser l'oppression et l'esclavage. Le premier chant offre toutes les formes usitées du poëme épique; l'exposition, l'invocation, les principaux personnages de la machine poétique, leurs caractères, l'inlcrvention des êtres surnaturels, l'emploi du merveilleux , les premiers pas du héros dans une carrière aventureuse. On voit une imagination jeune et vive , nourrie de la lecture d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton ; frappée des beautés immortelles de ces chefs-d'œuvre, les imitant à sa manière, c'est-à-dire, avec beaucoup d'originalité , et mêlant à ces imitations les créations les plus originales. Comme dans riiiade, comme dans la Jérusalem délivrée, et dans d'autres poèmes encore, le dénombrement d'une armée offic au poète une source d'intérêt dans la
BE LLES-LETTR ES. -JtgCf
description des armes, des mœurs, des caractères, et tiiêine dans les noms propres, car c'est une armée française qui déploie ses drapeaux devant les sauvages, et il semble que ces noms français déjà si glolieux, ces noms bretons, picards, normands, tourangeaux, gascons, acquièrent un nouveau lustre en retentissant sur les bords du INIfschacébé.
S'il est une allégorie usée par les poètes , et même par les grands poètes, ce qui , s'il m'est permis de le dire, Ta bien plus usée encore, c'est celle de la Renommée. Toutefois, M. de Chateaubriand a entrepris de la rajeunir, et il y a réussi. Virgile l'avait jeprésentée, tamjîcti, pratique tenax^ quant nwitia Tcri. M. de Chateaubriand ne la prend que dans ce qu'elle a de mauvais; c'est la Renommée, pravi tenajc, qu'il veut peindre. C'est donc un démon qu'il charge de cet emploi , et les traits et les couleurs sous lesquels il dépeint la Renommée, sont en effet très-diaboliques, et en même temps très - poétiques. J'aurais voulu cependant que celte Renommée, de si mauvais aloi et si perverse, n'eût pas été chargée de célébrer les grandeurs de Louis XIV, de ce grand roi dont ]M. de Chateaubriand parle si bien dans plusieurs de Fcs ouvrages et môme dans celui-ci , où un chant tout entier, auquel je suis pressé d'arriver, est destiné à retracer les merveilles de son règne.
Mais je ne puis passer sous silence les beautés du premier ordre que renferme le quatrième chant. Là, le lecteur sera frappé de cette magnilique ciéation du soleil , partie d'un rayon éciiappé du sein de Jéhovah; il sera touché de cette douce fiction de deux saintes filles , Geneviève et Calherine-des-Bois , jadis ber-
3oO MÉLANGES.
gères, la première sur les bords de la Seine, l'autre sur les bords du Meschacébé, s'élevant toutes deux au trône de Marie pour intercéder , Tune pour les Français, l'autre pour les Natchez; il admirera celte belle description du ciel, où les plus brillantes imaginations de Platon, de plusieurs pères de 1 Eglise, qui, comme on sait, avaient adopté la philosophie platonicienne, sont encore embellies par l'imagination non moins brillante de M. de Chateaubriand. Ou sait que l'auteur des Martyrs a déjà fait une célèbre description du paradis des chrétiens : c'est encore un paradis chrétien qu'il décrit ici , quoique avec des couleurs moins apocalyptiques et plus philosophiques. Ces deux ouvrages sur un même sujet sont tout-à-fait différens. Rien ne prouve plus à mon gré la fécondité du talent et les richesses de l'imagination. Enfin, Chactas arrive à Versailles. A l'aspect du magnifique château , s'échappent de la bouche du sauvage des flots d'une philosophie sévère, austère, chagrine même , mais qui n'est assurément ni sans esprit, ni même sans justice-, mais la beauté des jardins désarme son inflexible rigueur. Il passe ainsi en revue toutes les pompes du grand siècle ; il les juge, et l'on sent combien les jugemens d'un sauvage plein de sens, frappé d'un spectacle si nouveau pour lui , et inspiré par M. de Chateaubriand, doivent être piquans et neufs sur des sujets si souvent jugés. Chactas voit tous les grands hommes , toutes les femmes célèbres de ce siècle: Turenne, Condé, Vendôme, Câlinât, Villars, Bossuet, Fénelon , Racine, Boileau, Molière, La Fontaine ; mesdames de Mainlenon , de Montespan, de La Vallière. Il les rencontre la plu-
BF. L I. ES- L ETT R F. s. 3o t
part par hasard ; mais il va direciemenl chez Féuclon , a une longue conversation avec lui , est pénétré de la plus vive admiration , et conserve plus long-temps , ce me semble , chez les Natchez , le souvenir de cet illustre prélat que celui des autres grands hommes qui ornaient la cour et le siècle de Louis XIV. Cette préférence est assurément très-permise et très-naturelle ; mais ne le rend - elle pas injuste envers Bossuel? Chactas a-t-il pu démêler que le grand évèque de Meaux était jaloux de Fénelou , et se déclarait contre lui , poussé par cette inique passion ? j\'est - ce pas là un des préjugés de la jeunesse de ^I. de Chateaubriand? J'oserais trouver aussi qu'il fait un peu trop grimacer la ligure de La Fontaine, qu'il rencontra chez Ninon, à un souper, où se trouvaient aussi réunis une foule de grands hommes et d'esprits aimables, et dont la description est charmante. On sent tout le parti que tire une femme aussi spirituelle que Ninon de son charmant Huroii , comme elle appelle Chactas^ et l'on peut se figurer la surprise de ce jeune sauvage, transporté des forêts de l'Amérique dans un salon resplendissant de l'éclat des lumières , des glaces, des cristaux, desdorures, delà parurede femmes charmantes, soupant à côté de Ninon et avec les hommes les plus spirituels de l'univers. Voltaire enfant est heureusement et naturellement amené sur la scène • et quelques traits font pour ainsi dire son horoscope.il y a bien dans tout cela quelques légers anachronismes ; mais M. de Chateaubriand a été le premier à les reconnaître 5 il s'en est excusé dans sa préface, et le parti qu'il en tire l'en excuse mieux encore.
'ioi M it h A MG ES.
Il y a loin du brillant souper de Ninon au souper des Esquimaux, auquel assiste Chactas dans le huitième chant. Voici la description qu'il en fait : « Après « une longue abstinence , avions-nous dardé un pho- « que , on le traînait sur la glace -, la matrone la plus « expérimentée montait sur Tanimal palpitant, lui « ouvrait la poitrine, lui arrachait le foie et en bu- « vait l'huile avec avidité. Tous les hommes, tous « les enfans se jetaient sur la proie, la déchiraient « avec les dents , dévoraient les chairs crues 5 les « chiens accourus au banquet en partageaient les « restes, et léchaient le visage ensanglanté des en- « fans. Le guerrier vainqueur du monstre recevait « une part de la victime plus grande que relie des « autres^ et lorsque, gonflé de nourriture, il ne se « pouvait plus repaître, sa femme, en signe d'amour, « le forçait encore d'avaler d'horribles lambeaux , « qu'elle lui enfonçait dans la bouche. »
La peinture des moeurs,^ des usages, des coutumes , est un des plus grands attraits de cet ouvrage. Léchant neuvième est rempli de détails de ce genre, pleins d'intérêt , sur les Nalchez, les Illinois, les autres nations sauvages de la Louisiane. Toutefois , je ne sais si M. de Chateaubriand n'a pas plutôt une réminiscence des temps antiques , qu'il n'offre un tableau des mœurs sauvages, lorsqu'il représente Chactas entrant inopinément dans une maison dont il est inconnu , et pour se concilier la faveur de ceux qui riiabilent , prenant le plus jeune de leurs enfans dans ses bras , et s'asseyant au foyer , où il invoque le 3Ianitou domestique. Plularque nous apprend que Thémistocle, obligé de chercher un asile chez les
BKL L ES- I. ETTK F, s. '.\o'.\
Perses, et passant chez A'imèle , roi des Molosses, mit en usage ce genre de supplication. « Il prit dans ses bras le fîlz du roy , qui était encore petit enfant , « et s'alla jeter à genoux , joignant l'autel domesti- « que, pour ce que les Molossiens tiennent celte « façon de supplier pour la plus urgente, et celle « que l'on n'ozerail esconduire , ni refuser. » Il est possible, au reste, que celte façon vive et louchanK; de supplier ait passé d'un peuple barbare de l'antiquité à un peuple sauvage moderne.
Dans les temps où la littérature occupait davantage les esprits, j'aurais fait sur cet ouvrage plusieurs articles, et je n'aurais pas été obligé de passer sous silence , et le retour de Chaolas dans sa patrie , et ces sentimens patriotiques qui s'exhalent de son âme, et que M. de Chateaubriand excelle toujours à exprimer ^ et la description de celte bataille entre les sauvages elles Français , où respirent le feu , la verve et le génie d'Homère et du Tasse ; et tovit le second volume, où se développent l'admirable caractère d'Outougamiz , les grâces légères et piquantes de Mila, les vertus touchantes, les malheurs intéressans de la belle Celula , le caractère pervers et les trames odieuses d'Ondouré : j'aurais peut-êlre reproché à l'auteur de peindre avec trop d'énergie d'horribles crimes , et d'arrêter trop nos regards sur ces horreurs. Peut-être aussi les malheurs de René, que lui attire un caractère inexplicable , affligent-ils plus qu'ils n'intéressent. Mais quels magnifiques tableaux! quelles comparaisons charmantes et neuves ! Que de pensées nobles , de sentimens généreux abondent dans cet ouvrage ! Quels
3o4 MÉLANGES.
fiers accens de liberté , de courage , de patriotisme, s'y font entendre!
Pour me résumer, je dirai que les Natchez sont l'œuvre d'un génie fort , vigoureux , puissant et original 5 c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur me permettra d'ajouter , et qui ne doit pas en servir.
Art. III.
Génie du chrislianisine. — Mélanges lil.téraiies.
Le génie du christianisme est le piemier ouvrage publié en France par M. de Chriteaubriand. Il commença sa haute renommée, et sera toujours un de ses plus brillans litres de gloire j mais un autre livre, déjà très-fameux , quoique très-peu connu, avait été publié par lui en Angleterre; ses ennemis le lui reprochèrent amèrement comme une contradiction , en attendant qu'ils le lussent , du moins pour la plupart. Celle arme, dont ils s'étaient emparés sans la connaître, va leur être offerte par l'auteur lui-même; ils ne s'en serviront plus dans les ténèbres; et déplus, dans les combats, où ils l'emploieraient contre lui , ils l'auront lui-même pour auxiliaire. On ne saurait être plus généreux (i).
Il faut avouer que, si ce premier ouvrage, fruit d'une imagination ardente et d'un talent vigoureux et précoce, que dans la première effervescence de l'âge n'avaient pu mûrir ni la réflexion, ni l'expérience,
(1) Voyez, t. IV de notre Collection, l'article sur l'Essai historique, politique et moral sur les résolutions.
nr.LLKS-LETTK ES. 3o5
a produit, comme une sorte d'expiation, le Génie du chrisLianisme, c'est une de ces fautes heureuses dont on est bien tenté de féliciter l'auteur, mais dont on doit surtout féliciter l'époque illustrée par une si brillante et si glorieuse réparation. Le premier volume de ce célèbre ouvrage est un des deux qui viennent d'être publiés , et qui forment cette seconde livraison. « Tout en est dit, s'écrie La Bruyère, en « commençant son livre des Caractères , depuis sept <c mille ans qu'il y a des hommes et qu'ils pensent. » On peut dire avec autant et peut-être plus de raison : Tout est dit sur le Géniedu chrisiianisine, depuis un quart de siècle qu'il a paru, et que, plus que jamais, il y a des hommes qui pensent, qui lisent et qui jugent. L'enthousiasme, !a raison, la justice ont épuisé tontes les formes d'approbation et d'éloge 5 la malveillance , l'esprit de parti , la critique n'ont oublié aucun genre de dénigrement et de censure. L'auteur, avec sa bonne foi ordinaire, mettra dans cette édition les principaux de ces jugemens divers et opposés sous les yeux du lecteur, et avec sa franchise accoutumée il ne s'épargnera point la critique, et la recueillera aussi largement que la lou;inge.
Que le lecteur reporte ses regards et sa pensée vers cette époque où commença le dix-neuvième siècle, que ceux qui en furent les témoins ne se rappellent peut-être pas assez, et dont ceux qui sont venus depuis, ou qui , par leur extrême jeunesse, étaient hors du mouvement des affaires, des opinions et des esprits, ne peuvent guère avoir une connaissance parfaite. Qu'il se représente l'état de la société, les idées dominantes, les hommes qui disposaient 3. 20
3o6 M I^. LANGES,
alors de nos destinées , et qui , dans rorgueil de leur despotisme , voulaient dicter nos pensées et forcer nos sentimens; qu'il se figure de quel élonnement durent être frappés les esprits de cette génération si exactement divisée en oppresseurs et en opprimés , à l'apparition du Génie du christianisme, dont le titre seul accusait les uns , était pour eux un scandale et une dérision , consolait les autres, mais leur paraissait presque une hardiesse et une témérité. Toutefois, ils s'enhardirent aussi 5 et, au risque de devenir téméraires à leur tour, ils défendirent leur défenseur, le défenseur des doctrines qu'attaquaient avec fureur les ennemis de l'ordre, de la religion, de la morale, de la monarchie , de toutes les idées sociales ; ceux enfin qui avaient tout détruit, et qui voulaient maintenir leurs destructions. Nous nous souvenons de cette lutte , nous , du moins , qui y prîmes part. Il faut le dire : la France entière y fut alors attentive^ et l'on peut observer que c'est par^l'ouvrage de M. de Chateaubriand, que commença ce combat qui se soutint plusieurs années, entre le parti faible et opprimé par la révolution, et le parti triomphant et dominateur par elle. Ce dernier, vaincu dans cette discussion vive, animée et chaque jour renaissante, restait, à la vérité, toujours le maître; mais une nouvelle révolution, ou plutôt une véritable restauration, se faisait dans les idées : c'était un acheminement à la révolution dans le pouvoir et l'autorité.
J'ai mieux aimé rappeler cet intéressant spectacle et ces souvenirs déjà anciens, que de soumettre à une nouvelle analyse et à un noiiveau jugement un ouvrage si connu , si bien apprécié par tant d'habiles
BELLES-LETT U ES. 3or)
liuéraleurs el de savans critiques 5 et , ce qui vaut mieux encore, par les suffrages unanimes du public qui, depuis vingt-cinq ans, le lit, l'approuve et l'admire. C'est , pour me servir encore de l'expression de La Bruyère, dans l'endroit que j'ai déjà cité, venir trop tard pour parler de l'ulilité de cet ouvrage , de l'intérêt du fond , de l'agrément de la forme , des grâces du style , de la variété des sujets qui y sont traités et qui varient le plaisir du lecteur: de la nouveauté d'une foule d'aperçus piquans et d'idées ingénieuses qui le surprennent et l'atlachent-, enfin de tous les trésors d'un talent souple et flexible, d'une imagination brillante, d'une âme sensible et d'un cœur généreux , que l'auteur y a naturellement prodigués, ainsi que les richesses d'une instruction peu commune elde connaissances multipliées qui étonnent , surtout quand on considère l'âge auquel il publia son livre, et la vie troublée, agitée, et si peu propre à la réflexion et à l'étude, que lui avaient faite les discordes intestines et les maliieurs de la patrie. Je ne redirai donc point ce que tant d'autres ont dit, et ce que j'ai dit moi - même (i). D'ailleurs, les observations que j'ai présentées et les souvenirs que j'ai rappelés , me conduisent naturellement au deuxième volume qui fait partie de cette livraison, et qui est une sorte de nouveauté pour les lecteurs, quoique la plupart du moins aient lu les pages et les chapitres dont il se compose, avec un vif sentiment dintérèt el de plaisir. ]Mais ces pages et ces chapitres, abandonnés à des feuilles légères, à
(1) Voyez l'article sur le Génie du Christianisme , t. I. p. 8.
3o8 MÉLANGES.
des recueils périodiques, et n'ayant jamais élé rassemblés et réunis, les impressions ont été fugitives, comme celles que rien ne fixe et ne renouvelle. Ce sont, en un mot, des articles de journaux ; et qui est-ce qui lit plus d'une fois des articles de journaux ? n'est-ce pas trop encore pour la plupart d'entre eux? Mais il faut aussi l'avouer : c'est trop peu pour un petit nombre , au premier rang desquels il faut mettre sans contredit ceux de M. de Chateaubriand. La gloire des journaux et de tous ceux qui y ont coopéré dans cette mémorable époque du dix-neuvième siècle, est d'avoir eu M. de Chateaubriand pour collaborateur. Mais lui-même, loin de méconnaître et de dédaigner cette faible partie de ses titres littéraires , s'en fait honneur. Les journaux soutenaient en effet courageusement et avec succès cette lutte que 1\L de Chateaubriand avait commencée dans Atala et le Génie du Christianisme , de toutes les bonnes doctrines méconnues ou opprimées, contrôles mauvaises doctrines audacieuses et triomphantes-, ils continuaient avec ardeur cette révolution des idées dont j'ai déjà parlé; ils avaient été ses zélés auxiliaires. Il voulut à son tour, et par reconnaissance, et parle sentiment du bien qu'ils faisaient, les aider de l'autorité et de la puissance de son génie. Il ne méprisa point un genre qui semble faible, borné, circonscrit dans d'étroites limites , dans lesquelles toutefois un beau talent peut se produire , quand ou a le bonheur d'en être doué , ainsi qu'il l'a heureusement prouvé; il n'en considéra que le but honorable et l'incontestable utilité.
Cette manière: en effet, d'établir des vérités impor-
BELLES-LETTRES. 3of)
tanles et de combaltre Jes préjugés nuisibles, vive et rapide, prompte et facile, et par là même accommodée au temps et aux lecteurs, frappa les meilleurs esprits et les plus célèbres écrivains de cette époque. Pensant avec raison qu'il est toujours assez glorieux detre utile , ils ne dédaignèrent point ces petits travaux fort au-dessous de leur réputation et de leur talent 5 et, il faut le dire , leur talent n'y perdit rien : s'appropriant au genre avec beaucoup de grâce et de bonheur, il montra une heureuse flexibilité, et leur réputation s'en est accrue. Tels furent La Harpe, M. de Fontanes et beaucoup d'autres encore (i). Tel fut surtout M. de Chateaubriand, qui sut imprimer à ces petites compositions , comme aux productions les plus élevées et les plus étendues , le double caractère d'un excellent Français et d'un grand écrivain.
Il eût été sans douleà regretter que de pareils ar<ic/e5 de jouriiaiix n'eussent pas été recueillis , et eussent été perdus avec ces feuilles légères ou ces recueils périodiques que voit disparaître le jour ou la semaine qui les voit éclore. Le public les réclamait comme une partie des richesses que lui a livrées M. de Chateaubriand; car lorsque j'ai parlé de l'oubli rapide et ])rofond qui attendait infailliblement les articles de journaux , je pensais trop aux miens sans doute , et peut-être à ceux de quelques autres encore ; mais il ne peut en être ainsi de ceux d'un écrivain dont le talent vigoureux et original, empreint d'un caractère
(1) Voyez la justice plus ëteudiic ({lie je lui rcuds daus mon Discours de réception.
3lO MELAJNGES.
de durée tout ce qu'il produit. Quel lecteur a oublié ces articles dans lequel l'indignation d'un cœur généreux, rejetant les timides ménagemens de la prudence, exprimait sous un despote l'horreur de la tyrannie avec une telle énergie, que le tyran , au comble des prospérités , en fut troublé , et exhala sa fureur par les plus violentes menaces. Il se crut lui-même menacé par une allusion prophétique d'un historien redoutable et vengeur. L'allusion était en effet assez claire , mais c'était le cas de fermer les yeux et de ne pas la voir. L'orgueil , quelque irrité qu'il dût être , aurait , s'il avait conservé un peu de sang-froid et de prudence, évité de se faire une aussi cruelle et aussi injurieuse application. Danscet article célèbre, M. de Chateaubriand proclamait les droits de l'histoire et les devoirs de l'historien, avec cette éloquence sublime et sombre qu'inspire à une âme généreuse le spectacle de la patrie opprimée, de l'iùsolence du maître, et de la bassesse des flatteurs et des esclaves. « Lorsque , « disait-il , dans le silence de l'abjection , l'on n'en- « tend plus que la chaîne de l'esclave et la voix du « délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et « qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que « de mériter sa disgrâce , l'historien paraît chargé « de la vengeance des peuples. C'est en vain que JNé- « ron prospère : Tacite est déjà né dans l'empire 5 « il croît inconnu auprès des cendres de Germani- « eus, et déjà l'intègre Providence a livré à un en- « faut obscur la gloire du maître du monde. Bientôt « toutes les fausses vertus seront démasquées par <c l'auteur des ^7/7?a/e5; bientôt il ne fera voir, dans « le tyran déifié, que l'histrion, l'Incendiaire et le
BELL ES-LETTUES. ,'i I I
« parricide j semblable à ces premiers chiélieiis « d Egypte qui , au pcril de leurs jours, pénétraient « dans les temples de Tidolàlrie, saisissaient au fond « d'un sanctuaire ténébreux la divinité que le crime « oflVait à Tencens de la peur, et traînaient à la lu- « raière du soleil, au lieu d'un dieu , quelque raons- « tre horrible. »
A la suite de celte admirable philippique, comme pour irriter de plus en plus Tbomme, doué d'un grand génie et de grandes qualités sans doute, mais qui en abusait pour le malheur et l'oppression de la France et de l'Europe, ou plutôt l'oubliant, mais épanchant naturellement les nobles sentimens qui sortaient de son âme , M. de Chateaubriand rendait , dans le même article, un pur et touchant hommage aux filles de nos rois , mortes sur une terre étrangère. Après s'être écrié : « Eu quels lieux du monde nos tempêtes ({ n'ont-elles point jeté les enfans de saint Louis! » il ajoutait : « Les compagnes d'Esther ne revirent pas « toutes Emmaûs et Bélhel. Plusieurs laissaient leurs « dépouilles aux champs de la captivité, et c'est ainsi « que nous rencontrâmes loin de la France le tom- « beau de nouvelles israëlites.
Lymessi domus alla , solo Laurente sepiilchrum.
« Il nous était réservé de retrouver au fond de la « mer Adriatique le tombeau de deux filles des rois, « dont nous avions entendu prononcer l'oraison fu- « nèbre dans un grenier à Londres. Oh! du moins «< la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu « une fois interrompre son silence j le bruit des pas « d'un Français aura fait tressaillir deux Françai-
3r2 MÉLANGES.
« ses dans leur eercueil ; les respeels d'un pauvre « gentilhomme à Versailles n'eussent été rien pour « des princesses : la prière d'un chrélien en terre « étrangère aura peut-être elé agréable à des saince tes.» 11 faut avouer qu'un paieil langage et de pareils senlimens , très-nobles et lrè!>-beaux dans tous les temps , tirent un mérite particulier de leurs dalc^s : M. de Chateaubriand écrivait ces lignes en 180^.
Ces dates , en effet, sont bien précieuses, et ajoutent un nouveau prix à ce qui en a déjà beaucou[>. A peu près à la même époque , en 1806, M. de Chateaubriand fit un article étendu et plein d'intérêt sur les Mémoires de Louis KIV . Là, il fait éclater, comme en plusieurs autres endroits de ses ouvrages, son admiration pour ce grand roi. Plein des vieux souvenirs de notre histoire^ il compare les admirables instructions données par Louis XIV à son petitfils, Philippe V, parlant pour aller gouverner l'Espagne , avec celles que quatre cents ans auparavant un de nos plus grands rois, étendu sur son lit de mort, donnait aussi à son fils qui allait lui succéder : « Beau-fils, disait saint Louis, la première chose t( que je t'enseigne, et commande à garder, si est « que de tout ton cœur tu aimes Dieu, et te gardes « de faire chose qui lui déplaise. Si Dieu t'envoie ad- « veisilé , reçois-la bénignement, et lui en rends (( grâce. S'il te donne prospérité, si l'en remercie (( très-humblenient , car on ne doit pas guerroyer « Dieu des dons qu'il nous fait. Aie le cœur doux (( et piteux aux pauvres 5 ne boute pas sus trop grans « tailles, ni subsides à ton peuple^ fuis la compagnie « des mauvais. » M. de Chateaubriand , après avoir
mis sous les yeux du lecteur les principales instructions de Louis XIV , ajoute : « Ou aime à voir deux « de nos plus grands princes , à deux époques si « éloignées l'une de l'autre, donner à leur fils des (( principes semblables de religion et de justice. Si « la langue de Joinville , et celle de Racine , ne nous « avertissaient pas que quatre cents ans d'intervalle (( séparent saint Louis de Louis XIV, on pourrait « croire que ces instructions sont du même siècle. « Tandis que tout change dans le monde, il est beau u que des âmes royales gardent incorruptible le dé- « pot sacré de la vérité et de la vertu. » C'est ainsi que M. de Chateaubriand se montre toujours le panégyriste de nos rois, de nos vieux souvenirs, de notre vieille gloire, et de notre ancienne monarchie 5 mais il est toujours aussi le zélé défenseur des libertés publiques, dont il développe les avantages avec toute la force et l'éloquence de la conviction et du talent , et qu'il défend môme contre quelques-uns de ses amis, qui n'en paraissent pas toujours si vivement épris.
Mais il est impossible de les combattre avec plus de politesse, de grâce et d'aménité. C'est ainsi que, dans deux articles pleins de bienveillance sur la législation primitive , il présente, sous la forme modeste du doute, des objections très-solides contre quelques principes de M. de Bonald, qui dut être bien reconnaissant et des éloges et des critiques. C'est ainsi qu'avec tous les égards dus au caractère et au talent de M. le comte Boissy-d'Anglas, auteur d'un Essai sur la 'vie y les écrits et les opinions de M. de Maleslierhes, il n'adopte point , il réfute même ceitaines idées répandues dans cet ouvrage. Cet article
3l4 MÉLANGES.
est plein du plus puissant intérêt. Avec quelle touchante sensibilité l'éloquent écrivain parle du beau caractèredel'illustre vieillard, de son sublime dévouement, de celui de M. de Sèze, toujours associé à tant de courage et à tant de gloire; enfin de la magnanime fermeté du premier de ces deux défenseurs de Louis XVI, dans ses derniers momens, que rendit si douloureux et si amers Taffreux spectacle de sa famille dans laquelle il comptait un frère de M. de Chateaubriand , immolé le même jour que lui , avec lui , et sous ses yeux! On sait que IM. de Chateaubriand excelle à peindre ces grandes scènes de douleur et de désolation : Cvcscù cuui amplitudine reriivi vis ingeiiù\
Tous les sujets qu'il traite dans ses Mchntges n'ont pas sans doute ce haut et puissant intérêt; il en est même quelques-uns d'insignifians et de frivoles-, mais il ne faut pas s'en plaindre : l'illustre critique saura leur donner limportance qui leur manque-, il oubliera , à la vérité , un peu le livre , et , fort heureusement pour le lecteur, il n'y reviendra que de loin à loin, pour l'acquit de sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que M. de Chateaubriand. Mais, enfin, cela nous aura valu quelques bonnes excursions, qui valent mieux sans contredit que tout le livre : Materiani superabat opiis. Quelquefois ce talent, si noble et si élevé, descend agréablement au ton de la plaisiintoric. Dans son intéressant P^oyagc au Levant ^ M. le comte de Forbin rcconle qu'il avait lu, à Argos, une brochure écrite en grec , contre M. de Chateaubriand. « Est- « ce qu'il y a des ministériels à Athènes? s'écrie l'il-
BELLES-LETTRES. 3l5
« lustre critique, en rendant un agréable compte de « cet agréable voyage; s'ils sont pour Périclès, nous « passons de leur côté 5 mais , s'ils sont pour Hyper- « bolus ou pour Critias, nous restons dans l'oppo-
« sition Nous sommes donc aujourd'hui la fable
« et la risée d'Argos! Nous tâcherons de nous eu « consoler, en songeant que, depuis le temps de u Clvtemncstre , on a tenu bien des mauvais propos « dans celte ville. »
Dans cette variété de sujets et d'articles, qui font de ce volume une lecture très-amusanie, je n'oublierai point celui qui est consacré aux Annales littéraires de mon ancien collaborateur et ami , feu M. Dussaull. En rendant compte du recueil de cet excellent critique, M. de Chateaubriand parle avec chaleur des services que rendirent au commencement du siècle les hommes qui se vouèrent à la rédaction des journaux : il se fait gloire d'avoir été du nombre , lui qui fait leur gloire. Si j'ai parlé un peu orgueilleusement moi-même de ces services , c'est là mon excuse. M. de Chateaubriand ne me désavoue point, et veut bien m'associer aux utiles travaux qui ont marqué cette carrière. lime nomme honorablement dans une honorable nomenclature-, il y a bien là de quoi donner un peu de vanité.
OEuvrcs complètes de Pierre - Augustin Caron de Beaumarchais.