‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 18 sur 40 · M EL A KG ES · texte numérisé non relu

M EL A KG ES

des compcnsauous, il trouve que, s'il est malheureux par la nature des persécutions qu'il essuie, il est heureux par le caractère de ses persécuteurs 5 et, à ce propos, il trace le portrait de chacun d'eux avec une verve étonnante de gaîté et d'originalité, et le termine par la formule la plus plaisante. Tel est encore cet endroit où, parlant d'un de ses adversaires qui montrait sur certains faits relatifs au procès une mémoire prodigieuse, et sur d'autres un défaut absolu de mémoire, il propose un problème de chirurgie, pour le prix de l'année 1774: « Déterminer « comment la cervelle du pauvre Bertrand a pu tout « à coup se fendre en deux, juste par la moitié, « et produire dans sa tête une mémoire si heureuse « sur certains faits , si malheureuse sur certains (c autres ? Comment la partie qui charge N est pa- « ralysée sans ressource, pendant que toute la par- « lie qui le décharge est saijie, entière, et d'un « brillant si cristallin , que les plus petits détails s'y « peignent comme dans un fidèle miroir.? » Et làdessus il rapporte tant de faits que Bertrand a absolument oubliés , Cl tant d'autres qu'il a parfaitement retenus, que le problème parait très-juste, et surtout très-plaisant. Mais combien d'autres endroits où , emporté par le désir de faire rire, gâté par le succès, et n'étant point dirigé par un goût sûr, il ue connaît plus ni frein, ni mesure, et descend jusqu'à la bouifonnerie et aux quolibets ! Que signifient les noms d'algousùt et de tiassoun , donï" il qualifie ses adversaires ? Quel sel trouve-t-il à dire à l'un d'eux, dont le Mémoire était signé par quatre avocats, « que, quand il ajouterait aux noms des

liLLLES-LEïXKES. d^C)

« quatuor advocali suhsiguati , duodecim iniUia si- « gjiati, da septième chapitre de Y Apocalypse , il « n'en serait ni moins obscur , etc. ? » Mais voici la plaisanterie poussée jusqu'au plus inconcevable abus de l'esprit : Goëzman , ou je ue sais quel autre , avait clé jusqu'à dire que Beaumarchais serait pendu. Beaumarchais prouve d'abord , et très-bien , les calomnies de soa accusateur • puis il fait à peu près ce raisonnement : Puisque je devais être pendu ^ s'il avait dit vrai , le calomniateur ne devrait-il pas aussi cordialement payer de sa personne ? Et par payer cordialement, il entend payer par la corde. Quel texte de plaisanterie, et quelle manière de plaisanter !

Un de ses adversaires, d'Arnaud Baculard , était conseiller d'ambassade, et il l'appelle Baculard cï ambassade : cela est bien froid. C'est ainsi que, dans la préface du Baihier de Sêvilîe ^ il dit, en parlant du journaliste et du Journal enc) clopêdiqae de Bouillon, le gazetier avec encyclopédie , le journal avec privilège et encyclopcdie : ce qui ne signifie rien , et ce qu'il répèle souvent. Puisque me voilà arrivé à la préface d'une de ses comédies , je vais parler de cet autre genre de productions par lesquelles il s'est ac(juis aussi de la célébrité, et a fait beaucoup de tapage. Je crois devoir, en cfîc't, passer sous silence ses J/eV/io//e5 contre Kornemauij : ici la plaisanterie n'est trop souvent que de la grimace , et le ton sérieux presque toujours lourd, sans grâce et sans agrément; cl CCS 3Iémoi/ es, n'offrant ni intérêt pour le fond , ni gloire pour Fauteur, ni plaisir pour le Iccteui' , n'auraient pas dû, ce me semble, être réimprimés.

3Jo MÉLAiNGKS.

Art. II.

Des œuvres dranialiques de Beaumarchais, deux seulement soiil restées au lliéàlre(i) : le Barbier de SéviUc ^ la plus S[>irituelle, la plus gaie, la plus amusante de toutes les comédies d'imbroglio -, et les Noces de Figaro, pleines de saillies, d'esprit, et d'abus de l'esprit. Mais ces pièces ont été trop souvent et trop bien jugées dans ce journal ('i), pour ([u'il ne me semblât pas non -seulement superflu, mais même déplacé , de développer plus au long leurs ijualilés et leurs défauts. J'aime mieux m'en rapporter àcesjugemens excelleus , où, examinées et comme ouvrages littéraires , et dans leur influence morale, elles ont été également bien appréciées sous le double rapport du goût et des mœurs. Je remarquerai seulement le soin particulier et- scrupuleux que toujours lîeaumarcbais avait de déterminer tous les gestes, toutes les attitudes, toutes les pièces du costume, tous les pas que les acteurs devaient faire sur le liiéàlre : celaient de nouvelles découvertes faites dans l'art dramatique par Diderot \ et quelques philosophes dramaturges semblent les avoir regardées comme une grande perfection de l'art , et une haute conception du génie. Beaumarchais était sans doute du nombre, car il a porté l'exaclilude et le scrupule plus loincju'aucuu autre. Rien ne lui échappe : celui-

(i) J'oublie la Mère coupable, qui piobablemcnt n'y restera jias lonj^-tenips.

(?.) Tar M. Gcoirroy. ([ui vivait encore alors.

DELLES-LETTUIS. vî3l

ci doit avoir une culotte grise , une perruque à la brigadière, uu chapeau à la Bagotzi , el des houtou.s en hosse :cQ\ie aulre doit avoir une robe ronde, à bottes, mais sans engageantes; un tablier très-long, mais sans bavette ; un corps serré, descendant bien

bas , etc., etc.

Je m'arrêterai peu sur les singulières préfaces ou les singulières poétiques que Beaumarchais plaçait à la tète de ses pièces, cl par lesquelles il prétendait justifier sos innovations dramatiques. Ne serait-il pas en effet superflu de s'arrêter longuea^ent à discuter les principes littéraires qu'on lit dans la préface iïEugénie; principes puisés à l'école de Diderot , et développés par Beaumarchais avec moins d'emphase et plus de clarté, mais non avec plus de succès, m moins d'exagérations ? L'auteur à'Eugénie met tout fianchcraent le drame au-dessus de la tragédie. H lâche d'établir cette supériorité dans une longue suite de pages qui sans doute ont échappé à son éditeur, puisque , dans une longue dissertation sur les drames et les comédies de Beauwarchais , et leurs critiques, il reproche à M. de La Harpe d'avoir consacré plusieurs pages à vouloir prouver que la tragédie lui est supérieure ( au drame) -, ce que personne ne conteste , ajoute-t-il. J'approuve assurément le reproche qu'il fait à La Harpe ; mais je ne puis approuver le motif sur lequel il le fonde ; et personne, comme on voit , n'était moins autorisé à alléguer ce motif, que le défenseur à' Eugénie el de ■Beaumarchais. Celui-ci , en effet , remonte jusqu'à la tragédie des Grecs , et démontre que le drame est infiniment /-)/f(5 mo/aZ cl plus intércssani; redescend

jusqu'à Ja tragédie des Corneille et des Racine, et tire toujours la mûme conclusion : cependant, par égard et par politesse pour nos grands poêles tragiques, il observe qu'il ne compara pas les gewes, et ne discuta point les talens, et que ces grands hommes l'honneur éternel de la scène française, auraienL cgaleniem brillé dans imc autre carrière; ce qui veut dire, sans doute , que si Racine eût eu le bonheur de co.Hiaître le drame, et le bon esprit de suivre cette carrière, au lieu à'Aihalie, il aurait pu produire un aussi bel ouvrage que le Père de Famille. On sent bien que la comédie n'est pas mieux traitée que la tragédie , et qu elle est mise fort au-dessous du drame. Beaumarchais , qui dans la suite fit na si heureux usage de la plaisanterie, et en fit sentir le puissant effet à ses ennemis, la regarde ici comme une arme trop faible pour attaquer les ridicules et les vices. Cela peut être vrai ; mais l'art n'en fournit pas de meilleure : il n'en est point qui dans notre caractère et dans nos mœurs aient un effet plus sûr et plus prompt, et son efficacité était reconnue même chez un peuple plus sérieux et plus

rrave :

Bidicuhmi acri Forliks ac melihs marnas plerùmquc secat res.

Après avoir prouvé Ja supériorité du drame sur la tragédie et la comédie, M. de Beaumarchais prouve la supériorité des larmes et des sanglots sur le rire cl la gaîîé, et enfin la supériorité delà prose sur les vers ,, au moins dans le drame. Telles sojit les vérités utiles développées dans cette préface ; et cepen-

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Jant , s'il faut eu croire M. Gudin , sur lequel je serai obligé de revenir plus d'une fois, on trouve, dans les préfaces de Beaumarchais et la poétique de Diderot , plus de lumières que dans le Cours de Littérature de La Harpe. Le style de celles-ci n'est guère meilleur que les principes : il est lourd, sans naturel et sans grâce ; l'auteur , en déclamant contre la gaîté , qui était son premier mérite, et la véritable source de son talent , et eu voulant être trèssérieux, dans la piéface d'un drame , où il n'y a pas le mot pour rire , est devenu plus que sérieux : il a été tendu , monotone , peut-être ennuyeux ; sa dialectique même, cette arme si puissante dans ses mains. Ta abandonné sans doute, parce qu'il soutient une mauvaise cause ; il est quelquefois impossible de plus mal raisonner. Il prétend , par exemple , que la relation dun tremblement de terre qui engloutit Lima , nous touche plus que le meurtre juridique de Charles L" à Londres. Je crois la supposition fausse : les raisons qu'il en donne sont bien plus fausses, et les conséquences qu'il en tire plus iausses encore.

Beaumarchais n'atteint pas mieux son but dans la préface de Figaro; mais il le poursuit du moins plus agréablement: au défaut de bonnes raisons, il montre de l'adresse j et, à la place de raison neraens solides et concluans, il met de la gailé. Cette gaité , il est vrai , est un peu trop ti iomphanle , un peu insultante même, et point assez modeste; mais comment ne se serait-il pas laissé enivrer par un si prodigieux succès, et par tous les avantages qui l'environnaient alors ? Son but , dans celte préface , est de prouver

que le Mariage de Figaro est une pièce très-morale. Cette prétention ne m'étonne point du tout • et même, comme il y a toujours dans tout quelque bon côté, quelquefois il ne prouve pas trop mal. Ce qu'il prouve du moins très-bien , c'est qu'il y a une foule de pièces qui ne sont ni plus morales , ni plus décentes : d'où l'on pourrait conclure contre lui et contre tous les philosophes dramaturges ou dramatiques , que le théâtre n'est point une école de mœurs. La Harpe démontre très-bien que Figaro^, en particulier, en est une fort mauvaise école. Je ne rappellerai que ce qu'il dit du rôle du petit page , cpie l'auteur prétendait être aussi moral que tous les autres, et iVun innoceiiL intérct. « On n'avait pas cru jus- (( c{ue-là permis , dit-il , d'essayer stir la scène cet « inicrêt , rjui , à cet âge, n'est proprement dans « notre sexe que le premier attrait vers l'autre. Ou « avait senti que, dans cet attrait purement physique, « il ne pouvait entrer rien de moral , ni par consé- « cpient rien de décent. Au contraire, on avait cru « pouvoir montrer sans indécence de très -jeunes <( filles avec leurs jeunes penchans, par cette raison u très-bien entendue, que, si le premier besoin du <i très-jeune homme est de jouir, le premier de la « jeune fille est de plaire et d'aimer. S'il y a quelu que chose de pur dans l'amour , c'est sans con- « tredit le premier sentiment d'une vierge de treize « à quatorze ans. >j Voilà , ce me semble , des aperçus très-justes , très-délicats , et auxquels il n'y a rien de raisonnable à répliquer.

Dans la préfa( e du Barbier de Scville, Beaumarchais ne veut que se moquer du public , qui d'à-

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Lord avaÎL sifllé sa pièce, et qui l'avait ensuite vivement et justement applaudie, et du journaliste de; Bouillon, qui l'avait amèrement et pesamment critiquée : il se moque très-plaisamment de l'un et de Tautre. C'est le style des morceaux les plus gais de ses jllémoires : même légèreté , mêmes tours vifs et inattendus , même fécondité de saillies piquantes , souvent folles et bouffonnes j même excès dans le cadre de la plaisanterie , presque toujours trop étendu; et dans ses bornes, qui ne sont pas toujours réglées par un goût pur et délicat. Beaumarchais veut faire rire à quelque prix que ce soit : il y réussit , et connaît très-bien toute la puissance du rire, qu'il avait niée dans sa préface (VEugéiiie. Il n'ignore pas que le lecteur qui a ri est à peu près persuadé , et qu'il est presque toujours tenté de prendre une plaisanterie , même souvent médiocre , pour une excellente raison. Beaumarchais, très-bon raisonneur, quand il le voulait, ne se trompait sûrement pas lui-même sur la faiblesse des raisons qu'il donnait quelquefois ; et il comptait beaucoup moins sur leur solidité , que sur le tour qu'il savait leur donner. J'en citerai un exemple. Les journalistes de Bouillon , à travers une foule de critiques mauvaises , et surtout mal exprimées, en avaient fait une qui me parait très-fondée. Figaro, disaient-ils, Espagnol plaisant , habitant de Séville , et parlant à Séville , critique des mœurs essentiellement françaises , des usages purement français. Que répond l'auteur.^ « Ils ont raison , dit il , et j'y avais même « tellement pensé , que , pour rendre la vraisem- (( blance encore plus parfaite, j'avais résolu d'écrire

« et de faire jouer la pièce en langage espagnol ; « mais lin homme de goût m'a fait observer qu'elle « en pcrdiait peut-être un peu de sa gaîté pour « le public de Paris , raison qui m'a déterminé à u l'écrire en français • en sorte que j'ai fait , comme « on voit, une multitude de sacrifices à la gaîté, « mais sans parvenir à dérider le Journal de Bouil- « Ion. » Il me semble que le Journal de Bouillon , déridé on non , aurait pu lui répondre : Sans doute, monsieur, les Grecs, les Romains, les Espagnols, les Anglais , doivent parler français sur le théâtre fi-ançais: cela est convenu et nécessaire à notre plaisir 5 mais ils doivent aussi , pour notre plaisir, qui serait détruit, si toute illusion était détruite, conserver leurs mœurs, leurs usages, leurs caractères: et ne point parler à Athènes, à Rome, à Londres, à Madrid , comme on parle à Paris , quoiqu'ils s'expriment dans la même langue. Beaumarchais savait cela de reste, mais il se jouait -de son lecteur^ et, je le répète, plus d'un lecteur aura pris cette plaisanterie assez médiocre pour une excellente raison.

J'ai peu de choses à dire des trois derniers volumes de cette collection : l'un est rempli de pétitions et de mémoires à X Âssenddée nationale, à la Convention nationale ^ à la Commune de Paris ; de réponses aux dénouciations de Lecointre , du capucin Chabot 5 de lettres justificatives aux comités , pouvoir exécutif, ministres et autres honnêtes gens et honnêtes administrations de ces temps-là. L'opulent Beaumarchais devait être une de leurs victimes ; ses richesses étaient son crime : le voler , le piller, étaient leur affaire 5 et, comme assassiner est le plus sur,

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ils devaicul commencer par là. Beaumarchais leuiécliappa cependant^ et en cela il fut très-heureux : il voulut de plus leur prouver qu'il était innocent , et cela élait bien inutile. On est étonné, fatigué de tant de raisonnemens si vigoureux , et de tous ces efforts d'une dialeciiqne si puissante, pour prouver que la plupart de ceux avec qui îl avait affaire étaient des fripons. Eh! cela est assez clair. Comment ne voyiiii-il pas que ce n'était pas de son innocence qu'il s'agissait? II j avait de sa part de la bonhomie à revenir cent fois sur les preuves évidentes de cette innocence, et à croire qu'on se payait alors de raisons. Ceux qui l'ont particulièrement connu assurent que celle bonhomie entrait dans sou caractère ; et cela peut irès-bien se concilier avec l'esprit vif et malin qu'il posséda à un haut degré. Ces dispositions de l'esprit se concilient très-bien aussi avec d'excellentes qualités du cœur; et celui de Beaumarchais <e montre, dans divers endroits de ces Mémoires justificatifs, sous les rapports les plus avantageux. Da?is les plus pressans dangers, c'est vers les objets de son affection que se portent ses pensées , ses regrets , ses sollicitudes 5 et si l'esprit •et les grâces de sa femme et de sa fille étaient bien dignes dinspirer d'aussi tendres sentimens , son cœur paraît capable aussi de les éprouver avec la plus aimable vivacité et la plus touchante énergie.

Dans un autre volume on trouve un Mémoire très-long, peu intéressant , mais parfaitement raisonné , contre les comédiens , et en faveur des auteurs auxquels Beaumarchais rendit un véritable service. Jusque-là le bénéfice qu'ils reliraient de 3. 22

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