‹ Mélanges de philosophie, d'histoire et de littératureChapitre 19 sur 40 · M EL ANG ES · texte numérisé non relu

M EL ANG ES

leurs pièces était arbitr.ure et presque nul. Les comédiens n'envoyaient pour tout compte que des cotex mal taillées; mais Beaumarchais veut absolument une cote bien taillée : il donne à ses adversaires de parfaits modèles d'arithmétique , et leur propose , s'ils ne sont pas assez forts pour faire des comptes, de leur envoyer un arithméticien qui nettoiera tout cela en huit traits de plume , et extraira le produit net. Vient ensuite une correspondance étendue ou dispersée dans deux volumes. Deux de ses lettres , dans lesquelles l'auteur rapporte son combat contre les brigands qui l'attaquèrent dans une forêt d'Allemagne, les graves blessures qu'il reçut, le danger qu'il courut , la présence d'esprit et le courage avec lesquels il y échappa , ont l'intérêt d'un roman de madame Radcliffe. D'autres sont remplies de ces senti mens de tendresse , qui , comme nous l'avons remarqué, l'attachaient vivement à sa famille; d'autres sont insignifiantes. La table en indique une à M. Marron, ministre de l'Kglise réformée, qu'on cherche vainement dans l'ouvrage ; et je ne sais si c'est parce qu'on ne nous la donne pas , mais c'est précisément celle-là que je regrette. J'ai dans l'idée qu'elle devait être très-plaisante-, la suscription seule* indique une intention gaie: Le citojen Caron, au citoyen Marron. Mais ne nous plaignons pas de ce qui manque dans cette volumineuse collection: plaignons-nous plutôt de ce qu'il y a de trop ; et remarquons que, même en ne retranchant lien des OEuvres de M. de Beaumarchais, on pouvait du moins n'en faire que six volumes : il ne s'agissait pour cela que de donner au cinquième et au sixième la gros-

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seur des quatre autres, et de suppriiuer un épais catalogue de livres , une liste de souscripteurs qui ne fournit pas une lecture bien amusante , et une dissertation de M. Gudin sur les drames et les ciitiques , bien moins amusante encore. Ces suppressions auraient épargné à chacun des lecteurs six francs , et on avouera que ces additions ne valent pas six francs. Qu'on me permette ces petits calculs , en parlant des OEuvres d'un homme qui calculait fort bien.

Tlwâtve de Pigaiiic-Lebruu.

M. Pigault-Lebrun me rappelle le compatriote et ranii du fameux (lil Blas de Santillane , Fabrice, fils de Nugnez , barbier d'Oviedo. Ce Fabrice était un garçon d'esprit, gai, malin , caustique, sans instruction , sans goût, sans talens , et tourmenté du besoin d'écrii-^ volumes sur volumes. Comme M. Pigault-Lebrun , il faisait des vers et de la prose, ainsi que l'atteste ce jugement sec de Gil Blas : Mon <inn , je lie suis pas plus satisfait de ta prose que de tes \>ers. Gil Blas était franc; sa déconvenue avec l'archevêque de Grenade l'avait prouvé , et il ne dénient point ici son caraclèie. M. Pigault-Lebrun a trouvé des critiques tout aussi francs et aussi sincères que Gil Blas , et qui ne se sont expliqués ni moins clairement , ni plus favorablement sur sa prose et sur ses vers 5 mais il n'en a pas tenu plus de compte (\we Fabrice : comme lui il n'en a pas moins desserré volumes sur volumes, romans sur romans, comédies sur comédies 5 et , s'il n'a pas fait de tragédies ,

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il a fait du moins des drames tout aussi dignes d'èlre siffles que les tragédies du poëie d'Oviedo. Enfin , si nous avions les OEuvres complètes de Fabrice Nugnez, je ne crois pas qu'elles s'élevassent à trentesix volumes, au moins comme celles de M. Pigault- Lebrun.

Parmi ce nombre considérable de volumes, six sont consacrés au ihéàlre , et sont remplis de pièces de toutes les couleurs et de toutes les longueurs. Comédies en vers , comédies en prose , drames lugubres , drames lyriques 5 pièces en un acte , en deux actes , en trois actes , en quatre actes , en cinq actes. C'est comme on voit une grande variété de tons et de dimensions. ftLilheureusement il y en a irès-peu dans l'invention des pièces , dans les conceptions dramatiques , dans la peinture des caractères et des mœurs. Il y a long-temps qu'on ne fait plus de véritables comédies en France, quoiqu'on en fournisse tous les jours à vingt théâtres dans Paris , sans compter les théâtres de province. On ne fait plus que des romans dialogues •, et M. Pigault-Lebrun , un des plus féconds et des plus inl'atigables romanciers de la capitale , ne nous offre pas autre chose dans sa nombreuse collection dramatique. Autant une bonne comédie , où les mœurs de la société sont bien représentées , où les ridicules sont bien saisis , où des caractères naturels et comiques se peignent eux-mè^ mes dans le développement d'une action bien conçue , et par l'effet infaillible des situations où on les place \ autant , dis-je , un pareil ouvrage demande d'art, de talent , de génie -, autant il en faut peu pour imaginer un petit roman , pour le couper en scènes ,

pour V jeter un valet adroit, impudent et fripon; une soubrette vive, fine et spirituelle, de jeunes amans protégés par elle, contrariés par d'autres, triomphant enfin de tous les obstacles , et pour semer tout cela de quelques saillies et de quelques traits d'esprit : car qui n'a pas de l'esprit quelquefois ? Je m'attendais même que M. Pigault-Lebrun en aurait plus souvent , et je trouve qu'il en est un peu sobre. On ne saurait disconvenir qu'il n'en ait mis dans quelques pages de ses nombreux romans. II est vrai que c'est un esprit peu délicat, et qui n'est réglé ni par le goût , ni par les bienséances. Dans ses comédies comme dans ses romans, M. Pigault-Lebrun ne sait pas faire parler les honnêtes gens 5 il est plus heureux ^t plus à son aise , quand il met en scène des valets , des escrocs , des gens du peuple , des personnages sans éducation.

C'est surtout dans les pièces en vers de M. Pigault- Lebrun qu'on remarque la disette la plus complète de saillies , de gaîlé , d'esprit ; elles sont frappées d'un froid glacial j le lecteur n'y est pas déridé un instant : il n'y a pas un seul bon mot dans chacune de ces pièces, pour dédommager de l'ennui de tout le reste. Il me semble que la contrainte des vers, et la peine que prend l'auteur pour les faire . lui ôtent tout moyen d'être plaisant, et cependant ses vers ne valent pas la peine qu'ils lui donnent • ils sont toujours dépourvus de la première qualité des vers de comédie : ils ne sont point comiques , le plus souvent ils sont médiocres, quelquefois très-plats 5 et, s'il arrive à M. Pigault-Lebrun d'en faire d'un peu plus relevés , il les placera dans la bouche des per-

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soiiiiagcs à qui ils conviennent le moins. C'est ainsi (ju'une simple suivante, Marton , débile celte tirade pleine de prétention :

Je brûle de vous voir avec votre parure . Qu'on a raison d'unir les arts ù la nature! Ils ajoutent un charme à la simple beauté , Font briller la laideur d'un éclat emprunté, Inspirent le plaisir , embellissent la vie. Et font naître lesjleurs sous les pas de l'envie.

Ce dernier vers est Irès-ridicule , puisqu'il semble faire l'éloge de l'envie^ ce qui n'est nullement dans rinlention de la bonne Marton : mais la tirade entière n'est point dans le langage ordinaire d'une soubrette, qui ne fait point tant d'espiit sur la parure, qui ne parle point d'unir les arts à la nature , pour briller d'un éclat empi'unté , et embellir la vie. Au reste, M. Pigault-Lebrun tombe dans ce défaut en prose comme en vers. Cirez lui les personnages d'esprit parlent souvent fort mal , tandis que les personnages ridicules ou bêtes font d'assez belles phrases. Pourquoi cela ? C'est que ce n'est pas le personnage qui parle, c'est l'auteur- or , l'auteur fait de belles phrases , non pas quand il veut, mais quand il peut ; et, quand il peut , il n'en manque pas l'occasion , fulelle déplacée.

Aux pièces en vers succède , pour compléter le premier volume, une pièce en prose , l'Orpheline^ dont le lieu de la scène est tantôt une maison à Paris , tantôt une maison à la campagne. M. Pigault- Lebrun se moque bien d'Aristote et de ses trois unilés ! mais il y a du moins dans cette comédie une scène où la sensibilité n'est pas de la fadeur , et une

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autre scène plaisante entie une souluctte et un valel, cruellement indécis entre l'amour qu'il porte à la soubrette et celui qu'il a pour deux cents louis , deux amours qu'il est impossible de concilier. Jusqu'ici M. Pigault n'avait fait des comédies que pour sou plaisir particulier , et uon pour celui du public : il n'avait pu paivenir encore aux honneurs de la représentation , si ce n'est en Hollande , où même un imprimeur imprima gratis une de ses pièces , ce dont il n'est peut-être pas à se repentir. Mais la révolution lui ouvrit bientôt une carrière plus facile, lui oifrit des spectateurs plus faciles, et des comédiens plus faciles encore. On put mettre sur la scène des Copucius , des Béïiédiclùies mêlées avec des Dra~ fions , etc. M. Pigaull-Lcbrun profita de toutes ces facilités-là -, il fut joué.

A celte époque on n'eût osé siffler une sottise patriotique ; c'est M. de La Harpe qui en fait l'observation dans sa Correspondance. On ne saurait du moins refuser à M. Pigault- Lebrun le mérite d'a- \oir reconnu , avec beaucoup de discernement, (jue t'était là le moment pour lui de faire beaucoup de jiièces , et de les faire jouer. « La révolution, dit « encore le même critique, n'a fourni jusqu'ici que « de misérables ressources à la médiocrité, qui s'em- « presse d'autant plus de s'emparer de tout, qu'elle « ne sait tirer parti de rien. Des barbouilleurs cou- « ix>nt apiès des sujets qui prêtent à la liberté de « penser , et qu'elle seule permet de traiter 5 mais « ils ne songent pas que la liberté de penser et d'é-

« crire n'en donne pas la faculté Le théâtre sur-

« tout, dit-il ailleurs, est retombé dans la plus pi-

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